L’infirmier en pratique avancée (IPA) en EHPAD n’est plus une perspective lointaine : en 2026, plusieurs agences régionales de santé (ARS) ont ouvert des appels à candidatures et débloqué des financements pour former ces infirmiers aux compétences élargies. Créé en 2018 pour améliorer l’accès aux soins et réduire la charge de travail des médecins sur des pathologies ciblées, le métier d’IPA arrive aujourd’hui au chevet des résidents, dans un contexte de pénurie médicale et de complexification des prises en charge. Pour les directeurs, les IDEC et les médecins coordonnateurs, l’enjeu est concret : saisir ou non ces aides avant la clôture des campagnes.
Les faits : les ARS lancent leurs campagnes IPA 2026
Le mouvement est régional mais convergent. En Île-de-France, l’ARS a fixé une fenêtre de dépôt des dossiers du 4 mars au 12 mai 2026, dernier délai pour sa campagne de déploiement des IPA. En Pays de la Loire, l’agence a au contraire prolongé sa démarche : l’appel à candidatures est prolongé jusqu’au 31 juillet 2026, signe d’une volonté de ne laisser passer aucun établissement candidat. La Nouvelle-Aquitaine et La Réunion ont elles aussi publié, au printemps 2026, leurs propres aides à la formation des IPA.
L’objectif affiché par les agences est sanitaire avant d’être budgétaire. L’ARS Pays de la Loire résume l’ambition : améliorer la qualité et la sécurité des soins et l’accompagnement des résidents et de leurs aidants. Une logique qui rejoint d’autres dispositifs de renforcement médico-social déployés par les ARS, comme la vague d’appels relative aux centres de ressources territoriaux (CRT).
Qu’est-ce qu’un IPA et que peut-il faire en EHPAD ?
L’IPA est un infirmier diplômé d’État qui a suivi une formation universitaire supplémentaire. Le Code de la santé publique précise qu’il dispose de compétences élargies, par rapport à celles de l’infirmier diplômé d’État, et participe à la prise en charge globale des patients dont le suivi lui est confié par un médecin. Concrètement, dans son champ, l’IPA peut conduire toute activité d’orientation, d’éducation, de prévention ou de dépistage, et prescrire des médicaments non soumis à prescription médicale obligatoire. Cette capacité s’inscrit dans le mouvement plus large d’élargissement des compétences infirmières, que nous avons détaillé à propos de la prescription infirmière en EHPAD.
Pour exercer auprès de personnes âgées polypathologiques, l’IPA doit relever d’une mention précise : pathologies chroniques stabilisées ; prévention et polypathologies courantes en soins primaires. L’accès à cette spécialité n’est pas immédiat : il faut justifier de trois années minimum d’exercice en équivalent temps plein comme infirmier avant d’entrer en formation. Enfin, le périmètre de prescription a été précisé par l’arrêté d’avril 2025, qui dresse la liste des prescriptions de produits de santé ou prestations soumis à prescription médicale obligatoire que l’ensemble des infirmiers en pratique avancée est autorisé à prescrire. Le rôle dépasse donc largement celui de l’infirmier en EHPAD classique.
Qui finance, et combien ? Le panorama des aides ARS 2026
C’est le nerf de la guerre. Les montants varient sensiblement d’une région à l’autre, mais tous visent à couvrir le coût de la formation et l’absence partielle du professionnel. En Île-de-France, l’ARS prévoit 25 000 € versés chaque année, par infirmier, aux centres de santé comme aux structures du médico-social. En Nouvelle-Aquitaine, le soutien monte à une hauteur de 30 000 euros par infirmier formé pour les 2 années de la formation, soit 15 000 euros par année universitaire. La Réunion se montre la plus généreuse pour les libéraux, avec une indemnité de 40 000 € pour chaque année de formation.
Ces aides s’accompagnent de garde-fous. La Réunion précise que les subventions et indemnités sont remboursables en cas d’abandon, exclusion ou échec de la formation ou non-respect de la période minimale d’exercice ultérieure comme IPA. Côté éligibilité, l’Île-de-France a tranché : exclut de son dispositif les vacataires comme les intérimaires. La Nouvelle-Aquitaine exige de son côté que l’infirmier libéral candidat ait exercé au moins 3 ans en tant qu’IDEL au moment de la demande. Pour un directeur, ces conditions déterminent la faisabilité d’un projet de recrutement, tout comme le cadre posé par la loi de programmation sur la longévité.
