L’hygiène bucco-dentaire en EHPAD reste trop souvent reléguée derrière la toilette, le change et les repas, alors qu’elle conditionne directement le confort, l’appétit et la vie sociale du résident. Beaucoup de personnes arrivent en établissement avec un état dentaire déjà dégradé, sans bilan ni suivi organisé. Cet article détaille qui fait quoi dans l’équipe, les gestes de soins de bouche et d’entretien des prothèses au quotidien, le repérage dès l’admission et les leviers d’accès aux soins dentaires aujourd’hui disponibles.
Un état dentaire souvent dégradé dès l’entrée en établissement
Le constat revient dans plusieurs travaux institutionnels : le rapport du Défenseur des droits sur les droits fondamentaux des personnes âgées en EHPAD relève que La plupart des personnes nouvellement accueillies en EHPAD présentent un état dentaire détérioré. Ce constat pèse sur la suite du séjour : les pathologies buccales accélèrent aussi la perte d’autonomie des personnes âgées, ce qui justifie, pour le Défenseur des droits, que La prévention et les soins dentaires doivent être intégrés dans le parcours de soins du résident.
Face à ce constat, le repérage doit démarrer dès l’admission. La Haute Autorité de Santé recommande, dans sa fiche-repère consacrée au repérage des déficiences sensorielles en EHPAD, d’agir en vérifiant l’état bucco-dentaire dès l’entrée en établissement (si cela n’a pas été réalisé lors de la pré-admission) puis au moins une fois par an ou en fonction des besoins, avec pour résultat attendu que dès l’admission, l’ensemble des résidents bénéficie d’un bilan bucco-dentaire. Le Défenseur des droits va dans le même sens et recommande : De veiller à ce que les directions des EHPAD organisent la réalisation d’un bilan de stomatologie à l’arrivée du résident et s’assurent de la réalisation d’un suivi dentaire tout au long de son séjour. Concrètement, cela suppose de réaliser un bilan dentaire et des soins dentaires ou buccaux (dentiste, centre de santé, centre d’examens de santé, etc.) plutôt que d’attendre qu’une plainte du résident déclenche une prise en charge. Sur ce terrain, l’obligation qui se dessine autour du bilan bucco-dentaire vient structurer une pratique encore inégale d’un établissement à l’autre, à articuler avec les soins d’hygiène corporelle du quotidien.
Ce que révèle la littérature : retentissement général, alimentaire et psychosocial
L’enjeu dépasse la seule bouche : une mauvaise santé bucco-dentaire a un impact important sur l’état de santé général, notamment en cas de diabète, de maladies cardiovasculaires et de maladies pulmonaires, relève le portail pour-les-personnes-agees.gouv.fr. Elle pèse aussi sur la vie sociale du résident : difficulté à communiquer, baisse de l’estime de soi, repli sur soi figurent parmi les répercussions observées. Dans son offre de formation aux équipes, l’offre de formation de l’ANFH rappelle : Les affections bucco-dentaires, fréquemment considérées comme bénignes chez les personnes en bon état général, ont souvent un retentissement majeur sur la santé et la qualité de vie des personnes fragilisées ou dépendantes.
Sur le plan nutritionnel, le Défenseur des droits observe que les pathologies buccales peuvent être à l’origine de plusieurs maladies, qu’elles créent également le besoin d’une alimentation adaptée et qu’elles emportent donc des conséquences sur l’état nutritionnel de la personne. La Haute Autorité de Santé apporte toutefois une nuance importante, à ne pas perdre de vue dans le suivi de la prévention de la dénutrition : Les difficultés de prises alimentaires peuvent être liées à un mauvais état bucco-dentaire, mais l’association entre l’état bucco-dentaire et les difficultés masticatoires d’une part et l’état bucco-dentaire et le risque de dénutrition d’autre part reste peu confirmée dans la littérature. Elle précise, citant une revue de la littérature, qu’une méta-analyse ne retrouve pas d’association entre édentation et risque de dénutrition (8 études) ainsi qu’entre utilisation de prothèses dentaires et risque de dénutrition (4 études). Cette nuance scientifique, issue de l’argumentaire scientifique de la Haute Autorité de Santé sur le diagnostic de la dénutrition de la personne âgée, ne dispense pas de surveiller la perte d’appétit de la personne âgée lorsqu’un problème bucco-dentaire est repéré : le lien n’est pas automatique, mais la vigilance reste de mise.
