Le programme ICOPE et la géroscience s’installent au cœur de la prévention du grand âge. Dans un dossier diffusé le mercredi 27 mai 2026, la Société française de gériatrie et gérontologie (SFGG) plaide pour généraliser le repérage précoce du déclin fonctionnel et défend une idée simple : « bien vieillir, c’est conserver ses fonctions ». Pour les équipes d’EHPAD, c’est un changement de regard sur la perte d’autonomie.
Géroscience : ce que dit le dossier de la SFGG
La géroscience est une discipline qui change l’approche du vieillissement. Pour la SFGG, cette approche part d’un postulat : le vieillissement biologique lui-même pèse de façon déterminante sur le risque de maladies chroniques. Son objectif, rappelle la société savante dans son dossier « La géroscience ou comment vieillir en bonne santé », est d’évaluer l’âge biologique d’une personne et la part que joue ce processus dans la survenue des pathologies.
Le message central est porteur d’espoir pour les soignants. La société savante rappelle que la dégradation des fonctions s’amorce 10 à 20 ans avant que les maladies ne se manifestent cliniquement, ce qui ouvre une longue fenêtre d’action. Elle met en avant un constat encourageant : à 70 ans aujourd’hui, on conserve souvent des aptitudes fonctionnelles équivalentes à celles de personnes plus jeunes des générations précédentes. L’enjeu est de taille : près de 30 % d’une vie se déroulent désormais après 60 ans, tandis que la perte d’autonomie coûte chaque année autour de 30 milliards d’euros. La prévention devient ainsi un levier autant économique que sanitaire. Cette logique rejoint les analyses portées par les fédérations, comme l’a montré le rapport de la FHF sur la longévité et la loi de programmation attendue.
ICOPE : un repérage déjà déployé à grande échelle
Pour passer de la connaissance à l’action, la SFGG mise sur le programme ICOPE de l’Organisation mondiale de la santé. Ce dispositif de l’OMS est, écrit-elle, déployé en France à grande échelle et concerne déjà plus de 120 000 personnes. La SFGG vise plus haut encore : d’ici à 2030, 2 millions de Français devraient avoir évalué leurs capacités. Cette dynamique prolonge celle décrite lorsque le programme ICOPE a été officialisé pour dépister les seniors dès 60 ans.
Concrètement, ICOPE s’appuie sur un repérage standardisé. La SFGG décrit un test simple, réalisable par n’importe quel professionnel de santé, qui passe en revue les principales capacités fonctionnelles : mobilité, état nutritionnel, cognition, vision, audition et bien-être psychologique. Il s’appuie sur un auto-questionnaire numérique scientifiquement validé, qu’un soignant peut compléter au besoin. Trois applications gratuites sont aujourd’hui référencées parmi les outils recommandés : ICOPE Monitor, ICOPE & Moi et DigiCOPE. La France fait figure de pionnière : grâce à un centre collaborateur de l’OMS implanté à Toulouse, elle est devenue le premier pays au monde à généraliser ICOPE à cette échelle, sous l’impulsion du consortium toulousain HealthAge, labellisé institut hospitalo-universitaire en 2023.
Deux des fonctions explorées par ICOPE sont au quotidien des équipes d’EHPAD. La nutrition d’abord : la HAS retient comme critère de dénutrition une perte de poids : ≥ 5 % en 1 mois, ou ≥ 10 % en 6 mois et recommande des apports protéiques : 1,2 à 1,5 g/kg/j chez la personne âgée — des repères au cœur du dépistage mensuel de la dénutrition selon les critères HAS et de la priorité nationale fixée par le PNNS 5. La mobilité ensuite, qui rejoint la recommandation HAS sur le repérage des risques de perte d’autonomie en EHPAD et les actions de prévention décrites pour sécuriser la salle de bains contre les chutes.
Un cadre légal désormais posé
La généralisation d’ICOPE n’est plus seulement un vœu scientifique : elle a une base réglementaire. Comme le rappelle la Fédération hospitalière de France dans son point sur la généralisation du dépistage, dès l’article 9 de la loi du 8 avril 2024 dite « bien vieillir », le législateur avait inscrit la création d’un dispositif de repérage précoce de la perte d’autonomie. Surtout, un décret et un arrêté parus au Journal officiel le 19 mars 2026 en fixent la gouvernance et le cahier des charges. Après une phase d’expérimentation conduite dans plusieurs régions au titre de l’article 51, le programme bascule donc dans un déploiement encadré.
La SFGG ne masque pas l’obstacle principal. Elle observe que sur le terrain, les soignants de premier recours — généralistes, infirmiers, pharmaciens ou kinésithérapeutes — n’ont pas toujours le temps ni les moyens d’intégrer ce repérage à leur pratique. C’est précisément là que l’EHPAD, lieu de présence soignante continue, peut jouer un rôle d’avant-poste.
Ce que cela change pour les équipes d’EHPAD
Le médecin coordonnateur trouve dans ICOPE une grille commune pour structurer le repérage gériatrique de l’établissement et objectiver les trajectoires de capacité intrinsèque, en cohérence avec l’enjeu de réhabilitation et de maintien de l’autonomie face à un GMP élevé. L’IDEC peut organiser des temps de mesure réguliers de ces fonctions et inscrire les outils numériques dans le projet de soins, en lien avec les démarches déjà connues de repérage des déficiences sensorielles. L’IDE, enfin, est en première ligne pour réaliser les tests simples et alerter sur un déclin fonctionnel naissant, au même titre que le repérage de la confusion aiguë.
L’intérêt majeur de cette logique préventive tient à sa capacité à préserver la capacité intrinsèque de chacun de manière personnalisée, à l’aide d’outils numériques gratuits. Pour un établissement, c’est une façon de passer d’une approche centrée sur la maladie à une approche centrée sur la fonction et le projet de vie du résident.
Perspectives
La SFGG s’appuie sur une large concertation : 52 experts issus de la recherche, de la clinique, des institutions, du monde associatif et de l’industrie ont été consultés sur les priorités du bien vieillir. L’enjeu, pour la société savante, est de franchir le pas entre la connaissance scientifique et son application sur le terrain. Le cap est clair : étendre ICOPE à tout le territoire et réunir les conditions réglementaires comme financières de son passage à l’échelle. Pour les directeurs et les médecins coordonnateurs, l’enjeu des prochains mois sera d’articuler ce repérage avec les outils déjà en place dans l’établissement, sans alourdir la charge des soignants.
