IDE en EHPAD : construire un plan de soins fiable suppose de savoir précisément ce que le rôle propre autorise à faire seule, ce qui peut être confié à l’aide-soignante, et ce qui reste distinct du rôle de coordination assuré par l’IDEC. Cet article prend le parti du terrain, en complément de notre article sur la journée type de l’IDEC.
Le rôle propre de l’IDE en EHPAD : ce qui la distingue de l’IDEC
Le cadre qui organise le travail quotidien de l’IDE en EHPAD tient dans une poignée d’articles du code de la santé publique. L’infirmier exerce son activité, dans le respect du code de déontologie, dans le cadre de son rôle propre ou sur prescription et en coordination avec les autres professionnels de santé, précise l’article L.4311-1 du code de la santé publique, modifié par la loi du 27 juin 2025. Le même texte ajoute que l’infirmier entreprend, réalise, organise et évalue les soins infirmiers, et qu’il prescrit les produits de santé et les examens complémentaires nécessaires à l’exercice de sa profession.
Concrètement, dans le cadre de son rôle propre, l’IDE peut prendre en charge directement les patients et initier, accomplir et évaluer les actes et les soins qu’il estime nécessaires et qui figurent dans une liste fixée par arrêté du ministre chargé de la santé, selon l’article R.4311-4 du code de la santé publique. Parmi les missions que la loi lui assigne figure aussi le fait de dispenser des soins infirmiers préventifs, curatifs, palliatifs, relationnels ou destinés à la surveillance clinique, procéder à leur évaluation et contribuer à la conciliation médicamenteuse. Ce principe d’accès direct a été renforcé par le décret n° 2025-1306 : l’accès direct aux soins infirmiers relevant du rôle propre est ainsi explicitement reconnu, souligne l’Ordre National des Infirmiers. Au-delà du rôle propre, l’IDE dispose également d’un pouvoir de prescription encadré et limité : les infirmiers sont autorisés à renouveler, pour une durée maximale de six mois, non renouvelable, les prescriptions des médicaments contraceptifs oraux datant de moins d’un an, rappelle l’Assurance Maladie.
Ce triptyque — accès direct, initiative clinique, prescription encadrée — distingue précisément l’IDE de terrain de l’infirmier coordonnateur (IDEC), une fonction créée par le décret n° 2025-897. L’IDEC exerce sous la responsabilité et l’autorité administratives du responsable de l’établissement, et sous l’autorité du cadre de santé le cas échéant, et participe à la coordination de l’équipe paramédicale, à l’organisation et à la qualité des soins paramédicaux réalisés par l’équipe soignante et contribue aux projets d’amélioration continue — sans réaliser lui-même les actes de soins. Il doit être titulaire du diplôme d’Etat d’infirmier, exerce en collaboration avec le médecin coordonnateur et en lien avec l’encadrement administratif et soignant de l’établissement, et concourt à l’exercice des missions des médecins coordonnateurs mentionnées aux 1°, 2°, 4°, 5° et 8° à 10° de l’article D. 312-158 — une délégation médico-administrative sans équivalent dans le rôle propre de l’IDE de terrain. Pour le détail de ce périmètre, voir notre fiche métier IDEC, infirmier coordonnateur en EHPAD, et pour la façon dont ce même IDEC organise les rythmes de l’équipe, notre article sur la construction du planning infirmier par l’IDEC.
| Repère | IDE de terrain | IDEC |
|---|---|---|
| Nature de l’exercice | Rôle propre + prescription encadrée, actes directs sur les résidents | Coordination de l’équipe paramédicale, sans acte de soin direct |
| Autorité | Responsabilité clinique propre à chaque acte | Sous l’autorité administrative du responsable d’établissement |
| Lien avec l’aide-soignante | Encadre et délègue certains actes, selon la formation de chacun | Organise et évalue la qualité des soins réalisés par l’équipe |
Ce que l’IDE peut confier à l’aide-soignante, et à quelles conditions
Le rôle propre n’est pas un monopole d’exécution : le code de la santé publique organise explicitement sa délégation. Ces actes peuvent être confiés aux aides-soignants, auxiliaires de puériculture ou accompagnants éducatifs et sociaux avec lesquels il collabore et qu’il encadre, en fonction des formations et qualifications de chacun, précise l’article R.4311-5 du code de la santé publique. Deux conditions cumulatives à retenir : une relation de collaboration et d’encadrement effectif d’une part, une adéquation avec la formation et la qualification de la personne à qui l’acte est confié d’autre part — l’une ne dispense jamais de l’autre.
