Postes vacants en EHPAD : la DREES vient de mettre un chiffre national sur ce que chaque directeur constate au planning. Au total, 22 060 emplois en équivalent temps-plein (ETP) restent vacants depuis au moins six mois dans les Ehpad, soit 5,3 % des emplois. La donnée sort de l’actualisation de la base interadministrative des établissements et services médico-sociaux, publiée en open data fin juillet et couvrant quatre millésimes. Derrière l’exercice statistique, il y a une matière rare : des séries continues sur les résidents, les effectifs, les places habilitées à l’aide sociale et l’encadrement médical, exploitables telles quelles en CODIR.
Ce que contient la base publiée le 27 juillet
La base rassemble des informations relatives au fonctionnement, à l’activité, au personnel et aux personnes accueillies dans les structures médico-sociales, au niveau de chaque établissement. Son périmètre actuel est explicite : la base couvre actuellement le champ des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Le millésime est paru le 27/07/2026.
Premier repère, le volume : en 2023, les 7 400 Ehpad du territoire accueillent 590 800 résidents, contre 593 600 en 2022. Une baisse modeste en valeur absolue, mais qui casse une trajectoire : le nombre de résidents accueillis recule alors même que la population âgée dépendante, elle, augmente. C’est la traduction statistique d’un phénomène que les directeurs connaissent sous un autre nom — le taux d’occupation, dont nous avons détaillé les leviers dans cette analyse.
L’emploi décroche pour la première fois depuis 2020
C’est le chiffre le plus lourd de conséquences. Le nombre d’équivalent temps-plein qui travaillent dans les Ehpad, après s’être stabilisé entre 2020 et 2022 (environ 411 000), baisse en 2023 pour s’établir à 396 500. Une perte de près de quinze mille postes en équivalent temps plein en une seule année, après trois exercices de plateau. Ce n’est pas une inflexion : c’est une rupture de série.
La vacance durable de postes explique une partie du décrochage, et elle n’est pas répartie de façon homogène. Les écarts par catégorie juridique sont nets : 6 680 dans les Ehpad privés à but lucratif soit 7,4 %, 7 400 dans les Ehpad privés à but non lucratif soit 6,4 % des emplois, contre 3 600 dans les Ehpad publics hospitaliers soit 4,0 % des emplois. Un établissement adossé à un centre hospitalier recrute donc sensiblement mieux qu’un établissement commercial isolé — l’effet d’appartenance à un collectif de travail plus large, et d’un statut plus protecteur, se lit directement dans la donnée.
Ces écarts nourrissent le débat en cours sur les ratios d’encadrement, sur lequel nous revenions récemment à propos des objectifs du Conseil de l’âge. Ils rappellent surtout une évidence de gestion : un ratio cible ne vaut rien s’il n’existe pas de candidats pour l’atteindre. Le sujet rejoint celui, plus large, des effectifs du secteur sanitaire sur vingt ans.
Médecin coordonnateur et infirmière de nuit : la fracture par statut
La base documente aussi la conformité de l’encadrement médical. En 2023, la moitié des Ehpad publics non hospitaliers emploient un effectif de médecins coordonnateurs conforme à la réglementation (graphique 1a). C’est le cas pour 56 % des Ehpad privés à but non lucratif, 64 % des établissements privés commerciaux. Autrement dit : dans un EHPAD public non hospitalier sur deux, le temps de médecin coordonnateur reste inférieur à ce que la réglementation prévoit.
La présence infirmière de nuit dessine une fracture inverse : par ailleurs, plus de la moitié des Ehpad publics ont une infirmière présente la nuit (58 %), contre un tiers des autres Ehpad. Le secteur public compense donc en couverture nocturne ce qu’il perd en temps médical — un arbitrage de moyens qui pèse directement sur la gestion des urgences de nuit et sur les hospitalisations évitables.
L’aide sociale à l’hébergement gagne du terrain
Deuxième enseignement structurant, sur le volet tarifaire. En 2023, 457 500 places d’Ehpad sont habilitées (soit 75 % des places). Quatre ans plus tôt, en 2019, il y avait 438 200 places habilitées (72 % des places). Soit près de vingt mille places habilitées supplémentaires et trois points gagnés par l’habilitation à l’aide sociale en quatre ans.
