La vaccination contre la grippe des soignants en EHPAD reste l’un des angles morts de la prévention. Alors que les résidents sont massivement protégés, leurs soignants le sont peu : lors d’une récente saison, la couverture vaccinale des professionnels exerçant en Ehpad était de 22,4 %, contre 83,3 % chez les résidents. Un écart qui interroge, au moment où le ministère vient de saisir la Haute Autorité de santé pour évaluer la pertinence d’une obligation vaccinale des professionnels. Décryptage pour les directeurs, IDEC, médecins coordonnateurs et soignants concernés.
Les faits : une couverture qui stagne sous le quart des soignants
Le constat n’est pas nouveau, mais il persiste. La saison précédente, la couverture vaccinale antigrippale atteignait 24,7 % chez les professionnels des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Plus largement, dans le secteur sanitaire, la HAS relevait une couverture vaccinale des professionnels de l’ordre de 22 à 25,9 % en 2021-2022. Autrement dit : trois soignants sur quatre exerçant en EHPAD ne sont pas vaccinés contre la grippe, saison après saison.
Ce taux contraste violemment avec celui des résidents, désormais bien protégés. La protection collective d’un établissement repose pourtant sur les deux maillons : un résident vacciné mais entouré de soignants non immunisés reste exposé à la circulation du virus, comme l’illustrent d’autres enjeux de couverture vaccinale tels que celui du pneumocoque en EHPAD.
Pourquoi c’est un enjeu vital pour les résidents
La grippe n’est pas une affection bénigne chez la personne âgée fragile. Sur une seule saison, en 2024, Santé publique France a recensé 1 861 décès certifiés avec une mention de grippe comme affection morbide ayant directement provoqué ou contribué au décès. La saison suivante a été plus lourde encore : l’estimation de la surmortalité toutes causes, extrapolée à l’échelle nationale pendant les 12 semaines de l’épidémie, était de près de 17 600 décès. Et cette mortalité frappe d’abord les aînés : 92 % des décès concernaient des personnes âgées de 65 ans ou plus.
Surtout, les données plaident pour la vaccination : parmi les cas graves au statut vaccinal connu de cette même saison, 80 % n’étaient pas vaccinés contre la grippe pour la saison en cours. Dans ce contexte, chaque épisode de grippe importé par un soignant non protégé peut déclencher un foyer épidémique, avec son cortège d’hospitalisations non programmées et de décès évitables.
Ce que dit la loi : recommandation, pas obligation
Beaucoup l’ignorent : juridiquement, la vaccination antigrippale des soignants en EHPAD relève de la recommandation, non de l’obligation. L’Assurance Maladie le rappelle clairement : la vaccination contre la grippe est recommandée pour tout professionnel de santé et tout professionnel en contact régulier avec des personnes à risque de grippe grave. Et c’est à l’employeur d’agir : il relève de la responsabilité des établissements d’organiser la vaccination contre la grippe de leur personnel en s’appuyant sur les services de médecine du travail.
Le Code de la santé publique entretient une ambiguïté apparente. Il prévoit certes que toute personne exerçant en établissement hébergeant des personnes âgées doit être immunisée contre l’hépatite B, la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite et la grippe. Mais cette obligation pour la grippe est suspendue de longue date : un décret de 2006 a acté que l’obligation vaccinale contre la grippe prévue à l’article L. 3111-4 du code de la santé publique est suspendue. Côté résidents, le cadre est distinct : l’la loi prévoit que la vaccination contre la grippe est obligatoire, sauf contre-indication médicale reconnue, pour les personnes résidant dans l’un des établissements mentionnés au I de l’article L. 313-12 du code de l’action sociale et des familles pendant la période épidémique.
La HAS saisie pour évaluer une obligation
C’est le tournant récent. En 2023, la HAS avait recommandé que la recommandation de vaccination contre la grippe soit, à ce stade, maintenue à l’identique, sans franchir le pas de l’obligation. Mais la donne évolue : le ministère du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles a saisi la Haute Autorité de santé pour évaluer la pertinence d’une obligation vaccinale contre la grippe saisonnière pour les professionnels de santé libéraux et les personnels des établissements de santé et médico-sociaux. L’évaluation vise explicitement les professionnels en contact avec des personnes âgées de 65 ans et plus, impliqués dans des soins d’hygiène et les aides à la vie quotidienne — soit, au premier chef, les aides-soignants et IDE d’EHPAD.
Impact concret par métier
- Directeur : organiser activement la campagne vaccinale du personnel via la médecine du travail est une obligation d’organisation, et un levier de protection collective. Anticiper l’éventuelle bascule vers une obligation si la HAS la recommande.
- IDEC : porter la pédagogie auprès des équipes, lever les idées reçues et faciliter l’accès au vaccin sur site et sur les temps de travail.
- Médecin coordonnateur : rappeler les données de mortalité, documenter la couverture de l’établissement et l’inscrire dans la démarche qualité.
- IDE et aides-soignants : premiers concernés par l’évaluation HAS, ils protègent les résidents les plus fragiles ; leur statut vaccinal pèse directement sur la survenue de foyers.
Perspectives
L’évaluation confiée à la HAS pourrait rouvrir le débat, déjà vif, sur l’obligation vaccinale des soignants. Quelle que soit son issue, les directeurs n’ont pas à attendre pour agir : organiser la vaccination, en faciliter l’accès et en faire un marqueur de la culture de prévention de l’établissement reste à leur main. À l’heure où la grippe continue de peser lourd sur la mortalité des personnes âgées, la protection des résidents passe aussi par celle de ceux qui les soignent. Une vigilance qui complète les autres priorités cliniques de l’EHPAD, des infections silencieuses au suivi des résidents polypathologiques.
