Lancé le 8 avril 2026 lors du One Health Summit à Lyon, le 5e Programme National Nutrition Santé (PNNS 5) inscrit la prévention de la dénutrition en EHPAD parmi ses priorités absolues pour 2026-2030. Pour les équipes soignantes, ce signal politique national s’accompagne d’un calendrier réglementaire précis et d’obligations pratiques à anticiper dès maintenant.
PNNS 5 : trois axes, vingt mesures et les personnes âgées en ligne de mire
Le PNNS 5, lancé simultanément avec le 4e Programme National de l’Alimentation (PNA 4) lors du One Health Summit à Lyon les 5-7 avril 2026, couvre la période 2026-2030 et structure la politique nutritionnelle nationale autour de trois axes : améliorer l’offre alimentaire, protéger les publics fragiles, et promouvoir des comportements sains. Les résidents en EHPAD apparaissent explicitement dans l’axe 2 consacré aux publics fragiles — une reconnaissance forte dans un texte de santé publique nationale.
Dans son avis du 29 janvier 2026, le Haut Conseil de la Santé Publique avait alerté sur la nécessité de cibler spécifiquement les personnes de 80 ans et plus et les résidents en établissement. Cet appel a été entendu : le PNNS 5 fait de la prévention et du repérage de la dénutrition chez les personnes âgées l’une de ses mesures phares, avec trois leviers concrets pour les EHPAD.
La généralisation du programme Icope (Integrated Care for Older People, OMS) est actée — cet outil d’auto-évaluation des capacités fonctionnelles dès 60 ans inclut un module de dépistage nutritionnel à articuler avec le MNA (Mini Nutritional Assessment) recommandé par la HAS. La reconnaissance de l’activité physique adaptée (APA) comme thérapeutique non médicamenteuse (action 11) constitue le deuxième apport concret : associer APA et protocole nutritionnel dans les projets de soins personnalisés devient une recommandation nationale. Enfin, la loi du 8 avril 2024 relative au bien vieillir prévoit l’adoption d’un cahier des charges national des règles nutritionnelles pour les EHPAD, dont la publication est attendue pour 2026-2027.
Dénutrition en EHPAD : un défi persistant que les chiffres confirment
En France, la dénutrition touche environ 2 millions de personnes. En EHPAD, cette problématique concerne entre 270 000 et 300 000 résidents, soit 37 à 40 % des personnes institutionnalisées selon les données du Collectif de Lutte contre la Dénutrition. L’objectif de réduction de 30 % de la prévalence chez les personnes âgées, déjà inscrit dans le PNNS 4 (2019-2023), n’a pas été atteint. Le PNNS 5 le reconduit explicitement.
Les conséquences cliniques sont multiples et documentées : aggravation du risque de chutes et de fractures, apparition accélérée d’escarres, augmentation de la susceptibilité aux infections et multiplication par près de deux du risque d’hospitalisation non programmée.
Un chiffre résume les lacunes persistantes sur le terrain : selon les recommandations de la HAS publiées en novembre 2021, 18 % des EHPAD ne respectent pas encore l’obligation de pesée mensuelle obligatoire. C’est pourtant le premier maillon du repérage précoce.
Les critères diagnostiques HAS 2021 pour les 70 ans et plus rappellent que la dénutrition répond à des seuils spécifiques : un IMC inférieur à 22 kg/m² (et non 18,5 comme pour l’adulte jeune), une perte de poids d’au moins 5 % en un mois ou 10 % en six mois, ou la présence d’une sarcopénie confirmée. Point crucial : l’albumine seule ne diagnostique pas la dénutrition, elle en mesure uniquement la sévérité. Un IMC normal n’exclut pas la dénutrition.
Pourquoi les EHPAD agissent sans données nationales actualisées
Le PNNS 5 se construit sur une lacune documentaire reconnue : l’enquête ALBANE, lancée par Santé Publique France en juin 2025 pour actualiser les données de prévalence nutritionnelle chez les personnes âgées, ne livrera ses résultats qu’en 2028. En attendant, les établissements doivent agir sans chiffres représentatifs récents — ce qui renforce la responsabilité de chaque EHPAD dans la production de ses propres indicateurs de suivi.
Le Rapport Annuel d’Activité Médicale (RAMA), dont la transmission nationale est désormais obligatoire via SIDOBA depuis le décret n°2026-68 du 6 février 2026, inclut un bloc dédié à la nutrition. Les données agrégées transmises par les établissements alimenteront progressivement une base de connaissance nationale. Les EHPAD qui investissent dans la traçabilité nutritionnelle aujourd’hui contribuent aux statistiques de demain.
Ce que chaque professionnel doit faire maintenant
Médecin coordonnateur
Piloter la mise en oeuvre du programme Icope dans l’établissement, actualiser le protocole de dénutrition avec les critères HAS 2021, inscrire la nutrition comme indicateur de suivi dans le RAMA et articuler l’APA dans les projets de soins pour les résidents dénutris ou à risque. Le programme de prévention annuel, désormais formalisé dans les missions du médecin coordonnateur depuis le décret du 4 septembre 2025, doit intégrer un volet nutritionnel structuré.
IDEC
Vérifier la conformité des protocoles de pesée mensuelle (100 % des résidents concernés), diffuser les critères HAS 2021 auprès des équipes soignantes et organiser la traçabilité des fiches de suivi nutritionnel individuel — condition directe de conformité lors de l’évaluation HAS. La Semaine nationale de la dénutrition, dont la 7e édition est prévue en novembre 2026, est à planifier dès maintenant comme outil de sensibilisation interne.
IDE
Appliquer les critères étiologiques HAS : toute réduction des apports alimentaires d’au moins 50 % pendant plus d’une semaine déclenche un protocole de réévaluation nutritionnelle. L’outil SEFI (Score d’Évaluation Fonctionnelle de l’Ingesta) complète utilement le MNA pour les résidents à mobilité réduite. La tenue des fiches de suivi nutritionnel individuel, actualisées à chaque relève, est la condition d’une détection précoce efficace.
Aides-soignantes
Observer et signaler : l’assiette rendue, les refus répétés, les changements de comportement alimentaire. L’aide au repas adaptée aux textures IDDSI pour les résidents dysphagiques est un levier direct de prévention de la dénutrition. Plus de 50 % des résidents présentent une dysphagie — le lien dénutrition/dysphagie est systémique et impose une vigilance quotidienne.
Trois échéances réglementaires à surveiller en 2026-2027
L’arrêté interministériel sur les règles nutritionnelles en EHPAD, prévu dans le cadre de la loi Bien vieillir du 8 avril 2024, fixera des obligations contraignantes sur la composition des menus et les protocoles de substitution. Les établissements n’ayant pas encore formalisé leur politique de restauration ont intérêt à anticiper ce cadre dès maintenant.
L’évaluation HAS du référentiel ESSMS audite directement la prévention de la dénutrition : traçabilité de la pesée mensuelle, protocole de dénutrition formalisé, fiches de suivi individuelles. Les établissements en cours d’évaluation doivent s’assurer de la complétude de leurs dossiers.
Enfin, la généralisation d’Icope fera l’objet de recommandations opérationnelles précises de la CNSA. Les médecins coordonnateurs peuvent d’ores et déjà accéder aux outils Icope en version numérique sur le portail de l’OMS pour se familiariser avec la démarche. Pour aller plus loin sur les protocoles de prise en charge, l’article comment dépister et prendre en charge efficacement la dénutrition recense les outils pratiques applicables en EHPAD.