Une mention gériatrie pour les infirmiers en pratique avancée (IPA) : c’est l’une des recommandations fortes du rapport de mission « Alternatives et aval des urgences », élaboré à la demande des ministres chargés de la Santé et publié par la Société française de gériatrie et gérontologie (SFGG). Le texte propose aussi d’élargir les prérogatives des médecins coordonnateurs et de stabiliser les équipes soignantes en EHPAD, deux leviers présentés comme indissociables du renforcement de l’expertise gériatrique dans les établissements pour personnes âgées.
Les faits
Le rapport trouve son origine dans une lettre de mission du 5 septembre 2025, signée par Mme Catherine Vautrin, alors ministre du Travail, de la Santé, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, et par M. Yannick Neuder, ministre délégué à la Santé. Six experts ont été chargés de la rédaction : le Dr Nabil ELBEKI, Mme Laurence LAIGNEL, le Pr Olivier MIMOZ, le Dr Christophe SCHMITT, M. Arnaud VANNESTE et le Dr Jean-Marie WOEHL. Pour construire leurs recommandations, la mission s’est appuyée sur plus de 40 représentations de professionnels impliqués.
Le dossier a depuis changé de mains : Madame Stéphanie Rist, ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, en a repris le pilotage. Elle a annoncé lors du congrès Urgences 2026 sa volonté de s’appuyer sur les conclusions de ce rapport pour élaborer une feuille de route nationale, ce qui place les propositions concernant les EHPAD au cœur des arbitrages à venir.
La recommandation forte sur la mention gériatrie
Parmi ses recommandations fortes, le rapport écrit : « Objectif : poursuivre le maillage et la continuité de l’accompagnement des parcours patients en gériatrie, soit en créant une mention gériatrie pour les Infirmières de pratiques avancées (IPA) ». Le déploiement visé concerne les EHPAD comme les établissements de santé, dans la continuité de l’arrêté qui a déjà élargi certaines prérogatives des IPA en EHPAD.
Le rapport est clair sur le vide juridique actuel : « Aux termes de l’article R.4301-2 du code de la santé publique, il n’existe pas encore aujourd’hui de mention gériatrie », alors même que ces infirmiers suivent déjà des patients âgés au titre de l’option consacrée aux pathologies chroniques stabilisées. Cette ambition de maillage rejoint aussi une préoccupation déjà identifiée par une mission flash sur le risque de confusion des rôles entre professionnels.
L’objectif affiché est de poursuivre le maillage et la continuité de l’accompagnement des parcours patients en gériatrie, soit, selon les termes du rapport, en créant une mention gériatrie pour les Infirmières de pratiques avancées (IPA). Sur ce même terrain, le rapport avance que La mise en place d’un plan « une IPA gériatrie par EHPAD » pourrait constituer une réponse adaptée à ces difficultés.
Les EHPAD sont indissociables de cette réflexion. Le rôle des médecins coordinateurs doit évoluer et être renforcé, la lourdeur des prises en charge doit être prise en compte dans le dimensionnement des équipes et la création d’IPA mention gériatrie trouverait là plus qu’ailleurs un impact notable.
Le soutien aux médecins coordonnateurs
Le rapport formule une autre proposition qui concerne directement les EHPAD : soutenir les médecins coordonnateurs en élargissant ce qu’ils peuvent décider pour leurs résidents et en organisant entre eux des échanges de pratiques. Concrètement, il s’agirait notamment de permettre aux médecins coordonnateurs de prescrire pour les résidents des EHPAD qu’ils coordonnent, une évolution qui s’inscrit dans la montée en puissance du salariat chez les médecins coordonnateurs, et de favoriser l’emploi de médecins coordonnateurs salariés dans les structures les plus importantes.
Le rapport avance une piste complémentaire pour renforcer le vivier de compétences gériatriques : créer une FST de gériatrie (rappelons que les ⅖ des gériatres exerçants ne sont pas titulaires du DES et qu’il y a un espace pour un exercice en EHPAD et/ou en hôpital de proximité).
Mise en perspective
Ces propositions s’inscrivent dans un contexte démographique déjà tendu. Le rapport cite une étude selon laquelle « En 2021, 2 millions de personnes âgées sont en perte d’autonomie dont 670 000 sévère » ; parmi les plus de 85 ans 42% sont en perte d’autonomie dont 18,2% sévère ; et 30% de ces séniors en perte d’autonomie sont hébergés en EHPAD (600 000 dont 382 000 sévère). Cette trajectoire démographique nourrit d’ailleurs le débat sur les hospitalisations évitables des résidents d’EHPAD.
Ce constat se heurte à une trajectoire capacitaire inverse : il faudrait d’ici 2050, 365 000 places en EHPAD de plus que les 640 000 existantes, toutes choses égales par ailleurs, or le nombre de places a diminué entre 2019 et 2023.