Mutualiser pour rentabiliser un poste d’IPA
Un IPA à temps plein pèse lourd pour un établissement isolé. Les ARS l’ont anticipé en imposant la mutualisation. En Pays de la Loire, le recrutement devra être mutualisé sur 3 EHPAD, ou sur des EHPAD cumulant 200 places. Cette logique de partage du temps soignant rejoint l’organisation déjà éprouvée pour l’infirmier de nuit : selon la CNSA, 33 % des 7 700 EHPAD français disposent déjà d’un IDE de nuit. Une présence infirmière renforcée dont la CNSA souligne qu’elle contribue à une baisse des passages aux urgences pour les résidents — un argument que les directeurs connaissent bien lorsqu’il s’agit de réduire les hospitalisations non programmées.
Attention toutefois aux fenêtres de tir : en Pays de la Loire, les EHPAD ayant déjà recruté un IPA avant la diffusion de cet appel à candidatures ne peuvent pas déposer de dossier. Le calendrier et l’antériorité conditionnent donc l’accès aux financements.
IPA, IDEC, médecin coordonnateur : ne pas confondre
2025 et 2026 auront été des années de refondation des rôles infirmiers en EHPAD, et il importe de ne pas les amalgamer. En parallèle de l’IPA, la loi de 2025 sur la profession d’infirmier a consacré une autre fonction : le personnel des EHPAD peut comprendre un infirmier coordonnateur exerçant en collaboration avec le médecin coordonnateur et en lien avec l’encadrement administratif et soignant de l’établissement. Un décret de 2025 a précisé que cet infirmier coordonnateur (IDEC) concourt à l’exercice des missions des médecins coordonnateurs mentionnées aux 1°, 2°, 4°, 5° et 8° à 10° de l’article D. 312-158.
L’IDEC pilote donc la coordination soignante, tandis que l’IPA apporte une expertise clinique élargie et un droit de prescription dans son champ. Les deux ne s’opposent pas : ils complètent un médecin coordonnateur dont le même décret a élargi le rôle, puisqu’il peut assurer le suivi médical des résidents qui le souhaitent, et réaliser pour ceux-ci des prescriptions médicales. Pour les établissements en tension médicale, le décret prévoit même que, faute de temps de coordination suffisant, l’exercice des missions énumérées au I peut, pour une durée limitée, être assuré par un médecin coordonnateur intervenant de façon dématérialisée, dans les conditions prévues par un arrêté du ministre chargé des personnes âgées.
Impact concret par métier
- Directeur : vérifier l’éligibilité de l’établissement, identifier des EHPAD partenaires pour la mutualisation et déposer le dossier avant la clôture régionale. L’aide ARS, variable selon les régions, ne couvre que la formation, pas le poste pérenne : anticiper le financement du fonctionnement.
- IDEC : se positionner comme chef d’orchestre de l’arrivée de l’IPA, articuler les périmètres pour éviter les doublons avec le médecin coordonnateur et sécuriser les protocoles d’organisation.
- IDE : pour qui justifie de 3 ans d’exercice, la formation IPA (financée) ouvre une évolution de carrière avec droit de prescription élargi dans le champ des polypathologies.
- Médecin coordonnateur : clarifier les délégations confiées à l’IPA, dont le suivi reste juridiquement « confié par un médecin », et intégrer la nouvelle possibilité de suivi médical direct des résidents volontaires.
Perspectives
La généralisation se heurte encore à deux inconnues : le vivier d’infirmiers prêts à reprendre deux ans d’études, et la pérennité du financement au-delà de la formation. Les campagnes 2026 sont des accélérateurs, pas une garantie de couverture nationale. Mais elles installent durablement l’IPA dans le paysage de l’EHPAD, au moment où les besoins en compétences soignantes explosent — un enjeu que confirment les projections d’emploi du secteur médico-social. Les directeurs qui se positionnent dès cette année prendront une longueur d’avance sur l’organisation des soins de demain.


