Chaque année, à l’approche du Ramadan, les équipes d’EHPAD sont confrontées à la même question : comment accompagner un résident musulman qui souhaite jeûner, sans céder ni à un refus de principe ni à un simple laisser-faire ? Entre le respect de sa liberté de conviction et la vigilance clinique due à son âge, la réponse se construit au cas par cas, avec le résident, sa famille et l’équipe soignante.
Les fondamentaux : cadre réglementaire et état des lieux
Le droit du résident à jeûner s’ancre d’abord dans le droit commun des établissements sociaux et médico-sociaux. L’article L. 311-3 du code de l’action sociale et des familles dispose : « Le respect de sa dignité, de son intégrité, de sa vie privée et familiale, de son intimité, de sa sécurité et de son droit à aller et venir librement » est garanti à toute personne accueillie. L’article L. 311-4 du même code prévoit qu’« Une charte des droits et libertés de la personne accueillie, arrêtée par les ministres compétents après consultation de la section sociale du Comité national de l’organisation sanitaire et sociale » soit remise et affichée dans l’établissement.
C’est cette charte qui consacre la liberté de pratique religieuse : un document HAS/Anesm rappelle que l’« Article 7 de la Charte des droits et libertés de la personne accueillie reconnait la liberté pour chacun de pouvoir participer aux activités religieuses de son choix. » Le Défenseur des droits, dans son rapport sur les droits fondamentaux des personnes âgées accueillies en EHPAD, cite l’article 9 de cette même charte : « Les moments de fin de vie doivent faire l’objet de soins, d’assistance et de soutien adaptés dans le respect des pratiques religieuses ou confessionnelles et convictions tant de la personne que de ses proches ou représentants » — une exigence énoncée pour la fin de vie, mais qui illustre le principe général de respect des convictions valable tout au long du séjour. Ce droit inclut l’accès à un accompagnement spirituel : « Conformément à la charte de la personne âgée dépendante, le résident peut avoir accès au représentant du culte de son choix. », rappelle ainsi la HAS, qui précise ailleurs que « les résidents ont accès au représentant du culte de leur choix. » — un droit mobilisable pour organiser l’accompagnement spirituel du résident pendant le mois de jeûne, en lien avec un imam ou une aumônerie musulmane.
Côté restauration, la HAS rappelle que Les Établissements d’hébergement pour personnes âgées (Ehpad) proposent différentes prestations d’accueil et d’accompagnement soumises à des réglementations incluant notamment la prestation restauration. Cette réglementation n’empêche pas d’adapter les repas au jeûne : « Si d’un point de vue réglementaire la restauration doit être conforme aux normes vétérinaires et sanitaires incluant la démarche HACCP, elle offre, malgré tout, une grande liberté aux établissements. » Rien n’interdit donc de décaler un plateau avant l’aube et après le coucher du soleil, dès lors que les protocoles HACCP de distribution des repas restent respectés.
Analyse approfondie
Dénutrition et déshydratation : les repères à connaître
Avant d’accompagner un résident, l’équipe a besoin de repères cliniques pour distinguer un jeûne bien toléré d’une situation qui se dégrade. La HAS retient, parmi les critères du diagnostic de la dénutrition chez la personne de 70 ans et plus, une perte de poids ≥ 5 % en 1 mois ou ≥ 10 % en 6 mois ou ≥ 10 % par rapport au poids habituel avant le début de la maladie, ainsi qu’un IMC < 22 kg/m². Ce sont ces mêmes seuils qui doivent alerter pendant les 29 à 30 jours du Ramadan, à l’aide du même outil de dépistage MNA déjà utilisé en routine.
Sur la durée du jeûne, un guide HAS consacré à la prévention de la dépendance iatrogène — conçu pour les services hospitaliers, non pour l’EHPAD — recommande d’« Éviter les périodes de jeûne non justifiées et en limiter la durée. » Le même document conseille d’« Évaluer l’appétit, respecter les goûts du patient et prévoir une collation si le jeûne est prolongé (≥ 12 h) ». Transposé avec prudence à l’intervalle nocturne du jeûne rituel, ce repère invite à ne pas laisser le temps entre le dernier repas avant l’aube et la rupture du jeûne se prolonger sans collation ni surveillance — étant précisé qu’aucun texte HAS propre à l’EHPAD ne fixe un seuil horaire spécifique au Ramadan.
Sur le plan hydrique, un flash sécurité patient HAS consacré à la canicule — non spécifique au jeûne religieux — recommande de boire au moins 1,5 litre d’eau par jour, manger frais et équilibré (pour éviter une hyponatrémie), porter des vêtements adaptés, se mouiller le corps et se ventiler. Par analogie, ce repère éclaire l’évaluation du risque de déshydratation d’un résident qui jeûne en heures chaudes, un enjeu déjà documenté pour les obligations de vigilance et d’hydratation en période de canicule. La HAS ajoute que « Suivre le poids des personnes est un élément simple de surveillance au long cours », et une fiche-repère HAS/Anesm dédiée à l’EHPAD précise : « En pesant régulièrement la personne (une fois par mois). » Cette pesée habituelle doit être rapprochée pour tout résident dont le jeûne prolonge une fragilité déjà identifiée.
