L’aide à mourir en EHPAD change de statut juridique. Le texte a franchi le 15 juillet 2026 sa dernière étape parlementaire, mais il n’est pas encore promulgué : il reste soumis au Conseil constitutionnel. Pour les directions d’établissement, ce décalage entre l’adoption et l’entrée en vigueur ouvre une fenêtre de préparation qu’il serait imprudent de laisser passer.
Ce que l’Assemblée nationale a adopté le 15 juillet
Le 15 juillet 2026, dans l’après-midi, les députés ont adopté le texte en lecture définitive, comme l’indique le compte rendu publié par l’Assemblée nationale. Le scrutin public n° 8280 portait sur l’ensemble du texte : 291 voix se sont prononcées pour l’adoption.
La lecture définitive marque la fin du parcours parlementaire, pas la fin du processus législatif. Tant que le Conseil constitutionnel ne s’est pas prononcé, aucun numéro de loi, aucune date de publication au Journal officiel et aucune date d’entrée en vigueur ne peuvent être annoncés aux équipes. C’est une nuance que les directions ont intérêt à formuler explicitement en réunion : elle évite qu’une information de presse soit reçue comme une consigne applicable dès demain. Nous avions déjà signalé, au moment du vote au Sénat, les risques de désorganisation pour les directeurs confrontés à des questions auxquelles le droit ne répondait pas encore.
Les conditions d’accès telles qu’elles figurent dans le texte
Le texte transmis définit le droit à l’aide à mourir comme le fait d’« autoriser et accompagner » une personne qui en a fait la demande à recourir à une substance létale. L’accès est soumis à des conditions cumulatives, détaillées dans le dossier législatif consultable sur le site du Sénat. Parmi elles figure le fait d’être atteint d’une affection qualifiée de « grave et incurable », dont l’origine importe peu, qui engage le pronostic vital et se trouve en phase avancée.
Un point mérite d’être retenu par les équipes soignantes et les psychologues, parce qu’il sera la source de nombreux malentendus avec les familles : la seule souffrance psychologique ne peut en aucun cas ouvrir droit à l’aide à mourir. La détresse morale d’un résident, aussi intense soit-elle, ne constitue pas à elle seule un motif d’éligibilité.
La procédure fait intervenir un collège, et c’est là que le médico-social entre concrètement dans le dispositif : le texte prévoit la consultation d’un aide-soignant, ou d’un auxiliaire médical, intervenant dans le traitement du résident. Autrement dit, le professionnel du quotidien — celui qui assure la toilette, les transferts, les repas — a vocation à être entendu. Vient ensuite un temps de latence : un « délai de réflexion d’au moins deux jours » s’écoule après la notification de la décision, avant que la personne confirme sa demande auprès du médecin.
Ce que le texte impose aux établissements
C’est la disposition que les directions doivent lire en premier. Le texte vise les personnes hébergées dans un établissement ou service relevant de l’article L. 312-1 du code de l’action sociale et des familles : leur responsable « est tenu d’y permettre » le déroulement de la procédure. Les EHPAD relèvent de cette catégorie : l’obligation pèse donc sur le responsable de l’établissement, et non sur chaque professionnel pris individuellement.
Cette obligation institutionnelle coexiste avec une protection individuelle. Un soignant qui ne souhaite pas participer doit informer « sans délai » de son refus la personne ou le confrère qui le sollicite, et lui communiquer le nom de praticiens disposés à intervenir. La clause de conscience n’est donc pas un droit de retrait silencieux : elle s’accompagne d’une obligation d’information et d’orientation. Concrètement, un établissement ne peut pas se contenter de recenser les refus ; il lui faut savoir vers qui orienter.
La HAS travaille déjà sur les substances
Sans attendre la promulgation, l’expertise technique est lancée. La Haute Autorité de santé a été saisie le 9 février 2026 par la ministre chargée de la Santé, et sa note de cadrage a été validée début juin 2026. Sa mission : identifier les substances mobilisables et leurs conditions d’administration, comme le précise la note de cadrage publiée par la HAS. Nous avions détaillé en juin la façon dont la HAS prépare le cadre des substances.