Le rapport justifie précisément la création de la mention gériatrie par ce contexte : « Le vieillissement démographique et le manque de gériatres, particulièrement en libéral, invitent à anticiper le besoin de soignants spécialisés dans la complexité gériatrique ».
Cette complexité se vérifie au quotidien en EHPAD : « Le sujet âgé présente souvent des polypathologies complexes (insuffisance cardiaque, diabète, troubles cognitifs) avec des spécificités cliniques qui demandent une véritable connaissance (atypies sémiologiques, risques d’iatrogénie médicamenteuse, fragilités, dépendance et d’autres facteurs de vulnérabilité) ».
Autre point de vigilance souligné par le rapport : « Les professionnels, dans les EHPAD, SMR ou en médecine de ville, ne sont pas en effet pas nécessairement formés à la prise en charge des situations suivantes ». Suit une liste qui va de la douleur aux escarres, en passant par la nutrition, l’infectiologie et le risque iatrogénique — autant de situations gérontologiques qu’une expertise gériatrique renforcée en EHPAD contribuerait à mieux couvrir.
Impact concret par profil métier
Pour le médecin coordonnateur
Sous réserve des arbitrages réglementaires, le médecin coordonnateur verrait ses prérogatives élargies, avec la possibilité de prescrire directement pour les résidents qu’il coordonne. Le rapport regroupe les effets attendus en EHPAD au terme de l’ensemble de ses mesures sur l’expertise gériatrique — soutien aux médecins coordonnateurs, IPA mention gériatrie et stabilisation des équipes soignantes. Y figurent « L’amélioration du suivi clinique régulier » et « La sécurisation des prescriptions (iatrogénie) ».
Pour l’IDEC
L’IDEC pourrait s’appuyer davantage sur les équipes mobiles de gériatrie intervenant au domicile et en EHPAD, présentées par le rapport comme un levier structurant permettant d’apporter une évaluation experte et spécialisée dans les lieux de vie des personnes âgées et de soutenir les équipes de terrain dans une logique d’aller vers, à condition que les ARS soutiennent financièrement les équipes mobiles de gériatrie par une dotation forfaitaire de type FIR ou MS. L’IDEC pourrait aussi mobiliser davantage la télé-expertise en gériatrie pour sécuriser les décisions en dehors des heures de présence médicale.
Pour l’IDE
Sur le terrain, le rapport valorise des organisations locales déjà expérimentées : dans le GHT Centre-Alsace, le Centre départemental de repos et de soins (CDRS) de Colmar a mis en place une astreinte d’IDE la nuit (projet Astrid), avec un bilan très positif en termes d’attractivité et de qualité des prises en charge, une expérience que le rapport juge devoir être généralisée. Plus largement, la stabilité, a minima, voire le renfort des équipes soignantes au sein des EHPAD est également un axe à soutenir pour conforter les compétences gériatriques en EHPAD, le turn over est un obstacle à la bonne appropriation des différentes protocoles gérontologiques.
Pour la direction
Pour la direction d’établissement, la question est aussi budgétaire. Le rapport rappelle que plus de 80% des EHPAD publics sont en déficit, une fragilité qui pèse directement sur la capacité à financer de nouveaux postes ou à cofinancer une intervention d’IPA gériatrie. Elle devra aussi composer avec les nouvelles règles encadrant l’exercice à distance du médecin coordonnateur, tout en suivant les arbitrages sur l’emploi de médecins coordonnateurs salariés dans les structures les plus importantes, une option que le rapport propose de favoriser.
Perspectives
La création d’une mention gériatrie pour les IPA n’est, à ce stade, qu’une proposition : elle suppose l’adoption d’un décret en Conseil d’État. Le calendrier de ce texte réglementaire, comme celui d’un éventuel arbitrage sur l’élargissement des prérogatives de prescription des médecins coordonnateurs, reste à préciser.
Le principal signal politique à surveiller est la feuille de route nationale annoncée par la ministre à l’occasion du congrès Urgences 2026 : sa publication, si elle reprend les recommandations du rapport, donnerait une indication sur le calendrier réel de la mention gériatrie et sur le sort réservé aux propositions concernant les médecins coordonnateurs et la stabilisation des équipes soignantes.
Pour les EHPAD, plusieurs points méritent d’être suivis dans les prochains mois : les modalités de déploiement territorial de la mention gériatrie évoquée par le rapport, les conditions de financement des équipes mobiles de gériatrie par les ARS, et l’issue des discussions sur l’élargissement des prérogatives de prescription des médecins coordonnateurs salariés. Ces évolutions rejoignent des enjeux déjà documentés autour des leviers pour réduire les hospitalisations non programmées des résidents.


