Le recrutement kinésithérapeute EHPAD se heurte à une réalité démographique documentée : la profession de masseur-kinésithérapeute est aujourd’hui très majoritairement libérale, sans perspective de retournement de tendance. Directeurs et responsables RH doivent arbitrer entre un poste salarié difficile à pourvoir et une intervention libérale dont le financement par le forfait soins dépend étroitement de l’option tarifaire retenue par l’établissement.
Fondamentaux — un métier rare et très majoritairement libéral
La DREES dénombre 104 200 kinésithérapeutes en activité (+ 3,6 %). Cette progression des effectifs ne profite pourtant pas au salariat en EHPAD : Les masseurs-kinésithérapeutes exercent très majoritairement en libéral : c’est le cas de 80 % d’entre eux en 2016, dont les trois quarts de manière exclusive. Le mouvement s’inscrit dans la durée : La densité de masseurs-kinésithérapeutes a ainsi augmenté de 46 % : de 87 professionnels pour 100 000 habitants en 2000 à 127 en 2016. Nos ressources sur le recrutement et la fidélisation en EHPAD pointent la même tension sur les métiers de rééducation.
La tendance n’est pas conjoncturelle. Selon la DREES, le nombre de masseurs-kinésithérapeutes devrait augmenter de 57 % entre 2016 et 2040 pour s’élever à 133 000 en 2040. Mais cette croissance des effectifs s’accompagne d’un renforcement du poids du libéral : les masseurs-kinésithérapeutes continueraient d’exercer massivement en libéral : leur part, de 80 % en 2016, augmenterait à 89 % en 2040. La DREES résume elle-même la dynamique : L’exercice libéral devrait continuer de se développer au détriment du salariat. Ce déséquilibre se lit aussi dans les parcours individuels : entre 2013 et 2016, 5,0 % des salariés une année donnée deviennent libéraux l’année suivante, alors que seuls 0,5 % des libéraux deviennent salariés l’année d’après. Un différentiel de flux d’un facteur dix, qui rend la fidélisation d’un kinésithérapeute salarié particulièrement exigeante.
Analyse approfondie — ce que le forfait soins finance selon l’option tarifaire
Le choix entre kinésithérapeute salarié et intervention libérale n’est pas qu’une question de disponibilité de la ressource : il est encadré par la mécanique du forfait soins. Le forfait global relatif aux soins est égal, déduction faite du produit prévisionnel de la facturation des tarifs journaliers de soins, à la somme : 1° Du résultat de l’équation tarifaire relative aux soins déterminé en application de l’article R. 314-162 ; 2° Des financements complémentaires, mentionnés à l’article R. 314-163 , définis dans le contrat prévu au IV ter de l’article L. 313-12 . Cette option relève directement du contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens (CPOM) : La part du forfait global relatif aux soins prévue au 1° de l’article R. 314-159 correspond à un tarif dit » global » ou un tarif dit » partiel « , selon ce qui est stipulé dans le contrat prévu au IV ter de l’article L. 313-12 .