Le calendrier est explicite : les travaux ont démarré en juillet 2026, pour une publication attendue avant la fin de l’année 2026. La saisine couvre aussi la marche à suivre en cas de difficulté, d’échec ou de complication — un volet qui intéresse directement les équipes, puisque médecins et infirmiers accompagnant la personne le jour de l’acte figurent parmi les destinataires des futures recommandations. La préparation de la substance reviendra aux pharmacies à usage intérieur (PUI), ce qui suppose pour beaucoup d’EHPAD de clarifier en amont leur circuit pharmaceutique.
Une précaution de lecture s’impose néanmoins : la HAS éclaire la décision publique sans se prononcer sur l’opportunité même de l’aide à mourir. Ses travaux sont techniques, pas éthiques.
La loi soins palliatifs, elle, est déjà en vigueur
C’est le point que beaucoup d’établissements manquent, focalisés sur le débat autour de l’aide à mourir. La loi n° 2026-404 du 26 mai 2026 sur l’égal accès aux soins palliatifs est, elle, promulguée et publiée au Journal officiel. Elle produit déjà des obligations concrètes : tous les Ehpad doivent « comporter un volet relatif aux soins palliatifs » dans leur projet d’établissement.
Le texte crée également des maisons d’accompagnement, « petites unités de vie » situées entre le domicile et l’hôpital, destinées aux personnes en fin de vie. Il pose aussi une règle tarifaire utile à connaître au moment d’informer les familles : aucun dépassement d’honoraires ne peut être appliqué à ces soins d’accompagnement. Nous avions passé en revue les maisons d’accompagnement, les obligations EHPAD et le calendrier à anticiper, et détaillé pourquoi il faut préparer les équipes sans attendre.
Ce que chaque métier peut préparer maintenant
Directeur d’établissement
- Vérifier que le volet soins palliatifs figure bien au projet d’établissement — c’est une obligation actuelle, pas une anticipation.
- Recenser, sans le formaliser prématurément, qui parmi les soignants exprime une réserve de conscience, afin de mesurer la capacité réelle d’orientation.
- Préparer une note interne distinguant clairement « texte adopté » et « texte applicable », pour couper court aux rumeurs.
Médecin coordonnateur
- Anticiper le circuit pharmaceutique et la relation avec la pharmacie à usage intérieur ou la pharmacie d’officine référente.
- Réactiver la culture de la procédure collégiale, déjà familière dans les décisions de limitation de traitement.
- Suivre la publication des travaux de la HAS attendue d’ici la fin de l’année.
IDEC, IDE et aides-soignants
- Comprendre que l’avis du professionnel qui intervient au quotidien est prévu par le texte : il faudra savoir le formuler et le tracer.
- Renforcer le recueil et la relecture des directives anticipées, socle documentaire de toute décision de fin de vie.
- Savoir répondre à une demande de résident sans y opposer un jugement moral ni promettre une application immédiate.
Les directives anticipées, angle mort à corriger
Quel que soit le sort réservé au texte, un chantier reste ouvert et il est entièrement sous le contrôle des établissements. La HAS relève que les mesures de droit concernant la fin de vie sont méconnues du grand public. Or leur portée est forte : elles « s’imposent au médecin » pour toute décision d’investigation, d’intervention ou de traitement.
Deux modalités pratiques méritent d’être diffusées auprès des résidents et des familles. D’une part, un résident admis dans un établissement pour personnes âgées peut lui confier ses directives, qui sont alors intégrées à son dossier. D’autre part, elles peuvent être déposées dans l’espace numérique de santé, qui les conserve, précise la fiche d’actualité de service-public.gouv.fr. Nous détaillons la méthode pour recueillir les directives anticipées dès l’admission, un réflexe qui s’articule naturellement avec le projet de vie personnalisé du résident et avec l’ensemble des droits des résidents en EHPAD.
Les échéances à surveiller
Trois jalons structureront les prochains mois. La décision du Conseil constitutionnel, d’abord, qui conditionne la promulgation et peut retoucher certaines dispositions. La publication des travaux de la HAS ensuite, attendue avant la fin de l’année 2026. Les décrets d’application enfin, qui préciseront la procédure de demande, les documents d’information et le circuit des substances — aucun n’est publié à ce jour.
D’ici là, la posture la plus solide consiste à travailler ce qui est déjà exigible : le volet palliatif du projet d’établissement, la formation des équipes et la qualité du recueil des directives anticipées. C’est aussi le meilleur moyen d’aborder sereinement l’échéance, en s’appuyant sur les fondamentaux rassemblés dans notre guide complet des soins palliatifs et de la fin de vie en EHPAD.


