Canicule en EHPAD : le bilan que vient de publier Santé publique France donne enfin une mesure à l’épisode de juin. Il confirme ce que les équipes ont vécu sur le terrain — une pression sanitaire majeure sur les plus âgés — et il replace le plan bleu au centre des obligations de l’été.
Ce que dit le bilan de Santé publique France
Le bulletin national mesure la surmortalité observée pendant l’épisode caniculaire qui s’est étendu du 17 juin au 2 juillet 2026. Sur cette période, au moins 5 764 décès en excès (+ 36,2 %) ont été estimés, à partir de 21 674 décès observés, selon le bulletin publié par Santé publique France.
La concentration sur le grand âge est écrasante : les 75 ans et plus pèsent pour deux tiers dans ce bilan encore provisoire : au moins 3 719 décès en excès (+ 33,3 %). L’épisode a été géographiquement massif — 92 départements ont été touchés, soit 98,5 % des habitants de l’Hexagone — et très inégal : l’Île-de-France arrive nettement en tête, avec 1 999 décès en excès (+ 81,2 %).
Mise en perspective, la donnée est lourde : c’est le plus fort excès de mortalité relevé depuis 2003, sans en atteindre le niveau. Deux réserves méthodologiques accompagnent ces chiffres et méritent d’être reprises telles quelles auprès des familles ou d’un conseil de la vie sociale : ces estimations ont été produites trois semaines après la fin de la période étudiée, et il s’agit d’un bilan provisoire.
Ce que le bilan ne dit pas — et pourquoi c’est important
Une précision s’impose, parce qu’elle circule mal. Le bulletin indique que la hausse a concerné l’ensemble des lieux de décès : hôpital, domicile et EHPAD ou maison de retraite. Mais il ne publie aucune ventilation chiffrée par lieu de décès : il n’existe donc, à ce stade, aucun pourcentage officiel de surmortalité propre aux EHPAD.
Cette absence a une conséquence pratique. Toute statistique circulant sous la forme « x % des décès sont survenus en EHPAD » ne provient pas de ce bulletin. Une direction qui la reprendrait dans une communication interne ou auprès des familles s’exposerait à devoir se rétracter. La bonne posture consiste à s’en tenir au constat qualitatif — la hausse a touché tous les lieux, EHPAD compris — et à passer à ce qui est réellement pilotable : l’organisation.
Le plan bleu, socle réglementaire de la réponse
L’obligation ne date pas d’hier. Les établissements hébergeant des personnes âgées, mentionnés au 6° du I de l’article L. 312-1, doivent intégrer à leur projet d’établissement un plan détaillant les modalités d’organisation à mettre en œuvre en cas de crise sanitaire ou climatique, et ce plan doit être conforme à un cahier des charges arrêté par les ministres compétents. Ce plan porte un nom que tout le secteur connaît : le plan mentionné à l’article D. 312-155-4-1 est intitulé « Plan bleu ».
Le cahier des charges, consultable dans l’arrêté qui le fixe sur Légifrance, impose deux éléments souvent négligés lors des révisions annuelles : la désignation d’un référent, directeur ou médecin coordonnateur, responsable en situation de crise, et les recommandations de bonnes pratiques préventives en cas de canicule à destination des personnels. Autrement dit, un plan bleu qui ne nomme personne, ou qui ne comporte pas de volet destiné aux équipes, est incomplet au regard du texte. Nous avons détaillé pourquoi la révision annuelle du plan bleu est une obligation légale et non une recommandation.
L’ARS Auvergne-Rhône-Alpes rappelle que depuis l’épisode de canicule en 2003, la rédaction d’un plan bleu est devenue obligatoire et qu’il constitue le plan global de gestion des risques des établissements médico-sociaux pour faire face à tout type de crises. Ce point de cadrage est utile : le plan bleu n’est pas un document « canicule », c’est le document de crise de l’établissement. Il s’articule d’ailleurs avec l’ensemble des dispositifs présentés dans notre guide complet de la sécurité incendie et du plan bleu en EHPAD.
Repérage, alerte, hydratation : les trois réflexes attendus
La Haute Autorité de santé a formalisé les attendus dans un flash sécurité consacré à la canicule. Le premier réflexe est le repérage : « repérer les personnes les plus vulnérables » — personnes âgées, malades chroniques, y compris en psychiatrie, et personnes en situation de handicap. Le deuxième porte sur la chaîne d’alerte : « se tenir informés des alertes sanitaires » et déclencher au besoin les plans blanc et bleu, puis diffuser l’information aux professionnels, aux résidents et à leurs proches, aux représentants des usagers et au conseil de la vie sociale.