Médicaments et horaires de prise
Le jeûne diurne bouleverse le rythme habituel des traitements, dans un contexte où l’iatrogénie est déjà une cause majeure d’hospitalisation évitable : la HAS rappelle que 20 % des hospitalisations des personnes âgées de 80 ans et plus sont liées à un médicament, et que 4 classes de médicaments justifient de 80 % de cette iatrogénie : antihypertenseurs/diurétiques, hypoglycémiants, AVK et psychotropes. Ce sont précisément ces classes dont les horaires doivent être réexaminés avec le médecin traitant avant le Ramadan, avec la même vigilance que pour tout réflexe iatrogénique de réévaluation des ordonnances, en coordination avec le circuit du médicament de l’établissement.
Le cas particulier du diabète : une classification par niveau de risque
Le diabète concentre l’essentiel des repères disponibles pour décider, au cas par cas, si un jeûne est raisonnable. Précision importante : ces repères proviennent de la classification par niveau de risque de la Fédération internationale du diabète (IDF), relayée en France par la Société francophone du diabète — ils visent les patients diabétiques en général, non spécifiquement les résidents d’EHPAD, même si leur logique de prudence s’applique d’autant plus à un public âgé et polypathologique. Le contexte n’est pas marginal en établissement : selon des chiffres cités par l’Académie nationale de médecine, un homme sur 5 âgé de 70 à 85 ans et 1 femme sur 7 âgée de 75 à 85 ans sont traités par les médicaments du diabète, et Le quart des patients diabétiques de type 2 a plus de 75 ans et ces chiffres sont particulièrement préoccupants en institution où l’on estime que 20 % des 700 000 pensionnaires sont diabétiques.
| Niveau de risque (IDF) | Situations concernées | Position sur le jeûne |
|---|---|---|
| Très haut risque | insuffisance rénale stade 4/5 ou dialyse ; femme enceinte traitée par insuline ; sujet âgé fragile ; maladie aiguë intercurrente | les patients à très haut risque « ne doivent pas jeûner » |
| Haut risque | patients à haut risque (DT2 mal contrôlé ; DT2 bien contrôlé sous multi-injections d’insuline ; DT1 bien contrôlé ; insuffisance rénale chronique stade 3) | les patients à haut risque « ne devraient pas jeûner » |
| Risque faible ou modéré | Diabète équilibré, sans complication aiguë | les patients à risque faible ou modéré peuvent jeûner après avoir consulté un professionnel de santé un à deux mois avant le début du Ramadan et reçu une éducation thérapeutique adaptée, avec ajustement de leur traitement et renforcement de leur suivi |
Cette classification explique pourquoi la décision ne peut jamais être automatique : Les principaux risques encourus par les patients diabétiques sont les suivants : hypoglycémie, hyperglycémie, acidocétose, déshydratation et thrombose. Côté traitements, tous ne se valent pas face au jeûne : certains antidiabétiques oraux ne nécessitent aucune modification pendant le mois du Ramadan (en dehors de la suppression d’une éventuelle prise de midi) : c’est le cas de la metformine, de l’acarbose, des iDPP4. Parmi les sulfamides hypoglycémiants, le gliclazide et le glimépiride doivent être favorisés par rapport à des produits plus anciens comme le glibenclamide du fait d’un risque accru d’hypoglycémie. Pour l’insuline basale prise une fois par jour, il est conseillé de réduire la dose de 15 à 30 % si elle est administrée une fois par jour (Iftar). Enfin, parmi ses règles de base pour le suivi du patient diabétique, la Société francophone du diabète cite la nécessité de « Connaître les situations imposant une rupture ponctuelle ou durable du jeûne. »
Cet objectif de sécurité rejoint les recommandations générales sur l’équilibre glycémique des personnes fragiles : « Pour les personnes « fragiles » un objectif d’HbA1c ≤ 8 % est raisonnable en restant au-dessus de 7 % en cas de traitement par les médicaments susceptibles d’induire des hypoglycémies. » Cette cible, moins stricte que pour un adulte jeune, doit être connue du médecin coordonnateur lorsqu’il évalue avec le résident si le jeûne reste compatible avec son état.
Impact concret par profil
Aide-soignante
C’est souvent l’aide-soignante qui observe en premier les signaux faibles : fatigue inhabituelle, refus progressif des collations, vertiges au lever. Sa vigilance, décrite dans la fiche de poste aide-soignante en EHPAD, porte sur l’alimentation et l’hydratation : toute perte d’appétit ou signe de faiblesse doit être remonté sans délai à l’IDE. C’est aussi elle qui accompagne les horaires décalés des repas, en lien avec la cuisine.
