Le CREX en EHPAD a pour objet d’organiser l’analyse collective d’un événement indésirable grave, afin d’en tirer des enseignements partagés plutôt que de refermer le dossier. Cette démarche de retour d’expérience mobilise en réunion pluriprofessionnelle direction, encadrement soignant et équipe de terrain pour remonter aux causes profondes d’un événement et bâtir un plan d’actions traçable. Elle s’inscrit dans un cadre légal précis de déclaration des événements indésirables graves associés aux soins (EIG), que tout directeur d’EHPAD, IDEC ou médecin coordonnateur doit maîtriser.
Fondamentaux : cadre légal et état des lieux du CREX en EHPAD
Le vocabulaire du retour d’expérience mérite d’être clarifié avant toute mise en œuvre. REX et RETEX sont deux sigles strictement interchangeables : ils recouvrent tous deux la même logique, à savoir recenser les événements indésirables, en cerner les mécanismes, puis diffuser après coup les leçons qui en sont tirées. Le CREX (comité de retour d’expérience), lui, correspond à une instance réunissant des professionnels d’horizons différents, qui se retrouvent à intervalles réguliers pour passer au crible les situations qui leur sont soumises, à l’aide d’une méthode structurée de recherche des causes. On mentionne parfois une troisième instance en établissement, la revue de mortalité et de morbidité (RMM) : il s’agit d’un temps d’échange collectif qui sert à examiner un ou plusieurs événements indésirables, puis à définir et suivre les actions qui en découlent. Un dernier repère de vocabulaire : « causes profondes », « facteurs contributifs », « causes racines » et « causes latentes » renvoient à la même notion — utile à savoir lorsque les professionnels d’une même équipe n’utilisent pas tous le même mot pour parler de la même chose.
Ces pratiques ne sont pas propres au médico-social : les revues de mortalité et de morbidité remontent à 1910 outre-Atlantique, et en France, il faut attendre 1996 pour voir apparaître les premiers signaux en faveur de la maîtrise des risques. C’est par la suite, depuis le champ sanitaire, que ces méthodes ont gagné le secteur médico-social.
Le CREX intervient en aval d’une obligation légale que tout directeur d’EHPAD porte personnellement, comme le rappelle notre article sur la triple obligation légale qui engage le directeur en matière de signalement. L’article L.1413-14 du code de la santé publique impose à tout professionnel de santé, établissement de santé ou établissement et service médico-social de déclarer les événements indésirables graves associés aux soins, dont l’article R.1413-67 précise qu’il s’agit d’un événement indésirable grave associé à des soins réalisés lors d’investigations, de traitements ou d’actions de prévention. Légifrance — Code de la santé publique (déclaration des EIG) pose ainsi le socle de l’obligation, tout professionnel de santé, quels que soient son lieu et son mode d’exercice, ou tout représentant légal d’établissement devant déclarer ces événements selon l’article R.1413-68.
Côté procédure, la déclaration se fait en deux temps : un volet 1, à faire remonter sans attendre à l’ARS dès que l’établissement a connaissance des faits, puis un volet 2. C’est ensuite le directeur général de l’agence régionale de santé qui fait suivre l’ensemble du dossier à la Haute Autorité de Santé, chargée de l’analyse à l’échelle nationale. En place depuis 2017, ce circuit de déclaration fait toutefois l’objet d’un bilan mitigé de la part de la HAS, qui pointe un nombre d’EIG déclarés encore trop faible et un dispositif pas encore pleinement rodé, avec des déclarations d’un niveau de qualité hétérogène. Sur l’ensemble des événements réellement remontés, chutes et erreurs médicamenteuses comptent parmi la vingtaine de risques les plus fréquemment recensés — un constat qui rejoint directement les fragilités décrites dans notre dossier sur le critère impératif HAS le plus fragile en EHPAD concernant le circuit du médicament. Autre chiffre à retenir pour hiérarchiser les priorités du CREX : les périodes à risque accru — nuit, week-end, jour férié — concentrent 39 % des EIG déclarés, et 55 % de ces événements auraient pu être évités selon l’étude de la HAS sur les événements indésirables graves associés aux soins.
