Communication non verbale et résident aphasique : quand la parole manque pendant la toilette, le repas ou un transfert, le regard, le rythme et le toucher deviennent le premier outil de la relation de soin — et souvent le seul moyen de repérer une douleur ou un inconfort que le résident ne peut plus nommer.
Comprendre l’aphasie et son ampleur en EHPAD
L’accident vasculaire cérébral (AVC) est l’une des principales causes de trouble du langage chez les résidents. Selon le rapport de la DREES sur l’état de santé de la population en France, les AVC hémorragiques, dus à une rupture d’un vaisseau sanguin, et les AVC ischémiques, consécutifs à l’obstruction d’une artère cérébrale, constituent la première cause de handicap moteur non traumatique et la deuxième cause de démence derrière la maladie d’Alzheimer. Ces séquelles s’accompagnent souvent d’une atteinte du langage, l’aphasie, qui prive le résident de sa capacité à s’exprimer ou à comprendre sans altérer ni son intelligence ni sa volonté.
Le parc national reste conséquent : En 2022, la France compte environ 7 500 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), offrant près de 615 000 places. Ce volume recouvre une population aux besoins de santé lourds : les résidents en établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) cumulent en moyenne 7,9 pathologies. Neuf sur dix souffrent d’affections neuropsychiatriques. Cette catégorie recouvre les syndromes démentiels et les troubles du comportement, et non la perte du langage : elle dit seulement que le terrain neurologique est très présent en EHPAD. La perte de la parole, elle, est d’abord la conséquence d’un AVC, dont les signes d’alerte et les protocoles de prévention font l’objet d’un dossier dédié.
Pourquoi la communication non verbale prend le relais
Quand la parole se dérobe, le lien ne s’interrompt pas : il change de canal. L’ANFH le rappelle : La communication, outil privilégié pour entrer en relation avec l’autre, est souvent altérée dans la relation de soins. Elle ajoute une exigence : Le législateur demande aux soignants de s’assurer de l’adhésion aux soins de ces patients, du respect de leur volonté, de leur dignité. Un plan d’actions plus récent formule la même conviction plus largement : C’est à travers la communication que se construit, ou non, une relation de confiance et de bienveillance. Cette rencontre demande chaleur, présence, authenticité, responsabilité.
La HAS formule une conviction voisine à propos de l’accompagnement à domicile des personnes atteintes de maladie neurodégénérative — un cadre distinct de l’EHPAD, dont les repères valent aussi au chevet dès que la parole fait défaut : il est essentiel et indispensable de maintenir la relation quel que soit le degré de sévérité de la maladie en adaptant le mode de communication. Concrètement, il convient d’évaluer régulièrement les capacités de communication de la personne et de repérer en équipe les facteurs qui peuvent agir sur ces capacités.
Impact concret par profil métier
Le référentiel du diplôme d’État d’aide-soignant inscrit cette exigence dans la définition du métier. Un premier bloc de compétences retient : Etablir une communication adaptée pour informer et accompagner la personne et son entourage. Un autre, centré sur la clinique, associe observation et évaluation : Evaluer la douleur, mesurer les paramètres vitaux ainsi que les données de surveillance en utilisant les outils adaptés. Pour l’aide-soignante — dont les missions au quotidien sont détaillées dans notre guide de fiche de poste — comme pour l’IDE, ces exigences se recoupent au même moment : la toilette, le repas ou le transfert sont à la fois le lieu de la relation et celui du dépistage clinique.
Pour le psychologue, la même logique se décline en soutien à l’équipe : aider à interpréter un regard, une crispation ou un relâchement, sans confondre trouble de la communication et refus de soin. Le référentiel qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux de la HAS pose un principe qui engage toute l’équipe : Les professionnels utilisent des moyens et outils qui facilitent leur expression.
