La kiné en accès direct devient réalité dans le Rhône et l’Isère : depuis juin 2026, les patients peuvent y consulter certains masseurs-kinésithérapeutes sans prescription médicale préalable. Pour les EHPAD, où la prévention des chutes mobilise médecin coordonnateur, IDEC et soignants, cette évolution du parcours de soins issue de la loi Rist mérite un décryptage précis : que change-t-elle vraiment, et dans quelles limites ?
Le déploiement dans le Rhône et l’Isère
L’ARS Auvergne-Rhône-Alpes a annoncé que les habitants du Rhône et de l’Isère peuvent désormais s’adresser sans ordonnance à certains masseurs-kinésithérapeutes. À la mi-juin 2026, 192 praticiens ont rejoint l’expérimentation en Isère, contre 289 dans le Rhône. Le dispositif ne supprime pas le rôle du médecin : le médecin traitant est informé et reste associé au suivi du patient. Ces deux départements figurent parmi ceux retenus par l’arrêté du 6 juin 2025, qui désigne vingt départements — dont l’Isère et le Rhône — pour l’expérimentation.
Ce que prévoit la loi Rist
L’accès direct découle de la loi Rist. Son article 3 ouvre une expérimentation : à titre expérimental, dans le cadre des structures d’exercice coordonné mentionnées à l’article L. 1434-12 du code de la santé publique, l’Etat peut autoriser les masseurs-kinésithérapeutes à exercer leur art sans prescription médicale pour une durée de cinq ans, dans au plus vingt départements. Le décret d’application n°2024-618 précise que l’expérimentation débute deux mois après la publication du présent décret pour une durée de cinq ans, et l’expérimentation en communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) a démarré le 28 août 2024.
Le périmètre est encadré. Le code de la santé publique précise que le masseur-kinésithérapeute pratique son art sans prescription médicale, dans la limite de huit séances par patient, dans le cas où celui-ci n’a pas eu de diagnostic médical préalable — le décret confirmant que le nombre de séances pouvant être réalisées par le masseur-kinésithérapeute est limité à huit par patient dans ce cas. La traçabilité est obligatoire : un bilan initial et un compte rendu des soins réalisés par le masseur-kinésithérapeute sont systématiquement adressés au médecin traitant du patient ainsi qu’à ce dernier et reportés dans le dossier médical partagé de celui-ci. Rappelons que la masso-kinésithérapie comporte légalement la promotion de la santé, la prévention, le diagnostic kinésithérapique et le traitement des troubles du mouvement.
EHPAD : un enjeu de prévention des chutes
Une précision s’impose : l’expérimentation en cours vise les kinésithérapeutes exerçant en structure d’exercice coordonné (CPTS), et non, à ce stade, les EHPAD pris isolément. Le code de la santé publique prévoit toutefois l’exercice sans prescription dans les établissements et services médico-sociaux, dont relèvent les EHPAD. Quel que soit le cadre retenu, l’enjeu pour les résidents est majeur. La HAS souligne que les chutes et la iatrogénie liée aux médicaments sont les causes les plus fréquentes d’hospitalisations non programmées en institution.
Or le kinésithérapeute est central dans cette prévention. La HAS recommande, en cas de trouble de la marche et/ou de l’équilibre, il est recommandé de prescrire des séances de kinésithérapie, articulées autour d’un travail de l’équilibre postural statique et dynamique. Ces séances doivent rester d’intensité faible à modérée et poursuivies par des exercices en autorééducation. Plus largement, la prévention des chutes repose sur des stratégies de repérage du risque de chute, de prévention et de réadaptation multifactorielle et personnalisée, la HAS rappelant que évaluation et intervention sont de plus en plus intriquées et nécessairement multifactorielles et interdisciplinaires. Parmi les interventions prioritaires figurent la supplémentation en vitamine D, les interventions « multifactorielles » de prévention des chutes et la promotion de l’activité physique — un domaine que nous détaillons dans notre guide sur l’activité physique adaptée et la prévention des chutes.
Le diagnostic kinésithérapique, porte d’entrée de la rééducation
L’intérêt de l’accès direct tient à la place du diagnostic kinésithérapique en début de prise en charge. La loi inscrit en effet, parmi les missions de la masso-kinésithérapie, la promotion de la santé, la prévention, le diagnostic kinésithérapique et le traitement des troubles du mouvement et de la motricité. Concrètement, un résident dont la marche se dégrade pourrait bénéficier plus tôt d’une évaluation fonctionnelle, sans attendre un rendez-vous médical, le bilan étant ensuite partagé avec le médecin traitant. Cette précocité compte : la HAS rappelle que la prise en charge doit reposer sur un travail de l’équilibre postural statique et dynamique, complété par des exercices d’intensité faible à modérée et poursuivies par des exercices en autorééducation.
Pour autant, l’accès direct ne dispense pas d’une vigilance gériatrique globale. Les troubles de la marche sont souvent multifactoriels — dénutrition, polymédication, comorbidités. Notre dossier sur le diabète de type 2 et le risque de chute illustre cette intrication. La rééducation kinésithérapique gagne donc à s’inscrire dans une approche structurée, comme celle décrite dans notre analyse des quatre piliers de l’activité physique adaptée en EHPAD, sous le pilotage du médecin coordonnateur.
Ce que cela change, métier par métier
- Médecin coordonnateur : il élabore, avec le concours de l’équipe soignante, le projet général de soins et un programme de prévention et préside la commission de coordination gériatrique chargée d’organiser l’intervention de l’ensemble des professionnels salariés et libéraux au sein de l’établissement. L’accès direct rend d’autant plus utile sa mission, prévue au code, d’identifier les acteurs de santé du territoire afin de fluidifier le parcours de santé. Voir aussi nos repères sur les recommandations SFGG 2026 sur les chutes.
- IDEC : il participe à la coordination de l’équipe paramédicale, à l’organisation et à la qualité des soins paramédicaux. C’est à lui qu’incombe d’intégrer un éventuel parcours kiné en accès direct dans le plan de soins, dans le prolongement de ses missions officielles définies par la loi de 2025.
- IDE et équipe soignante : le repérage précoce des troubles de la marche, l’orientation et le suivi du bilan kiné dans le dossier renforcent la prévention. L’enjeu rejoint la promotion de l’activité physique au quotidien.
Perspectives
Avec une expérimentation prévue sur cinq ans, l’accès direct au kinésithérapeute va monter en charge dans les vingt départements concernés. Pour les EHPAD, l’enjeu n’est pas tant l’accès direct en lui-même que la garantie d’une coordination sans faille : bilan transmis au médecin traitant, traçabilité dans le dossier, articulation avec le programme de prévention des chutes piloté par le médecin coordonnateur. Bien encadré, ce nouveau parcours peut réduire les délais de prise en charge rééducative — un facteur clé quand on sait le poids des chutes dans les hospitalisations évitables. Nos lecteurs retrouveront les fondamentaux dans notre dossier prévention des chutes : actions physiques efficaces.