Analyse approfondie : la grille ALARM au service du CREX
Une fois l’événement déclaré, encore faut-il l’analyser avec méthode plutôt qu’à chaud, sous le coup de l’émotion. La littérature fait état de plusieurs méthodes de retour d’expérience — RMM, CREX, REMED notamment — et de plusieurs outils pour structurer l’analyse des causes d’un événement indésirable, parmi lesquels la grille ALARM, l’arbre des causes, la TAPS taxonomy, la grille Cadya, les cinq pourquoi ou encore les Tempos. Dans ce paysage d’outils, un choix se dégage nettement dans le secteur de la santé : les travaux publiés sur le sujet convergent : la grille ALARM arrive en tête des outils employés dans le secteur de la santé, notamment parce qu’elle facilite le traitement d’un volume important d’événements indésirables, selon le guide de la HAS consacré à l’analyse des événements indésirables associés aux soins.
En pratique, le rôle du CREX consiste à réunir périodiquement les différents professionnels pour entériner les conclusions tirées de chaque situation examinée — des conclusions établies au moyen d’une méthode d’analyse des causes approfondie, souvent la grille ALARM-E. Cette articulation — une grille d’analyse en amont, une instance de validation collective en aval — est particulièrement pertinente lorsque l’événement touche à la dignité ou à la sécurité d’un résident : la méthode ALARM constitue un outil privilégié pour analyser les causes profondes des situations de maltraitance, un enjeu que notre analyse sur les axes bientraitance encore à corriger dans les établissements permet de resituer dans le contexte plus large des contrôles.
Sur le plan organisationnel, nul besoin de partir d’une page blanche pour mettre en place un CREX : un établissement peut très bien s’appuyer sur une instance existante — comité d’éthique, comité qualité et gestion des risques, ou toute autre structure comparable — à condition d’y associer les parties prenantes concernées. Ce choix pragmatique évite de multiplier les réunions dans des établissements où le temps d’encadrement est compté.
L’animation de la réunion obéit à des règles précises, souvent mal comprises par les directions qui souhaitent y assister par principe. Pendant la réunion d’analyse, la libre expression de chacun doit primer, sachant que la présence d’un cadre hiérarchique dans la salle peut suffire à retenir certains professionnels de s’exprimer. Cela ne signifie pas que la direction est tenue à l’écart du sujet : elle prend connaissance des conclusions une fois l’analyse achevée et pèse ensuite sur le choix comme sur la mise en œuvre des actions correctives, ce qui correspond au rôle classique du directeur dans le pilotage du plan d’actions, une fois l’analyse des causes stabilisée par l’équipe. Dernier point souvent négligé : recueillir la version du patient — ou, en EHPAD, du résident — constitue un levier essentiel pour remonter aux causes ; s’en priver revient souvent à faire l’impasse sur un témoignage direct et précieux sur le déroulement des faits.
Impact concret par profil métier
Pour le directeur d’EHPAD
Le directeur porte la responsabilité de la déclaration de l’EIG à l’ARS et du suivi du plan d’actions issu du CREX, mais son rôle dans l’analyse elle-même reste volontairement en retrait pour préserver la liberté de parole de l’équipe. Sa valeur ajoutée se situe en amont — organiser l’instance, sécuriser le temps de réunion, arbitrer les moyens du plan d’actions — et en aval, lors du suivi des actions engagées. Ce positionnement rejoint les obligations documentées dans notre article sur le mécanisme d’administration provisoire déclenché par l’ARS en cas de défaillance de gestion des risques.
Pour l’IDEC
L’IDEC est souvent la cheville ouvrière du CREX : elle recueille les faits, prépare la grille ALARM-E en amont de la réunion, anime l’analyse pluriprofessionnelle et formalise le plan d’actions. Sa position d’encadrement de proximité, sans être la direction, facilite la libération de la parole évoquée plus haut. C’est aussi elle qui veille à ce que la discussion avec le résident ou sa famille trouve sa place dans l’analyse, un point qui rejoint la méthode décrite dans notre guide pour répondre à une plainte de famille en cinq étapes.
