Avec 48 % des aides-soignants présentant des signes de burn-out et 14 % de postes vacants dans le grand âge, l’épuisement professionnel en EHPAD n’est plus un risque à anticiper — c’est une réalité à traiter en urgence. Des initiatives territoriales comme la Maison des soignants de Metz, financée par l’ARS Grand Est, montrent qu’une réponse structurelle est possible. Le Fonds National de Prévention de la CNRACL vient de lancer un appel à projets spécifique aux établissements sanitaires et médico-sociaux publics. La date limite de candidature est fixée au 5 mai 2026.
L’épuisement professionnel en EHPAD : une réalité documentée
Les données convergent. Selon une étude publiée dans The Lancet Public Health (2022), 48 % des aides-soignants en EHPAD présentent des signes de burn-out professionnel. Une enquête OpinionWay estime que 78 % des aides-soignants jugent leurs conditions de travail difficiles. Les données de la DREES indiquent que 41 % des soignants ont envisagé de quitter leur poste.
Du côté de la fonction publique hospitalière, l’Observatoire national des risques psychosociaux recense que 35,3 % des agents de la FPH sont en situation de « job strain » (tension au travail élevée combinée à une faible marge de manœuvre), soit 8,4 points de plus que la population active générale. Les données DARES indiquent que 13,1 % des accidents de service dans la FPH sont imputables aux risques psychosociaux.
Les conséquences organisationnelles sont directement perceptibles : dans certains établissements, l’absentéisme peut atteindre 25 % des effectifs, créant un cercle vicieux charge-surcharge qui fragilise la qualité des soins. Selon le baromètre Axess 2025, le grand âge compte 14 % de postes vacants, soit 28 000 postes non pourvus au niveau national. Le guide complet QVT et prévention du burnout en EHPAD détaille les mécanismes et les leviers d’action disponibles.
L’appel à projets CNRACL 2026 : qui peut candidater ?
Le Fonds National de Prévention (FNP) de la CNRACL a lancé le 24 février 2026 un appel à projets dédié à la prévention de l’épuisement professionnel dans les établissements sanitaires et médico-sociaux. La date limite est fixée au 5 mai 2026. Les dossiers sont à soumettre par voie dématérialisée à l’adresse demarche-prevention@caissedesdepots.fr, avec en objet : « AAP ESMS + nom de l’employeur ».
Seuls les employeurs immatriculés à la CNRACL sont éligibles — ce qui restreint le dispositif au secteur public :
- EHPAD publics autonomes
- EHPAD rattachés à des CCAS ou CIAS
- Unités de soins de longue durée (USLD)
- Tout ESMS relevant de la fonction publique territoriale ou hospitalière
Les EHPAD privés non lucratifs et les EHPAD privés commerciaux ne sont pas éligibles à cet appel à projets. Ils disposent d’autres dispositifs de financement de la prévention des RPS via l’ARACT (Association Régionale pour l’Amélioration des Conditions de Travail) ou l’OPCO Santé.
Les prérequis à remplir avant de déposer un dossier
La CNRACL fixe des conditions préalables strictes. Un établissement ne peut candidater que s’il remplit simultanément l’ensemble des critères suivants :
- Être à jour de ses cotisations CNRACL
- Avoir au moins un agent affilié à la caisse
- Avoir mis à jour son Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP), rendu obligatoire sous sa forme renforcée par la loi santé au travail du 2 août 2021
- Transmettre ses données d’accidents du travail et maladies professionnelles via l’outil Prorisq
- Ne pas être déjà accompagné par une démarche financée par le FNP en cours
- Ne pas avoir déjà réalisé le projet proposé
Le DUERP est un prérequis incontournable. Les établissements qui ne l’ont pas encore actualisé doivent le faire avant de soumettre leur dossier. Ce document constitue par ailleurs une obligation légale permanente pour tout employeur.
Ce que le FNP finance concrètement
Le Fonds National de Prévention ne verse pas de subvention directe à l’établissement. Il prend en charge les coûts d’un prestataire externe mis à disposition des lauréats, couvrant quatre phases sur 36 mois :
- Diagnostic approfondi des situations de travail : cartographie des risques par service et unité, utilisation d’outils validés scientifiquement (Maslach Burnout Inventory, modèle de Karasek, etc.)