Qui fait quoi dans l’équipe : hygiène bucco-dentaire et entretien des prothèses
La répartition des tâches entre professionnels de soins s’appuie sur le cadre général de collaboration fixé par le code de la santé publique. Ce texte ne nomme pas spécifiquement les soins de bouche ni l’entretien des prothèses dentaires : il fixe les conditions dans lesquelles l’infirmier peut déléguer certains actes. Il prévoit ainsi que « Pour des actes et soins dispensés dans un établissement ou un service à domicile à caractère sanitaire, social ou médico-social, l’infirmier peut, dans le cadre de son rôle propre, confier sous sa responsabilité certains actes et soins » qu’il détermine en fonction de l’évaluation de la situation clinique de la personne et qui figurent sur une liste fixée par arrêté du ministre chargé de la santé. Ces actes peuvent être confiés aux aides-soignants, auxiliaires de puériculture ou accompagnants éducatifs et sociaux avec lesquels il collabore et qu’il encadre, en fonction des formations et qualifications de chacun. Lorsqu’il existe un projet de soins personnalisé dans un dispositif spécifique, il en tient compte pour l’organisation de la délégation. Le même texte ajoute que L’infirmier peut également confier à l’aide-soignant ou l’auxiliaire de puériculture la réalisation, le cas échéant en dehors de sa présence, de soins courants de la vie quotidienne définis comme des soins liés à un état de santé stabilisé ou à une pathologie chronique stabilisée et qui pourraient être réalisés par la personne elle-même si elle était autonome, ou par un aidant.
C’est la fiche-repère de la Haute Autorité de Santé sur le repérage des déficiences sensorielles, volet EHPAD qui vient nommer les professionnels concernés par l’hygiène bucco-dentaire et l’entretien des prothèses : elle confie à l’aide-soignant, à l’aide médico-psychologique et au personnel référent des déficiences sensorielles de veiller à l’hygiène bucco-dentaire et entretenir les prothèses dentaires. Cette mission s’inscrit naturellement dans la fiche de poste de l’aide-soignante et peut être repérée dès la grille d’observation utilisée lors de la toilette évaluative. Le repérage d’un changement de l’état bucco-dentaire, lui, mobilise une équipe plus large : la même fiche invite à agir en échangeant avec la personne mais aussi, si la personne est d’accord, avec son entourage et les membres de l’équipe (médecin coordonnateur, IDEC, aide-soignant, personnel de restauration, animateur, etc.), ainsi qu’avec son médecin traitant et, si besoin, un chirurgien-dentiste.
Cette organisation suppose une montée en compétences qui reste inégale. L’ANFH constate que les besoins en la matière sont importants non seulement en termes de soins mais aussi du point de vue de l’hygiène bucco-dentaire, qui est peu intégrée dans la pratique des soignants, comme dans leur formation. Former les référents « déficiences sensorielles » et sensibiliser l’ensemble de l’équipe aux facteurs de risque évite que le repérage ne se limite à un seul professionnel isolé.
Mise en œuvre au quotidien : gestes de soins de bouche et entretien des prothèses
Le repérage quotidien s’appuie sur des signes simples que tout professionnel peut observer : dégradation de l’état bucco-dentaire, mauvaise hygiène bucco-dentaire, dents en mauvais état, port d’un appareil dentaire (entretien), aphtes, sécheresse buccale, etc. Ces facteurs de risque, identifiés par la Haute Autorité de Santé, s’articulent avec les protocoles d’hygiène et de bionettoyage de l’établissement : une bouche mal entretenue est aussi un vecteur d’inconfort et de risque infectieux, au même titre que le reste des soins d’hygiène.