En tarif partiel, la liste des charges finançables par le forfait soins est limitative : Les produits de la part du forfait global relatif aux soins prévue au 1° de l’article R. 314-159 et des tarifs journaliers relatifs aux soins ne peuvent être employés qu’à couvrir les charges suivantes : 1° Les charges relatives aux prestations de services à caractère médical, au petit matériel médical et aux fournitures médicales dont la liste est fixée par arrêté des ministres chargés des affaires sociales et de la sécurité sociale, dans les conditions prévues à l’article L. 314-8 ; 2° Les charges relatives aux interventions du médecin coordonnateur, du personnel médical, de pharmacien et d’auxiliaires médicaux assurant les soins, à l’exception de celle des diététiciens ; 3° Concurremment avec les produits relatifs à la dépendance, les charges de personnel afférentes aux aides-soignants, aux aides médico-psychologiques et aux accompagnateurs éducatifs et sociaux titulaires d’un des diplômes mentionnés à l’article R. 4311-4 du code de la santé publique ou en cours de formation dans un centre agréé, y compris dans le cadre de la validation des acquis et de l’expérience professionnelle et qui exercent effectivement les fonctions attachées à ces professions ; 4° L’amortissement et la dépréciation du matériel médical figurant sur une liste fixée par arrêté des ministres chargés des affaires sociales et de la sécurité sociale ; 5° Les médicaments dans les conditions prévues au septième alinéa de l’article L. 314-8 du présent code ; 6° Les rémunérations ou honoraires versées aux infirmiers libéraux intervenant au sein de l’établissement. Les masseurs-kinésithérapeutes libéraux ne figurent pas dans cette énumération limitative. Ce n’est que si l’établissement a opté pour le tarif global que le périmètre s’élargit : Lorsque la part mentionnée au I relève du tarif global mentionné à l’article R. 314-164 , ses produits peuvent également couvrir les rémunérations ou honoraires versés aux médecins spécialistes en médecine générale et en gériatrie et aux auxiliaires médicaux libéraux exerçant dans l’établissement, ainsi que les examens de biologie et de radiologie dont les caractéristiques sont fixées par arrêté des ministres chargés des affaires sociales et de la sécurité sociale. — statut qui inclut les masseurs-kinésithérapeutes libéraux. L’option tarifaire retenue au CPOM conditionne donc directement la soutenabilité budgétaire d’un recours au libéral. Les modalités d’encadrement de cette intervention sont détaillées dans notre guide sur le kinésithérapeute libéral en EHPAD.
| Point de comparaison | Kinésithérapeute salarié | Kinésithérapeute libéral intervenant en EHPAD |
|---|---|---|
| Financement par le forfait soins en tarif partiel | Oui (personnel paramédical salarié couvert) | Non — absent de la liste limitative du tarif partiel |
| Financement par le forfait soins en tarif global | Oui | Oui, au titre des auxiliaires médicaux libéraux exerçant dans l’établissement |
| Mode d’exercice dominant de la profession en France | Minoritaire | Très majoritaire (80 % en 2016, jusqu’à 89 % projeté en 2040) |
| Rémunération / grille conventionnelle | Non documenté par les sources officielles disponibles | Non documenté par les sources officielles disponibles |
Impact concret par profil métier
Pour le directeur, l’arbitrage se joue d’abord au niveau du CPOM : c’est cette instance contractuelle qui fixe si l’établissement peut mobiliser le forfait soins pour rémunérer un kinésithérapeute libéral. Un établissement en tarif partiel qui souhaite recourir à un intervenant libéral devra financer cette dépense hors forfait soins, ce qui pèse sur l’arbitrage budgétaire porté par le directeur d’EHPAD au moment du recrutement.
Pour les fonctions RH, le constat de l’OPCO Santé éclaire la difficulté structurelle : la concurrence avec le libéral peut expliquer les difficultés de recrutement exprimées sur les métiers de la rééducation. 37% des établissements qui ont des difficultés à recruter des masseurs-kinésithérapeutes estiment que c’est en partie en raison d’un secteur qui n’attire pas les professionnels. La rémunération reste également en cause : La rémunération figure parmi les principales causes pour tous les métiers, malgré la prime Ségur pour certains métiers. Ce diagnostic rejoint les constats plus larges détaillés dans notre guide sur la QVT et la prévention du burnout en EHPAD.
Pour le médecin coordonnateur et l’IDEC, le sujet touche à l’organisation de la prise en charge médico-technique. La DREES range les masseurs-kinésithérapeutes parmi les professionnels qui assurent ces soins : Les soins médico-techniques sont censés être prodigués par les infirmiers, les médecins, les psychologues, les masseurs-kinésithérapeutes, les orthophonistes, les orthoptistes, les ergothérapeutes, les pédicures-podologues, les psychomotriciens et les rééducateurs en psychomotricité et les diététiciens. Or ce personnel soignant spécialisé reste peu présent en établissement : Le personnel soignant spécialisé, moins présent dans les Ehpad (15 % des ETP) et presque absent des structures moins médicalisées (résidences autonomie, EHPA et accueils de jour), est composé principalement d’infirmiers et de cadres infirmiers. La coordination du kinésithérapeute — salarié ou libéral — avec le reste de l’équipe en devient d’autant plus stratégique ; notre article sur le kinésithérapeute-coordonnateur en EHPAD détaille une piste d’organisation possible.