Mise en œuvre : dix techniques de communication non verbale au chevet
Ces techniques ciblent le canal non verbal, pendant le soin. Les repères d’hétéro-évaluation de la douleur cités plus loin proviennent de la recommandation « Évaluation et prise en charge thérapeutique de la douleur chez les personnes âgées ayant des troubles de la communication verbale » (ANAES, devenue la HAS) : les échelles qu’elle décrit sont toujours celles qu’utilisent les équipes, mais son libellé n’a pas été réactualisé depuis sa parution. Elles ne remplacent pas la rééducation orthophonique ni les outils de communication alternative : ce volet est développé dans notre article consacré à l’accompagnement de l’aphasie post-AVC en EHPAD et à ses protocoles de rééducation. Les six premiers repères relèvent de la pratique de terrain et ne sont adossés à aucune recommandation. Les quatre derniers sont documentés par la HAS, mais pour un autre public que le résident aphasique : chacun le précise.
- Se placer face au résident, à hauteur des yeux, avant d’engager tout contact ou tout soin.
- Établir un contact visuel et attendre un signe d’attention avant de parler.
- Ralentir le débit et marquer une pause après chaque phrase, pour laisser le temps de traiter l’information.
- Formuler une seule consigne à la fois, dans une phrase courte.
- Accompagner la parole d’un geste simple et cohérent : montrer l’objet, mimer le geste attendu.
- Observer la réponse du corps — un mouvement, un relâchement, un sourire — plutôt que d’attendre une réponse orale, pour valider la compréhension.
- Rassurer et réconforter régulièrement le résident pendant le soin : la HAS (ex-Anesm) formule ce repère pour la gestion des troubles du comportement dans la maladie d’Alzheimer, pas pour l’aphasie ; il vaut la peine d’être repris ici parce que le mécanisme est le même — le résident ne peut pas dire ce qui le dérange — rassurer et réconforter la personne régulièrement lors d’un soin.
- Ne pas chercher à convaincre en cas de refus : la même recommandation, écrite pour les situations de refus liées aux troubles du comportement, invite à ne pas insister lorsque le patient ne veut pas faire l’action demandée, ne pas le raisonner.
- Laisser retomber la tension plutôt que d’insister : la même recommandation invite à laisser le patient se calmer lorsqu’il existe une agressivité verbale ou physique déclenchée par la présence de l’aidant.
- Tolérer ce qui ne met personne en danger : elle ajoute qu’il faut laisser faire les comportements qui ne dérangent pas, à condition qu’ils ne soient pas dangereux.
Repérer la douleur sans mots : l’hétéro-évaluation comportementale
La HAS (alors Anaes) a formulé des recommandations dédiées à la douleur chez les personnes âgées ayant des troubles de la communication verbale — un périmètre plus large que la seule aphasie, mais qui l’inclut. Elle précise : Les personnes âgées dites non communicantes sont des personnes âgées non verbalisantes, non comprenantes ou non participantes et par définition des personnes âgées ne pouvant pas s’auto-évaluer. Nuance importante : L’absence de communication n’existe que très rarement.
Au chevet, le signal d’alerte est souvent comportemental plutôt que verbal : tout changement de comportement, spontané ou survenant pendant un soin, chez une personne âgée ayant des troubles de la communication verbale doit faire évoquer la possibilité d’un état douloureux et le faire rechercher. Face à ce signal, l’évaluation ne peut reposer sur la seule intuition. Une évaluation correcte de la douleur associe une échelle d’hétéro-évaluation et une analyse séméiologique et étiologique. Cette démarche engage toute l’équipe : L’hétéro-évaluation concerne tous les acteurs de soins. Elle doit être répétée. Et elle se trace : La cinétique des scores doit être suivie régulièrement et consignée sur la feuille de soins ou le cahier de liaison au domicile.
| Échelle | Composition | Score et seuil |
|---|---|---|
| DOLOPLUS-2 | L’échelle comporte 10 items répartis en 3 sous-groupes, proportionnellement à la fréquence rencontrée (5 items somatiques, 2 items psychomoteurs et 3 items psychosociaux). Chaque item est coté de 0 à 3 (cotation à 4 niveaux). | La réévaluation doit être quotidienne et une courbe des scores peut être utile. Un score supérieur ou égal à 5/30 signe la douleur. |
| ECPA | L’échelle comprend 8 items avec 5 modalités de réponses cotées de 0 à 4. | Le score total varie donc de 0 (absence de douleur) à 32 (douleur totale). |
Le premier des huit items de l’ECPA porte spécifiquement sur le regard, canal central chez le résident aphasique. Il gradue l’expression du visage en cinq degrés :
- 0 — Visage détendu
- 1 — Visage soucieux
- 2 — Le sujet grimace de temps en temps
- 3 — Regard effrayé et/ou visage crispé
- 4 — Expression complètement figée
Une seule précaution méthodologique conditionne la fiabilité de cet outil : La seule mais indispensable précaution est de coter la dimension « Observation avant les soins » réellement avant les soins et non pas de mémoire après ceux-ci. Ces échelles sont détaillées, avec leurs grilles complètes et leurs modalités pratiques de cotation, dans notre guide complet consacré à la douleur en EHPAD et dans le guide de l’IDEC dédié à l’évaluation de la douleur au quotidien.