La concentration reste massive dans le public non hospitalier : c’est dans les Ehpad publics non hospitaliers qu’il y a le plus de places habilitées : 161 200, et l’habilitation y est quasi totale — 161 200 (graphique 2) soit 97 % des places de ces établissements. Pour un directeur d’établissement public, cette quasi-intégralité n’est pas neutre : elle fixe le tarif hébergement sous le contrôle du conseil départemental et réduit d’autant la marge de manœuvre budgétaire, un mécanisme que nous décortiquons dans notre guide sur les dotations soins et dépendance et dans celui sur la réforme du financement. Le sujet de l’APA et de l’ASH avait déjà été éclairé par le panorama DREES 2026.
Le poids réel des grands groupes, chiffré
Une étude DREES complémentaire permet de relativiser une idée répandue. Ehpad : un résident sur dix est accueilli dans un établissement géré par l’un des cinq grands groupes d’Ehpad : la formule est explicite. Plus précisément, en 2022, environ 13 % des résidents en Ehpad vivaient dans un établissement géré par un grand groupe commercial. Rapporté au parc, 56 % des établissements commerciaux leur appartiennent, soit 13 % de l’ensemble des Ehpad en France. Et ils offrent 83 540 places, c’est-à-dire 60 % de la capacité du secteur lucratif.
Le profil des résidents accueillis y est comparable au reste du secteur commercial : en 2022, les établissements des grands groupes d’Ehpad accueillent en moyenne 73 résidents. Parmi eux, 58 % sont en perte d’autonomie sévère. Les moyens humains, eux, sont légèrement inférieurs : les Ehpad des grands groupes comptent 60,2 ETP pour 100 résidents, contre 62,7 dans les autres privés lucratifs. Et le prix supérieur : les tarifs des grands groupes restent en moyenne 8 euros plus élevés. L’écart est plus marqué encore selon l’habilitation : places non habilitées sont nettement plus chères : 98 euros, contre 89 euros.
Ce qu’il faut en faire, métier par métier
Pour le directeur
Ces séries sont un étalon de comparaison gratuit et opposable. Trois usages immédiats : positionner son taux de vacance de postes face au repère national de 5,3 % des emplois, situer son taux d’encadrement face au ratio du segment comparable, et objectiver son tarif hébergement dans une négociation départementale. Un chiffre national issu d’une base publique pèse plus lourd, en dialogue de gestion, qu’une moyenne interne — c’est précisément la logique que nous décrivons dans notre méthode de dialogue de gestion pour les sièges. Pour le cadre d’ensemble, voir notre guide complet du financement des EHPAD.
Pour l’IDEC
Le chiffre de la présence infirmière de nuit est un argument de plaidoyer directement utilisable : si près de six établissements publics sur dix disposent d’une infirmière la nuit contre un tiers ailleurs, un établissement privé qui n’en dispose pas se situe dans la norme de son segment, pas dans l’exception — ce qui déplace le débat du cas particulier vers la structure du financement.
Pour le médecin coordonnateur
La non-conformité du temps de médecin coordonnateur dans un établissement public non hospitalier sur deux est le chiffre à porter en commission de coordination gériatrique. Il transforme une revendication individuelle de temps médical en constat national documenté.
Le mur démographique en toile de fond
Ces reculs d’effectifs se lisent différemment quand on les rapporte aux projections de la DREES. 738 000 personnes supplémentaires seraient en perte d’autonomie en 2050, et pour y faire face entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires seraient nécessaires en 2050. Un secteur qui perd quinze mille postes en équivalent temps plein en une année, et qui doit en gagner plus de cent cinquante mille en vingt-cinq ans, part avec un handicap qui n’a rien de théorique.
Côté places, l’ordre de grandeur est du même acabit : maintenir les taux actuels supposerait de créer 365 000 places en Ehpad entre 2021 et 2050. Le scénario alternatif, celui du virage domiciliaire, n’est pas moins exigeant : si les résidences autonomie accueillaient ces seniors, le nombre de places qu’elles proposent, qui s’élève actuellement à 113 000, devrait alors être multiplié par 4,6 d’ici 2050. Et à domicile, le nombre de personnes âgées qui vivent en logement ordinaire ou en résidence autonomie bénéficiant de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) à domicile augmenterait de plus de 60 % d’ici 2050.
Aucun de ces scénarios n’évacue la question des effectifs. C’est ce qui donne au décrochage de 2023 sa vraie portée : il n’est pas un accident conjoncturel, mais le premier point d’une trajectoire qui devrait s’inverser.
