La prévention en EHPAD s’impose comme une priorité assumée par l’Assurance Maladie, qui consacre le premier axe de son rapport Charges et Produits 2027 à ce qu’elle nomme « la grande cause décennale ». Vaccination, circuit du médicament, dépistage de la perte d’autonomie : plusieurs mesures concernent directement les résidents et les équipes d’EHPAD. Directeurs, médecins coordonnateurs, IDE et aides-soignantes ont intérêt à anticiper ces orientations avant leur déclinaison opérationnelle.
Un rapport qui érige la prévention en « grande cause décennale »
Dans un communiqué de presse publié début juillet 2026, l’Assurance Maladie a présenté son rapport « Charges et Produits pour 2027 ». Elle y titre son premier axe « La prévention : la grande cause décennale », un intitulé qui traduit une inflexion stratégique du régime obligatoire vers les politiques de prévention primaire et secondaire.
Ce cadrage s’appuie sur des projections démographiques : à l’horizon 2035, selon les estimations de l’Assurance Maladie, près d’une personne sur deux serait concernée par une maladie chronique, tandis que d’ici 2035, les personnes de plus de 75 ans devraient représenter 13,5 % de la population française. L’horizon 2035 sert ainsi de point de référence aux politiques de prévention à venir, sans que le rapport ne nomme littéralement une décennie allant de 2026 à 2035.
Deux mesures concernent directement les établissements. L’Assurance Maladie propose de déployer une campagne de vaccination contre les pneumocoques chez les personnes âgées, un axe qui rejoint les efforts déjà engagés sur la couverture vaccinale antipneumococcique en EHPAD. Le rapport prévoit aussi la mise en place d’une consultation dédiée pour faire le point sur les médicaments, au moment de l’entrée en EHPAD, une mesure qui vise à sécuriser le circuit du médicament dès l’admission.
Pour les équipes de terrain, ces annonces restent à ce stade des orientations stratégiques : leur traduction concrète en circulaires, référentiels ou financements dédiés interviendra dans les mois qui suivent la publication du rapport. Elles dessinent néanmoins un cap commun aux différents métiers de l’EHPAD, du pilotage de direction jusqu’aux gestes quotidiens de soin.
Mise en perspective : la continuité avec le rapport « 60 propositions » de 2025
Ce cadrage n’est pas une rupture mais une continuité assumée. Un an plus tôt, dans son rapport « La prévention : le défi de la décennie », l’Assurance Maladie qualifiait déjà la prévention de priorité pluriannuelle, avec plusieurs pistes concernant spécifiquement les EHPAD.
| Rapport | Intitulé donné à la prévention |
|---|---|
| « 60 propositions » (2025) | « Le défi de la décennie » |
| Charges et Produits (2027) | « La grande cause décennale » |
Cette répétition du vocabulaire de « décennie » d’un rapport à l’autre n’est pas un hasard de communication : elle traduit la volonté de l’Assurance Maladie d’installer la prévention comme un axe de pilotage pluriannuel, plutôt que comme une série de mesures ponctuelles. Pour les établissements, cela signifie que les chantiers ouverts en 2025 et 2026 ont vocation à s’inscrire dans la durée, avec des points d’étape réguliers dans les prochains rapports Charges et Produits.
Le rapport 2025 affichait déjà la volonté de médicaliser davantage les Ehpad pour éviter les allers-retours hôpital-Ehpad, un objectif étayé par un constat chiffré : sur 32 % des résidents en Ehpad qui se rendent aux urgences, 50 % ne sont pas hospitalisés. Ce diagnostic rejoint celui de la Haute Autorité de Santé, pour qui les chutes et la iatrogénie liée aux médicaments sont les causes les plus fréquentes d’hospitalisations non programmées des résidents en institution — un sujet que nous détaillions dans notre dossier sur la réduction des hospitalisations non programmées en EHPAD.
Le rapport 2025 proposait également d’intensifier les campagnes de vaccination, notamment contre la grippe et le papillomavirus, une orientation reconduite en 2027 via la campagne pneumocoque — une dynamique que nous suivons dans notre suivi de la couverture vaccinale contre la grippe chez les soignants en EHPAD.
Impact concret par profil métier
Au-delà des grandes orientations, ces annonces se traduisent différemment selon les fonctions exercées en établissement. Voici ce que chaque profil peut en retenir dès aujourd’hui.
Pour les directeurs : piloter la prévention comme un axe stratégique
Les directeurs disposent d’un état des lieux chiffré pour prioriser leurs actions. Selon la DREES, plus de la moitié des résidents en Ehpad (55 %) présentent une autonomie très réduite, en GIR 1 ou 2, et environ 268 200 résidents vivent avec la maladie d’Alzheimer ou une pathologie apparentée en 2023, soit 38 % du public accueilli. Cette photographie du public accueilli légitime les orientations « prévention » du régime : plus l’autonomie est fragile à l’entrée, plus les actions de repérage précoce pèsent sur la trajectoire du résident. Ce constat renforce l’intérêt des modèles d’EHPAD centres de ressources pour réduire les hospitalisations évitables.