En établissement social ou médico-social comme l’EHPAD, le texte va plus loin : l’infirmier peut, dans le cadre de son rôle propre, confier sous sa responsabilité certains actes et soins qu’il détermine en fonction de l’évaluation de la situation clinique de la personne. C’est donc l’IDE, et elle seule, qui évalue si un acte est délégable pour un résident donné, à un instant donné : la délégation n’est jamais générique ni automatique, elle se réévalue à chaque situation clinique.
Le texte distingue par ailleurs les soins strictement liés à la vie quotidienne : l’infirmier peut également confier à l’aide-soignant ou l’auxiliaire de puériculture la réalisation, le cas échéant en dehors de sa présence, de soins courants de la vie quotidienne définis comme des soins liés à un état de santé stabilisé ou à une pathologie chronique stabilisée et qui pourraient être réalisés par la personne elle-même si elle était autonome, ou par un aidant. Deux critères cumulatifs gouvernent cette limite : un état de santé stabilisé, aigu ou chronique, ET un acte que le résident pourrait accomplir seul s’il était autonome — un soin qui ne remplit pas ces deux conditions à la fois reste du ressort direct de l’IDE.
L’arrêté du 26 juin 2026, qui fixe la liste des actes du rôle propre, illustre concrètement cette frontière. Y figure par exemple la vérification de la prise des médicaments sous forme non injectable — un acte qui reste, par nature, arbitré par l’IDE dans le cadre du circuit du médicament en EHPAD. Côté actes délégables à l’aide-soignante, le même arrêté cite l’aide à la toilette, à l’hygiène bucco-dentaire, à l’alimentation, à l’hydratation et à l’habillage, socle des soins de la vie quotidienne.
Impact concret par profil : IDE, IDEC, directeur
Pour l’IDE : sécuriser le rôle propre face aux interruptions
Organiser son plan de soins, pour l’IDE, c’est avant tout se prémunir contre un facteur de risque documenté par la Haute Autorité de Santé. Parmi les causes d’erreurs dans l’administration des soins, la HAS pointe l’absence de démarche sensibilisant aux interruptions de tâche — un risque directement lié à la manière dont l’IDE séquence sa tournée, ses préparations médicamenteuses et ses transmissions. Ce facteur pèse d’autant plus que plus de la moitié des résidents en Ehpad (55 %) sont en forte perte d’autonomie (GIR 1 ou 2), ce qui densifie mécaniquement le nombre d’actes de rôle propre à réaliser ou à déléguer sur une même vacation. Un plan de soins qui identifie à l’avance des temps protégés pour la préparation médicamenteuse et les transmissions réduit l’exposition à ce risque, sans qu’aucune norme n’impose de format particulier. Les transmissions ciblées selon la méthode DAR et leur déclinaison dans le dossier de soins informatisé sont deux leviers directement mobilisables par l’IDE pour structurer ce séquençage.
Pour l’IDEC : un rôle de coordination, pas de doublon
Pour l’IDEC, cette organisation de terrain n’est pas à reproduire mais à superviser : son périmètre, on l’a vu, est celui de la coordination de l’équipe paramédicale, pas celui de l’exécution des actes. Notre article sur la journée type d’une IDEC en EHPAD, entre chronologie, arbitrages et outils de terrain détaille ce pendant « coordination » de l’organisation quotidienne — complémentaire, et non redondant, du plan de soins que chaque IDE construit à son niveau. C’est précisément cette séparation des rôles qui permet à l’IDEC de superviser la qualité des soins sans se substituer à l’appréciation clinique de chaque IDE.
Pour le directeur : un équilibre à sécuriser sans ratio opposable
Pour le directeur, l’enjeu n’est pas de fixer un cadre horaire — aucune norme n’en impose — mais de garantir les conditions dans lesquelles l’IDE peut exercer son rôle propre et déléguer en toute sécurité juridique : effectif suffisant sur chaque vacation, accès fluide au dossier de soins, et reconnaissance du temps de transmission comme du temps de soin à part entière. Cette vigilance rejoint les enjeux de qualité de vie au travail et de prévention du burnout, un sujet d’autant plus sensible pour les IDE que la charge en soins directs ne se délègue jamais entièrement.
