L’épuisement professionnel en EHPAD s’illustre par un chiffre que la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) vient de objectiver : 25,6 % de rotation des équipes en 2023, soit un quart des professionnels qui quittent leur poste chaque année. Conjugué à un absentéisme qui reste supérieur à la moyenne nationale, ce chiffre interroge moins l’organisation des plannings que la santé psychique des soignants qui accompagnent, jour après jour, les résidents les plus dépendants.
Les faits : ce que révèlent les derniers repères statistiques de la CNSA
Publiée en avril 2025, la note « Repères statistiques » n°24 de la CNSA sur les tensions en ressources humaines dans les ESMS objective une réalité que les équipes de terrain connaissent bien. Lire l’article complet. En 2023, le taux d’absentéisme en EHPAD s’établit à 11,4 %, pour un taux de présence moyen de 85,0 %. Après une hausse marquée pendant la crise sanitaire — le taux d’absentéisme dans l’ensemble des établissements et services médico-sociaux était passé de 11,5 % à presque 13 % en 2020 — le niveau global est redescendu en 2023 à son niveau d’avant-Covid.
Mais c’est le taux de rotation qui inquiète le plus les directions et les cadres de santé : il atteint 25,6 % en EHPAD en 2023. Autre signal à ne pas négliger, les accidents du travail et les maladies professionnelles (AT-MP) pèsent lourd dans la balance : en EHPAD, ils représentent plus de 18 % des journées d’absence, contre moins de 5 % dans les services pour personnes en situation de handicap — une proportion qui traduit la pénibilité physique et psychique propre à l’accompagnement de la dépendance. Ces tensions ne sont pas homogènes sur le territoire : le taux d’absentéisme en établissement varie de 8,1 % à 16,2 % selon les régions, un écart qui reflète des différences de moyens autant que de charge de travail.
Mise en perspective : un absentéisme conjoncturel, une usure plus profonde
Le retour de l’absentéisme à son niveau d’avant-crise pourrait laisser croire que la situation s’apaise. Mais la persistance d’une rotation à plus d’un quart des effectifs chaque année raconte une autre histoire : celle d’une profession où l’on tient, puis où l’on part, plutôt que d’une profession où l’on s’installe durablement. C’est précisément ce que la définition officielle des risques psychosociaux établie par l’INRS permet de nommer : le stress au travail y est décrit comme un déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes de son environnement de travail et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face. En EHPAD, ce déséquilibre se nourrit d’un rythme de travail soutenu, d’un accompagnement de fin de vie répété, et d’un sentiment fréquent de ne pas pouvoir « bien faire » son métier faute de temps.
Cette dimension psychique n’est pas une option pour les employeurs : l’article L4121-1 du Code du travail impose à tout employeur de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique ET mentale des travailleurs. En EHPAD, cette obligation se traduit concrètement par l’évaluation des risques psychosociaux dans le document unique et par la mise en place d’actions de prévention — au même titre que pour les troubles musculo-squelettiques, déjà largement documentés dans le secteur.
Impact concret par métier
Pour les aides-soignantes et les infirmières, la charge émotionnelle du soin direct — toilette, accompagnement de la douleur, fin de vie — s’ajoute à la charge physique. Pour les IDEC et les médecins coordonnateurs, la difficulté est double : accompagner leurs équipes tout en absorbant eux-mêmes une pression organisationnelle croissante. C’est pour répondre à cette réalité de terrain que le pack de trois ouvrages consacré au passage de l’épuisement à la maîtrise professionnelle a été conçu par Nicolas Mortel : il propose des repères concrets pour identifier les signaux d’alerte de l’épuisement, retrouver un rapport plus soutenable à son métier, et structurer une intelligence émotionnelle utile au quotidien face aux situations difficiles.
Pour les directions, l’enjeu est aussi collectif : au-delà des plannings et du recrutement, prévenir la rotation suppose d’outiller les équipes elles-mêmes. C’est le pari de cette trilogie dédiée à la préservation psychique des soignants : donner à chaque professionnel, quel que soit son grade, des outils personnels de régulation qui complètent les actions institutionnelles de prévention des risques psychosociaux.
Perspectives : ce qu’il faut surveiller
La CNSA publie chaque année ses repères statistiques sur les tensions RH dans les ESMS : la prochaine édition permettra de vérifier si le taux de rotation en EHPAD amorce une décrue ou s’installe durablement au-dessus du quart des effectifs. En parallèle, la généralisation des démarches de qualité de vie et conditions de travail (QVCT), portées notamment par l’ANACT, invite les établissements à structurer une prévention plus systématique des risques psychosociaux plutôt que de gérer l’urgence au fil des départs. Pour les équipes qui souhaitent anticiper individuellement cette usure avant qu’elle ne s’installe, la méthode en trois volumes pensée pour prévenir l’usure professionnelle constitue une ressource opérationnelle, à mobiliser en complément des actions collectives menées par la direction.
Questions fréquentes
Le taux de rotation de 25,6 % en EHPAD est-il comparable aux autres secteurs médico-sociaux ?
L’employeur est-il légalement tenu d’agir sur les risques psychosociaux, ou seulement sur les risques physiques ?
Comment distinguer absentéisme conjoncturel et épuisement professionnel durable ?
Sources officielles : CNSA, « Repères statistiques n°24 — Absentéisme, vacance et rotation dans les établissements et services médico-sociaux » (avril 2025) ; INRS, définition des risques psychosociaux ; Légifrance, article L4121-1 du Code du travail.