Le médecin coordonnateur en EHPAD reste un poste difficile à pourvoir, mais la démographie médicale française change de visage : pour la première fois, le salariat devient le premier mode d’exercice des médecins selon l’Ordre, pendant que la DREES recense 5 000 médecins supplémentaires en un an. Deux publications, deux méthodologies, une même tendance de fond à décrypter pour les directeurs d’EHPAD en tension de recrutement.
Les faits : deux publications, deux constats à ne pas confondre
Début juillet 2026, la DREES publie son recensement annuel de la démographie médicale : la France compte 242 200 médecins au 1er janvier 2026, soit 5 000 praticiens de plus qu’un an plus tôt, une progression de +2,1 % entre les 1er janvier 2025 et 2026. Le détail par spécialité montre que 101 000 médecins sont généralistes et 141 200 exercent d’autres spécialités, ces dernières progressant fortement, de +2,9 % entre les 1er janvier 2025 et 2026. Signal particulièrement notable pour le secteur du grand âge : les effectifs de gériatres ont quasiment atteint le triple de leur niveau de 2012 : ils sont désormais 3 400, contre 1 200 quatorze ans plus tôt. Mais la DREES est formelle sur un point : les activités des médecins restent toujours majoritairement libérales, à 57 % des activités au 1er janvier 2026.
Le constat inverse — celui d’une bascule du salariat en tête — vient d’une autre source, publiée trois mois plus tôt : l’Ordre des médecins (CNOM). Son Atlas annuel de la démographie médicale recense 245 847 praticiens inscrits au Tableau au 1er janvier 2026 et constate que le salariat s’impose désormais comme la forme d’exercice la plus répandue chez les médecins en poste, à hauteur de 47 % — contre 41,6 % en libéral exclusif et 11,4 % en pratique mixte. Les deux institutions ne mesurent pas tout à fait la même chose : la DREES raisonne par volume d’activités déclarées, l’Ordre par mode d’exercice principal inscrit au Tableau. Les deux s’accordent cependant sur une même trajectoire : début 2026, seuls 42 % des médecins n’exercent plus qu’en libéral — ils étaient 51 % en 2012 — quand 13 % combinent aujourd’hui salariat et libéral, contre 8 % en 2012. L’exercice 100 % libéral recule donc structurellement, année après année.
Mise en perspective : une tendance de fond, pas un basculement brutal
Cette montée du salariat s’inscrit dans un mouvement générationnel déjà documenté par la même publication DREES sur les autres professions de santé : la moitié des médecins sont aujourd’hui des femmes, une féminisation de la profession historiquement corrélée à une préférence accrue pour l’exercice salarié, offrant un cadre horaire et une répartition de la charge de travail plus prévisibles que l’installation en libéral. Le secteur médico-social, où le poste de médecin coordonnateur est par construction salarié ou vacataire, se trouve donc potentiellement en phase avec cette évolution structurelle de la profession — à condition de savoir la valoriser dans ses argumentaires de recrutement.
Reste que la progression du nombre de gériatres, si elle est spectaculaire en proportion, part d’un socle très réduit : 3 400 praticiens pour couvrir l’ensemble des besoins gériatriques du pays, hospitaliers comme médico-sociaux. Le taux de rotation du personnel en EHPAD, qui reste élevé selon les derniers chiffres disponibles, rappelle que l’attractivité d’un mode d’exercice ne suffit pas à elle seule à résoudre une pénurie de compétences spécialisées.
Impact concret pour les directeurs d’EHPAD
L’obligation réglementaire ne change pas : tout établissement hébergeant des personnes âgées dépendantes relevant du I de l’article L. 312-1 du CASF doit se doter d’un médecin coordonnateur, qui doit être titulaire d’un diplôme d’études spécialisées complémentaires de gériatrie, de la capacité de gérontologie ou d’un diplôme d’université de médecin coordonnateur, à défaut d’une attestation de formation continue, et dont la mission essentielle est l’encadrement médical de l’équipe soignante, notamment l’élaboration du projet général de soins (article D.312-156 du CASF).
Sur le terrain, la tension reste réelle. Un rapport sénatorial pose un constat sans détour : la loi oblige chaque Ehpad à employer un médecin coordonnateur, mais trouver ce professionnel se heurte concrètement à la pénurie de médecins que connaît le pays. Les chiffres disponibles convergent : une enquête EHPA menée en 2015 montrait qu’un Ehpad sur dix restait sans médecin coordonnateur depuis six mois ou plus ; plus récemment, la Cour des comptes notait dans son rapport public 2022 qu’un établissement contrôlé sur trois faisait ou avait fait face à un poste de médecin coordonnateur vacant ; et selon l’OPCO Santé, près d’un établissement sur deux rencontre des difficultés de recrutement sur l’ensemble de ses métiers en tension, dont le médecin coordonnateur. Ce chiffre fait écho au doublement du taux de vacance de postes en EHPAD constaté par la CNSA en six ans.
Pour les petits établissements, le cadre réglementaire prévoit des soupapes. Au sein des établissements dont la capacité autorisée est inférieure à 200 places, la fonction de coordination est occupée par un seul médecin, et depuis un décret récent — entré en vigueur le lendemain de sa publication —, en cas d’impossibilité pour l’établissement de disposer du temps de coordination prévu, l’exercice des missions peut, pour une durée limitée, être assuré par un médecin coordonnateur intervenant de façon dématérialisée. Une option de télé-coordination à connaître avant d’envisager une vacance de poste prolongée.
Impact concret pour les médecins coordonnateurs et les IDEC
Le même décret élargit le champ d’action du médecin coordonnateur : il peut désormais assurer le suivi médical des résidents qui le souhaitent, et réaliser pour ceux-ci des prescriptions médicales — une évolution qui répond directement aux risques de confusion des rôles pointés récemment entre professions médicales et paramédicales en EHPAD. En miroir, l’infirmier coordonnateur participe à la coordination de l’équipe paramédicale, à l’organisation et à la qualité des soins paramédicaux, et contribue aux projets d’amélioration continue de la qualité des soins — une répartition qui gagne à être formalisée dans le cadre d’une gouvernance pluridisciplinaire claire entre les fonctions de l’établissement.
Le levier institutionnel pour structurer cette coordination existe déjà : selon une fiche-repère de la HAS, les établissements d’hébergement pour personnes âgées doivent réunir la commission de coordination gériatrique, au minimum deux fois par an, une instance présidée par le médecin coordonnateur et réunissant professionnels salariés et libéraux intervenant dans l’établissement.
Perspectives
La montée du salariat chez les jeunes générations de médecins constitue, pour les directeurs d’EHPAD, une fenêtre d’opportunité à ne pas laisser passer dans leurs campagnes de recrutement : le statut du médecin coordonnateur, longtemps perçu comme un repoussoir face au libéral, s’aligne de plus en plus avec les préférences d’exercice d’une profession médicale en pleine recomposition. Ce mouvement ne dispense toutefois pas de traiter la pénurie structurelle de gériatres et de médecins formés à la coordination, qui reste, à ce jour, le principal facteur limitant — un enjeu à rapprocher des besoins de recrutement massifs réclamés par le secteur médico-social d’ici 2030, tous métiers confondus. Les prochaines publications de la DREES et de l’Ordre des médecins permettront de vérifier si cette dynamique se traduit, dans les faits, par une amélioration mesurable du taux de vacance des postes de médecin coordonnateur.