Pour le médecin coordonnateur
Le médecin coordonnateur apporte l’expertise clinique nécessaire pour distinguer un aléa thérapeutique d’une défaillance organisationnelle, notamment sur les événements liés au circuit du médicament ou aux chutes. Il est aussi le mieux placé pour objectiver le caractère évitable ou non de l’événement, une qualification qui structure directement la nature des actions correctives retenues à l’issue du CREX.
Mise en œuvre : étapes et calendrier d’un CREX
- Déclaration immédiate — dès la connaissance de l’événement, transmission sans délai du volet 1 à l’ARS.
- Constitution ou mobilisation de l’instance — réunion du comité qualité et gestion des risques déjà existant, élargi aux professionnels concernés par l’événement.
- Recueil des faits et analyse ALARM-E — préparation de la grille de causes profondes, en associant le résident ou sa famille à la recherche des causes.
- Réunion CREX — animation sans présence bloquante de la direction, parole libre garantie à chaque professionnel présent.
- Restitution à la direction — présentation des conclusions et des actions proposées, arbitrage des moyens nécessaires à leur mise en œuvre.
- Plan d’actions traçable — désignation d’un pilote et d’une échéance par action, suivi documenté lors des instances qualité suivantes.
- Transmission du volet 2 — complément de la déclaration ARS une fois l’analyse des causes stabilisée, pour transmission conjointe à la HAS.
Cette séquence s’articule avec le calendrier des contrôles externes : un établissement qui documente ses CREX de façon régulière dispose d’un argumentaire solide face aux inspections, dont le rythme est détaillé dans notre bilan sur les contrôles d’EHPAD menés en 2026.
Perspectives : vers une culture positive de l’erreur
La persistance d’une sous-déclaration des EIG au niveau national montre que la marge de progression ne se situe pas seulement dans la méthode d’analyse, mais dans la culture qui entoure le signalement lui-même. Un CREX qui fonctionne dans la durée suppose que les équipes perçoivent la déclaration comme un outil d’amélioration plutôt que comme une mise en cause individuelle — un chantier qui rejoint les enjeux de qualité de vie au travail détaillés dans notre guide QVCT/QVT en EHPAD.
Ce mouvement dépasse le seul cadre des soins. L’article L.119-2 du code de l’action sociale et des familles impose à toute personne ayant connaissance de faits de maltraitance envers une personne majeure en situation de vulnérabilité de les signaler, une obligation consultable sur Légifrance. Pour faciliter ce signalement, un numéro national, le 3133, a été lancé le 1er mars 2026, accessible de 9h à 20h sept jours sur sept en métropole et en outre-mer, en remplacement du 3977, comme le précise la fiche du ministère des Solidarités. Le CREX et le signalement externe ne sont pas concurrents : le premier organise l’apprentissage collectif en interne, le second garantit qu’aucun fait grave ne reste sans réponse institutionnelle.
Questions fréquentes
Le directeur doit-il assister à la réunion d’analyse du CREX ?
Quel délai pour déclarer un événement indésirable grave à l’ARS ?
Faut-il créer une nouvelle instance pour lancer un CREX ?
Sources officielles
- HAS — L’analyse des événements indésirables associés aux soins, mode d’emploi
- HAS — Bientraitance et gestion des signaux de maltraitance en établissement
- HAS — Événements indésirables graves associés aux soins : professionnels et institutions peuvent s’impliquer davantage
- Légifrance — Obligation de déclaration des événements indésirables graves
- Légifrance — Définition des événements indésirables graves
- Légifrance — Formulaires et délais de déclaration des EIG
- Légifrance — Transmission de la déclaration à la Haute Autorité de Santé
- Légifrance — Signalement des maltraitances envers les adultes en situation de vulnérabilité
- Ministère des Solidarités — Numéro national 3133 de signalement des maltraitances