Construire sa trame de journée : une recommandation, pas une norme
Aucune source officielle ne fixe d’horaire-type ni de minutage de tour de soins pour l’IDE en EHPAD : la trame qui suit est une proposition d’organisation, à adapter à chaque établissement et à chaque effectif réel, et non une règle opposable.
Une organisation robuste articule généralement quatre temps :
- un temps de prise de connaissance des transmissions de la vacation précédente ;
- un temps de tour de soins et de rôle propre, pendant lequel les actes délégables identifiés en amont sont confiés à l’aide-soignante selon les deux critères vus plus haut ;
- un temps de préparation et de vérification médicamenteuse, isolé autant que possible des sollicitations extérieures pour limiter le risque d’interruption de tâche ;
- un temps de transmissions écrites, qui assure la continuité vers l’équipe suivante.
Entre ces temps, des points de bascule doivent être anticipés : une aggravation clinique pouvant conduire à envisager une hospitalisation non programmée, un appel de famille, un événement indésirable. Autant de situations où l’IDE réévalue en temps réel ce qu’elle garde en propre et ce qu’elle peut, ou non, continuer de déléguer. C’est cette capacité d’arbitrage continu, plus qu’un emploi du temps figé, qui caractérise l’exercice du rôle propre en EHPAD.
Perspectives : la tension d’effectifs dans laquelle s’exerce ce rôle propre
Cette organisation du travail ne se construit pas dans l’abstrait. En 2021, en France métropolitaine et dans les DROM, hors Mayotte, 423 500 aides-soignantes sont en activité, 500 300 infirmières exercent une activité salariée et 98 600 infirmières une activité libérale, selon la DREES. En EHPAD spécifiquement, le taux d’encadrement (rapport entre le nombre d’ETP et le nombre de places installées) dans cette catégorie d’établissement est de 66,0 %. Ce taux global masque toutefois une tension de recrutement bien identifiée : 9 % ont au moins un poste d’aide-soignant non pourvu depuis au moins six mois, et plus largement, 22 060 emplois en équivalent temps-plein (ETP) restent vacants depuis au moins six mois dans les Ehpad, soit 5,3 % des emplois. Le volume d’ETP en poste suit d’ailleurs une trajectoire préoccupante : après s’être stabilisé entre 2020 et 2022 (environ 411 000), il baisse en 2023 pour s’établir à 396 500, selon la base interadministrative des ESMS. À cela s’ajoute une instabilité croissante des équipes : depuis 2018, le taux de rotation dans les ESMS a significativement augmenté, passant de 19,4 % à 24,4 %, relève la CNSA.
Cette tension a une traduction directe sur la continuité des soins infirmiers. La HAS constate que les Ehpad ne parviennent généralement pas à garantir la présence de personnels qualifiés pour mettre en œuvre une continuité des soins la nuit — un constat qui éclaire aussi les enjeux propres au travail de nuit en EHPAD. Le week-end, la situation est nettement plus favorable : une infirmière ou une aide-soignante est présente dans 97 % des Ehpad. C’est dans ce contexte de ressource contrainte, où postes vacants et rotation pèsent directement sur la marge de manœuvre de chaque IDE, que se pose la question d’un objectif national d’encadrement, comme le rappelle notre article sur l’objectif d’encadrement fixé par le Conseil de l’âge.
Questions fréquentes
Est-ce l’IDE ou l’IDEC qui décide de confier un soin à l’aide-soignante ?
Un soin délégué à l’aide-soignante peut-il être réalisé hors de la présence de l’IDE ?
Existe-t-il un ratio réglementaire de patients par IDE en EHPAD ?
Sources officielles
- Décret n° 2025-897 créant la fonction d’infirmier coordonnateur en EHPAD — Légifrance
- Code de la santé publique, article R.4311-4 — rôle propre infirmier
- Code de la santé publique, article R.4311-5 — délégation à l’aide-soignant
- Loi n° 2025-581 du 27 juin 2025 — article L.4311-1 CSP
- Arrêté du 26 juin 2026 — liste des actes du rôle propre infirmier
- Enquête HAS sur la bientraitance en EHPAD
- Guide HAS — analyse des événements indésirables associés aux soins (EIAS)
- DREES — démographie des infirmières et aides-soignantes
- DREES — base interadministrative des ESMS 2019-2023
- Ordre National des Infirmiers — communiqué sur le décret n° 2025-1306
- Ameli.fr — droit de prescription infirmier