- Élaboration d’un plan d’actions de prévention structuré, articulé autour des trois niveaux de prévention (primaire, secondaire, tertiaire)
- Déploiement opérationnel du plan : réorganisation du travail, formations, soutien psychologique, aménagements ergonomiques
- Évaluation des résultats sur la durée et ajustement des actions
L’accompagnement sur 36 mois est une particularité notable de ce dispositif : il garantit une transformation durable des pratiques, et non une intervention ponctuelle. La sélectivité est élevée — lors d’une précédente édition, environ 10 employeurs avaient été retenus sur 159 dossiers reçus, soit un taux de sélection d’environ 6 %.
Les trois niveaux de prévention attendus dans le dossier
Pour être retenu, le projet doit impérativement couvrir les trois niveaux de prévention de l’épuisement professionnel :
Prévention primaire — agir sur les causes organisationnelles : révision de l’organisation du travail, des plannings, de la charge documentaire, clarification des rôles et des marges de manœuvre des équipes. C’est le niveau le plus structurant et le plus valorisé par les évaluateurs.
Prévention secondaire — détecter les signaux d’alerte : formation des managers et des IDEC à la détection précoce des signes d’épuisement, mise en place d’entretiens individuels de soutien, systèmes de remontée des difficultés, groupes de parole supervisés.
Prévention tertiaire — accompagner les agents en épuisement déclaré : soutien psychologique individuel, procédures de retour progressif à l’emploi, cellules de crise pour les événements traumatisants.
La CNRACL insiste sur le fait que le projet doit être organisationnel et non individuel : les dossiers centrés uniquement sur la prise en charge des personnes déjà épuisées sans agir sur les causes structurelles ont peu de chances d’être retenus.
Les six causes principales d’épuisement en EHPAD à adresser
Pour construire un dossier solide, il est nécessaire d’identifier précisément les facteurs d’épuisement propres à l’établissement. Les données sectorielles (CNRACL, DREES, INRS) permettent d’établir une cartographie des causes les plus fréquentes :
- Charge de travail physique et cognitive : un aide-soignant prend en charge en moyenne 10 à 15 résidents par shift, dont une majorité en GIR 1-2. Les données CNRACL indiquent que 70 % des accidents du travail en EHPAD ont pour origine des travaux de manutention.
- Charge émotionnelle : accompagnement de fins de vie, gestion des troubles cognitifs sévères, confrontation quotidienne à la souffrance et au deuil.
- Manque d’effectifs chronique : 14 % de postes vacants génèrent un cercle vicieux absentéisme-surcharge.
- Lourdeur administrative : citée par 55 % des soignants comme première cause de fatigue dans les enquêtes sectorielles.
- Manque de reconnaissance : ressenti par 54 % des soignants selon les données MNH.
- Organisation du travail : horaires décalés, roulements contraints, absence de continuité managériale.
Ces facteurs sont étroitement liés aux enjeux de recrutement et de fidélisation en EHPAD : un établissement qui ne traite pas l’épuisement professionnel subit inévitablement une dégradation de son attractivité. Notre article sur la lutte contre l’absentéisme en EHPAD analyse les stratégies les plus efficaces pour casser ce cercle vicieux.
Ce que ça change pour les IDEC et les directeurs
Cet appel à projets représente une opportunité concrète pour les directeurs d’EHPAD publics de structurer une démarche ambitieuse sans en supporter l’intégralité du coût. L’intervention d’un prestataire externe mandaté par le FNP permet également d’objectiver des situations parfois difficiles à traiter en interne — en particulier lorsqu’elles impliquent des tensions managériales ou des dysfonctionnements organisationnels installés.
Pour les IDEC, cet appel à projets offre un levier institutionnel pour faire remonter des problématiques organisationnelles dans un cadre structuré : charge de travail, organisation des horaires, gestion des absences, reconnaissance professionnelle. La prévention du burn-out passe nécessairement par une révision des pratiques de management en EHPAD et une amélioration de l’organisation du travail pour fidéliser les équipes.
La ressource de l’ANFH sur la prévention des risques psychosociaux dans les établissements publics et la documentation INRS sur l’épuisement professionnel constituent des appuis méthodologiques utiles pour structurer le volet diagnostic du dossier de candidature.
Le dossier complet de candidature est disponible sur le site de la CNRACL — rubrique Appels à projets. Compte tenu du taux de sélection historique, il est conseillé de commencer le dossier immédiatement, en particulier la cartographie des risques et la description du projet sur les trois niveaux de prévention. Pour appréhender l’ensemble du cadre de la gestion des risques psychosociaux en EHPAD, notre article dédié recense les 11 RPS les plus fréquents et les obligations de l’employeur.