Sur le plan organisationnel, ces chiffres invitent à intégrer la prévention dans le pilotage budgétaire et le projet d’établissement, au même titre que la démarche qualité ou la gestion des ressources humaines. Ils appuient également les argumentaires portés auprès des autorités de tarification (ARS, conseils départementaux) pour justifier des moyens supplémentaires sur les postes de coordination et de prévention.
Pour le médecin coordonnateur : sécuriser l’entrée et le circuit du médicament
Le médecin coordonnateur est en première ligne sur la consultation dédiée pour faire le point sur les médicaments, au moment de l’entrée en EHPAD annoncée par l’Assurance Maladie. Ce dispositif rejoint les recommandations de la HAS sur le repérage nutritionnel : le diagnostic de dénutrition chez la personne de 70 ans et plus repose sur l’association d’un critère phénotypique et d’un critère étiologique, un protocole que nous détaillons dans notre guide sur le repérage et la prévention de la dénutrition et de la perte d’appétit en EHPAD.
Au-delà du texte réglementaire, cette consultation d’entrée offre au médecin coordonnateur un point d’appui pour formaliser une revue de traitement systématique, en lien avec le pharmacien référent et l’équipe soignante, et pour objectiver les situations de dénutrition dès les premières semaines de séjour.
Pour l’IDE : vaccination et dépistage systématisés
Sur le volet vaccinal, la loi encadre déjà l’obligation des professionnels : une personne qui, dans un établissement hébergeant des personnes âgées, exerce une activité professionnelle l’exposant à des risques de contamination doit être immunisée contre l’hépatite B, la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite et la grippe, dispose l’article L3111-4 du code de la santé publique. Cette obligation, fondée sur l’article L3111-4, vise les personnels soignants, et non les résidents : la campagne de vaccination contre les pneumocoques chez les personnes âgées proposée par l’Assurance Maladie cible quant à elle directement le public accueilli.
Sur le repérage de la perte d’autonomie, un décret et un arrêté de mars 2026 encadrent la généralisation du programme de dépistage précoce et de prévention de la perte d’autonomie des personnes âgées d’au moins soixante ans selon la démarche ICOPE. Ce dispositif ne cible pas spécifiquement les EHPAD mais concerne l’ensemble des personnes de 60 ans et plus, ce qui inclut les résidents suivis par les infirmiers coordinateurs — un sujet approfondi dans notre article sur la généralisation du repérage ICOPE du déclin fonctionnel en EHPAD.
Pour les infirmiers coordinateurs et les IDE, ces deux chantiers — vaccination des professionnels et dépistage ICOPE des résidents — se rejoignent dans une même logique : agir tôt, avant que les complications n’imposent une hospitalisation. Documenter le statut vaccinal des équipes et le repérage des fonctions altérées des résidents devient un indicateur de suivi à part entière.
Pour l’aide-soignante : chutes et dénutrition au quotidien
Sur le terrain, la prévention des chutes reste un enjeu quotidien : chaque année, 2 millions de chutes touchent les plus de 65 ans en France en France. En établissement, la HAS confirme par ailleurs que les chutes et la iatrogénie médicamenteuse figurent parmi les causes les plus fréquentes d’hospitalisations non programmées, ce qui replace les gestes quotidiens de repérage au cœur du métier d’aide-soignante.
Sur le risque infectieux, les efforts engagés portent leurs fruits : en 2024, 2,35 % des résidents présentaient au moins une infection associée aux soins lors de l’enquête nationale de prévalence, contre 2,93 % en 2016, selon Santé publique France. Côté nutrition, le sujet reste une priorité quotidienne pour les équipes de restauration et de soin, à l’image des travaux sur le plaisir du repas comme levier de prévention de la dénutrition en EHPAD.
Au quotidien, cela se traduit par des gestes simples mais déterminants : sécuriser les déplacements, adapter les aides techniques, surveiller les prises alimentaires et signaler sans délai toute perte d’appétit ou chute, même mineure. Ce sont ces remontées de terrain qui alimentent, en amont, les indicateurs suivis par la direction et le médecin coordonnateur.
Perspectives
La déclinaison opérationnelle de ces orientations dépendra des négociations conventionnelles et des textes d’application à venir. Les équipes ont intérêt à s’organiser dès maintenant autour des chantiers déjà engagés : sécurisation du circuit du médicament à l’admission, généralisation du dépistage ICOPE et intensification des campagnes vaccinales. La vigilance sur la dénutrition, qui touche une part significative des résidents, reste également un chantier de prévention à ne pas relâcher en EHPAD.
Les prochains mois seront l’occasion de suivre la déclinaison de ces orientations dans les négociations conventionnelles, les référentiels HAS et les textes d’application du dépistage ICOPE. Les établissements qui auront anticipé ces chantiers — vaccination, circuit du médicament, repérage précoce — seront mieux placés pour valoriser leurs résultats lors des prochaines évaluations et négociations de CPOM.