Le guide du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie, conçu pour les proches aidants qui accompagnent une personne malade ou en perte d’autonomie, ne constitue pas un protocole d’EHPAD. Il indique que « Les soins de bouche sont essentiels pour assurer le confort et prévenir la formation de plaies » et qu’ils permettent aussi de faciliter la prise de nourriture et de boissons. Sur la fréquence, ce même guide du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie pour les proches aidants précise qu’il est conseillé de pratiquer les soins de bouche au minimum 2 fois par jour, mais la bouche doit être humidifiée très régulièrement. Sur le geste lui-même, il recommande d’évaluer régulièrement l’état de la bouche et d’effectuer avec douceur les soins d’hygiène avec une brosse à dents souple, ou une compresse humide enroulée sur le doigt ou encore des bâtonnets en coton ou en mousse imbibés d’une solution de bicarbonate à 1,4 %. Pour l’entretien des prothèses, le principe reste simple : celle-ci doit être nettoyée à l’eau et au savon, un geste à ne pas négliger puisque réduire les pertes de prothèses dans l’établissement passe aussi par un entretien et un rangement systématiques après chaque repas.
Perspectives : accès aux soins dentaires et dispositifs de financement
L’accès effectif à un chirurgien-dentiste conditionne la suite du repérage. Sur le plan financier, l’Assurance Maladie rappelle que « Depuis la réforme 100 % Santé de 2021, les tarifs des prothèses dentaires (couronnes, bridges, dentiers) sont entrés dans le panier de l’offre 100 % Santé, avec un reste à charge nul pour l’assuré. » Ce dispositif, détaillé par la fiche de l’Assurance Maladie sur les prothèses dentaires et le reste à charge, concerne aussi les résidents d’EHPAD ayant besoin d’un appareillage. Il s’articule avec l’évolution attendue du remboursement des soins dentaires et avec les nouveaux dispositifs d’accès aux soins dentaires qui se mettent en place au niveau national.
Au niveau régional, certaines agences régionales de santé structurent des parcours dédiés. L’ARS Hauts-de-France indique par exemple que les unités de santé orale spécifique (USOS) constituent le deuxième niveau de recours dans le parcours de soins. Ce dispositif, propre à cette région et non généralisé à l’ensemble du territoire, est décrit par la démarche de l’ARS Hauts-de-France. Pour les résidents dont l’état de santé ou les troubles du comportement rendent les soins courants impossibles, l’organisation de soins dentaires sous sédation reste une voie de recours à connaître, en lien avec le médecin coordonnateur et le chirurgien-dentiste traitant.
Mini-FAQ : hygiène bucco-dentaire et prothèses en EHPAD
Qui est responsable de l’hygiène bucco-dentaire et de l’entretien des prothèses en EHPAD ?
Le port d’une prothèse dentaire mal entretenue provoque-t-il une dénutrition ?
Quels gestes simples pour l’entretien quotidien de la bouche et des prothèses dentaires ?
Sources officielles
- Défenseur des droits — rapport sur les droits fondamentaux des personnes âgées en EHPAD
- Haute Autorité de Santé — fiche-repère sur le repérage des déficiences sensorielles, volet EHPAD
- Haute Autorité de Santé — argumentaire scientifique sur le diagnostic de la dénutrition de la personne âgée
- pour-les-personnes-agees.gouv.fr — la santé bucco-dentaire, élément essentiel de la qualité de vie
- ANFH — plan d’actions régional de formation des soignants
- Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie — guide pour les proches aidants
- Assurance Maladie — prothèses dentaires et reste à charge
- ARS Hauts-de-France — améliorer la santé bucco-dentaire des personnes âgées et en situation de handicap
- Légifrance — code de la santé publique, cadre de collaboration entre l’infirmier et l’aide-soignant