Le troisième relève de l’organisation quotidienne : en cas de vague de chaleur, il faut « permettre aux personnes de rester au frais et de s’hydrater », soumettre les plus vulnérables à une surveillance particulière et déterminer le rôle de chaque professionnel. La HAS insiste aussi sur l’anticipation documentaire : « élaborer et mettre à jour les plans blanc et bleu », définir le rôle de chacun selon les risques identifiés et, pour les structures médico-sociales, tenir un planning ainsi que les coordonnées des référents canicule et des médecins mobilisables. Sur le volet pratique, nos repères sur les seuils, protocoles d’hydratation et organisation en cas de canicule et sur les protocoles de surveillance de l’hydratation complètent utilement ces exigences.
Savoir de quoi l’on parle : pic de chaleur ou canicule
La confusion entre les niveaux d’alerte reste fréquente et fausse les décisions d’organisation. La réglementation distingue le pic de chaleur, « exposition de courte durée (1 ou 2 jours) à une chaleur intense » risquée pour les populations fragiles ou surexposées et la période de canicule, « chaleur intense et durable » dont les indices bio-météorologiques atteignent ou dépassent les seuils départementaux. Un pic de chaleur ne déclenche pas les mêmes moyens qu’une canicule installée : c’est la durée, autant que la température, qui appelle le renfort de personnel et la réorganisation des rythmes.
Le maillon souvent oublié : le registre communal
Le dispositif ne s’arrête pas aux murs de l’établissement. Un « plan d’alerte et d’urgence » est institué dans chaque département au profit des personnes âgées et des personnes handicapées en cas de risques exceptionnels, et ce plan prend en compte, le cas échéant, la situation des personnes les plus vulnérables du fait de leur isolement. En amont, les maires recueillent les éléments relatifs à l’identité, à l’âge et au domicile des personnes âgées afin d’organiser un contact périodique avec les personnes répertoriées lorsque le plan est déclenché.
Pour les établissements dotés d’un accueil de jour, d’un SSIAD ou d’une activité de portage, ce registre est un levier de repérage précieux. Nous avons décrit ce que le registre communal des personnes vulnérables implique concrètement pour les EHPAD.
Ce que chaque fonction doit tirer de ce bilan
Directeur d’établissement
- Programmer dès septembre la révision du plan bleu, pendant que le retour d’expérience de l’été est encore frais.
- Vérifier que le référent de crise est nommément désigné et que ses coordonnées sont à jour dans le document.
- Faire le point sur les équipements de rafraîchissement : les obligations et financements en matière de climatisation conditionnent les arbitrages budgétaires du prochain exercice.
IDEC et IDE
- Formaliser la liste des résidents à surveillance renforcée avant la prochaine alerte, pas pendant.
- Tracer les prises hydriques de façon exploitable : un relevé illisible ne permet aucun arbitrage en situation de crise.
- Tester la chaîne d’alerte interne, y compris la nuit et le week-end.
Médecin coordonnateur
- Réexaminer les traitements sensibles à la chaleur pour les résidents polymédiqués.
- Établir la liste des médecins mobilisables et la faire figurer dans le plan bleu.
- Documenter le retour d’expérience de l’épisode de juin pendant qu’il est encore reconstituable.
Ce que les ARS attendent concrètement
Les agences régionales ont émis pendant l’épisode des consignes convergentes. L’ARS Centre-Val de Loire demandait aux établissements de vérifier que l’organisation interne est opérationnelle — plan bleu actualisé, moyens humains, référent canicule nommé et la la mise en œuvre des procédures canicule prévues au plan bleu, comme le rappelle sa page de recommandations aux établissements. En parallèle, l’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur a activé sa cellule de veille et de gestion sanitaire.
Ces attentes sont vérifiables lors d’une inspection : un plan bleu daté de plusieurs années, sans référent nommé ni planning de renfort, constitue un point de non-conformité facile à relever. La question des moyens humains reste toutefois entière — le sujet du mode dégradé et de la continuité face à la pénurie estivale est indissociable de la gestion de la chaleur. Certaines régions ont d’ailleurs choisi d’agir sur l’équipement : le Centre-Val de Loire a remboursé en urgence des équipements aux EHPAD.