Droit à l’information et consentement quand la parole manque
Le droit à l’information ne s’éteint pas avec la parole. Le code de la santé publique pose ce droit en tête du chapitre consacré à l’information des usagers : Toute personne a le droit d’être informée sur son état de santé. Cette information porte notamment sur leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu’ils comportent, quelle que soit la capacité du résident à répondre oralement.
Quand le résident ne peut plus exprimer sa volonté, le même code organise un relais : Toute personne majeure peut désigner une personne de confiance qui peut être un parent, un proche ou le médecin traitant et qui sera consultée au cas où elle-même serait hors d’état d’exprimer sa volonté et de recevoir l’information nécessaire à cette fin. Le code de la santé publique est clair sur la portée de ce témoignage : Son témoignage prévaut sur tout autre témoignage.
Le Défenseur des droits observe que ce cadre se heurte à une réalité de terrain, documentée dans son rapport sur les droits fondamentaux des personnes âgées accueillies en EHPAD : les EHPAD accueillent une population de plus en plus dépendante, dont une proportion non négligeable de personnes atteintes de troubles cognitifs, ce qui représente une difficulté supplémentaire au recueil du consentement et à la participation des résidents. Lorsque les capacités physiques et cognitives déclinent ou sont altérées, les individus ne sont plus en mesure d’exprimer et de faire respecter leurs choix. D’où le principe : il ne peut y avoir de véritable consentement sans information. Le même rapport relève que la prise de décision est souvent entravée par le manque d’informations du résident. Ces mécanismes sont détaillés dans notre guide complet consacré aux droits des résidents en EHPAD.
Perspectives
Cette exigence n’est pas un supplément d’âme : le référentiel qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux en fait un point d’observation de l’évaluation externe, au même titre que le repérage de la douleur ou le respect des droits. Elle rejoint la prévention de la maltraitance, qui passe aussi par la vigilance portée aux signaux non verbaux d’un résident qui ne peut plus se plaindre, et la prise en charge de l’Alzheimer et des maladies neurodégénératives, qui partage largement ces mêmes repères de communication. Au quotidien, c’est souvent pendant la toilette et les soins d’hygiène que ces techniques trouvent leur meilleur terrain d’observation.
Questions fréquentes
Un résident aphasique comprend-il encore ce qu’on lui dit ?
Comment repérer qu’un résident qui ne parle plus souffre ?
Un résident aphasique peut-il donner son consentement à un soin ?
Sources officielles
- DREES — l’état de santé de la population en France, chapitre consacré aux AVC
- DREES — les Ehpad et leurs résidents, étude et résultats
- DREES — pathologies et affections neuropsychiatriques des résidents en Ehpad
- ANFH — la communication non verbale dans la relation patient-soignant
- ANFH — améliorer la communication avec les soignés, les familles et les aidants
- HAS (ex-Anesm) — repères sur les troubles du comportement dans la maladie d’Alzheimer
- HAS — accompagnement des personnes atteintes de maladie neurodégénérative
- HAS (Anaes) — évaluation de la douleur chez les personnes âgées non communicantes
- Défenseur des droits — rapport sur les droits fondamentaux des personnes âgées accueillies en Ehpad
- HAS — référentiel d’évaluation de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux
- France Compétences — référentiel du diplôme d’État d’aide-soignant
- Légifrance — droit de la personne à être informée sur son état de santé
- Légifrance — désignation et rôle de la personne de confiance