Mise en œuvre — construire une offre de poste tenable
Construire une offre de poste réaliste suppose de mesurer le terrain de recrutement. En 2019, le secteur des établissements pour personnes âgées employait déjà un volume considérable de personnel : En 2019, 507 900 personnes sont employées dans des établissements pour personnes âgées (dont 448 700 dans les Ehpad), soit 437 400 équivalents temps plein (391 600 ETP pour les Ehpad). Un volume qui donne la mesure de la compétition entre établissements pour les mêmes profils rares. La DREES relativise elle-même ses projections : les estimations réalisées ici le sont sur la situation des établissements avant la crise sanitaire, qui a été suivie d’importantes difficultés de recrutement et de fonctionnement des Ehpad. Un avertissement à intégrer dans toute planification RH actuelle.
Face à une profession où l’exercice libéral l’emporte structurellement, une offre de poste salarié ne peut se contenter de reprendre les standards d’un métier moins tendu : elle doit répondre frontalement aux deux causes identifiées par l’OPCO Santé — la concurrence du libéral et le manque d’attractivité perçu du secteur — sans pouvoir s’appuyer, faute de données officielles disponibles, sur une comparaison chiffrée des grilles de rémunération. Le levier reste alors l’organisation du poste : volume d’ETP réaliste, place dans l’équipe pluridisciplinaire, projets de coordination. Les tensions de recrutement touchent d’ailleurs plusieurs métiers paramédicaux en établissement, comme le montre notre article sur l’accès aux professionnels libéraux en EHPAD, et la question du recours à des intervenants externes rejoint plus largement les débats sur l’intérim en EHPAD.
Perspectives
Les tendances démographiques ne laissent pas espérer un rééquilibrage spontané vers le salariat. Si les effectifs totaux de la profession devaient augmenter de 57 % entre 2016 et 2040 pour s’élever à 133 000 en 2040, la part de l’exercice libéral ou mixte continuerait, elle, à progresser de 80 % en 2016 jusqu’à 89 % en 2040 selon le scénario tendanciel de la DREES. Pour les directeurs d’EHPAD, l’arbitrage salarié/libéral ne sera donc pas une question ponctuelle, mais un paramètre structurel du pilotage RH pour les années à venir.
Le suivi de cette évolution reste possible à l’échelle locale : Ces indicateurs sont déclinés en fonction du lieu de leur activité la plus récente (région et département), de leur genre, de leur âge, de leur mode d’exercice (libéral, mixte ou salarié) et du secteur d’activité dans lequel ils exercent. Une ressource utile pour objectiver la tension sur un bassin d’emploi donné avant de lancer un recrutement.
Questions fréquentes
Le forfait soins peut-il financer un kinésithérapeute libéral intervenant en EHPAD ?
Pourquoi les EHPAD peinent-ils à recruter des kinésithérapeutes salariés ?
Combien de masseurs-kinésithérapeutes exercent aujourd’hui en France ?
Sources officielles
- DREES — Études et Résultats n°1075, démographie des masseurs-kinésithérapeutes
- DREES — rapport sur l’emploi dans les établissements pour personnes âgées
- OPCO Santé — Baromètre national emploi-formation 2025
- DREES — Démographie des professionnels de santé au 1er janvier 2024
- Légifrance — Code de l’action sociale et des familles, article R.314-159
- Légifrance — Code de l’action sociale et des familles, article R.314-164
- Légifrance — Code de l’action sociale et des familles, article R.314-166