IDE et IDEC
L’infirmière et l’infirmière coordinatrice pilotent la partie technique : réorganisation des prises médicamenteuses, en priorité pour les classes à risque déjà identifiées, et traçabilité de chaque adaptation dans le dossier de soins. La fiche métier IDEC rappelle le rôle de coordination entre soignants, médecin traitant et famille que suppose cet ajustement. C’est aussi l’IDE qui assure le suivi hydrique et pondéral rapproché des résidents fragiles.
Diététicien et cuisine
Le diététicien en EHPAD est l’interlocuteur naturel pour composer, avec la cuisine, des plateaux décalés qui restent équilibrés sur deux prises : un repas dense avant l’aube, un repas de rupture progressif au coucher du soleil, avec collation intermédiaire si besoin. Ce travail s’inscrit dans les échanges de la commission des menus, sans sortir du cadre HACCP qui régit la distribution des repas.
Médecin coordonnateur
Le médecin coordonnateur, en lien avec le médecin traitant, statue avec le résident sur l’opportunité clinique du jeûne. Pour un résident diabétique, cela suppose de le situer dans la classification par niveau de risque de l’IDF et de vérifier son équilibre glycémique. Pour tout résident, un jeûne prolongé sans justification clinique n’est pas un objectif en soi, et la décision peut être révisée si l’état se dégrade.
Mise en œuvre : étapes et calendrier
L’accompagnement se prépare en amont plutôt que de se gérer dans l’urgence le premier jour du Ramadan.
- Un à deux mois avant — pour les résidents diabétiques, une consultation dédiée : les patients à risque faible ou modéré peuvent jeûner après avoir consulté un professionnel de santé un à deux mois avant le début du Ramadan et reçu une éducation thérapeutique adaptée, avec ajustement de leur traitement et renforcement de leur suivi. C’est le moment de situer chaque résident dans la classification et de statuer avec lui.
- Quelques semaines avant — la cuisine et le diététicien organisent les plateaux décalés en commission des menus ; l’IDEC prépare les nouveaux horaires de traitement avec le médecin coordonnateur.
- Pendant le mois de jeûne — surveillance rapprochée du poids et de l’hydratation, transmissions systématiques de l’aide-soignante vers l’IDE, et connaissance par toute l’équipe des situations imposant une rupture ponctuelle ou durable du jeûne.
- À l’issue du Ramadan — un point de suivi vérifie l’absence de perte de poids significative et réajuste, si besoin, les traitements à leurs horaires habituels.
Perspectives
À mesure que la population accueillie en EHPAD se diversifie sur le plan culturel et religieux, l’accompagnement du jeûne du Ramadan devient un exercice récurrent, qui gagne à être anticipé plutôt que traité dans l’urgence chaque année. Les repères cliniques disponibles — dénutrition, déshydratation, iatrogénie, risque diabétique — ne remplacent pas la décision individuelle du résident, mais permettent de l’accompagner en sécurité, dans le respect du droit d’accompagner la foi des résidents accueillis en établissement. À défaut de seuil unique propre à l’EHPAD, c’est la combinaison d’une évaluation médicale individuelle, d’une restauration flexible et d’une vigilance quotidienne partagée entre professionnels qui reste, à ce jour, le cadre le plus solide.
Questions fréquentes
Un résident d’EHPAD a-t-il le droit de jeûner pendant le Ramadan ?
Quels résidents diabétiques doivent renoncer au jeûne ?
La cuisine de l’EHPAD peut-elle adapter les repas au Ramadan ?
Sources officielles
- Légifrance — code de l’action sociale et des familles, droits de la personne accueillie
- Légifrance — code de l’action sociale et des familles, charte des droits et libertés de la personne accueillie
- HAS — accompagner la fin de vie des personnes âgées à domicile
- Défenseur des droits — droits fondamentaux des personnes âgées accueillies en EHPAD
- HAS — accompagner la fin de vie des personnes âgées en EHPAD
- HAS — prévenir la dépendance iatrogène liée à l’hospitalisation chez les personnes âgées
- HAS — diagnostic de la dénutrition chez la personne de 70 ans et plus
- HAS — réduire les hospitalisations non programmées des résidents des EHPAD
- HAS — flash sécurité patient canicule en établissement médico-social
- HAS — repérage des risques de perte d’autonomie pour les personnes âgées, volet EHPAD
- Société francophone du diabète — diabète et Ramadan, recommandations de la Fédération internationale du diabète
- SFGG — prise en charge des facteurs de risque cardiovasculaire des personnes âgées, Académie nationale de médecine
- HAS — sécurité alimentaire, convivialité et qualité de vie dans le cadre de la méthode HACCP


