Les psychotropes en EHPAD restent surprescrits alors que les alternatives non médicamenteuses sont désormais solidement documentées. Un EHPAD du Limousin a récemment attiré l’attention pour son usage de la nature en soin, avec promenades et ateliers extérieurs intégrés à l’accompagnement des résidents. Au-delà de cette initiative de terrain, plus d’un tiers des personnes de plus de 75 ans fait usage de psychotropes en France, selon la Haute Autorité de Santé (HAS), qui recommande depuis plusieurs années de privilégier des mesures non médicamenteuses avant tout recours systématique à ces traitements.
Les faits : une surconsommation documentée et ses risques
Le constat n’est pas nouveau mais reste préoccupant. Selon la HAS, la prescription de psychotropes — anxiolytiques, hypnotiques, neuroleptiques ou antidépresseurs pour l’essentiel — constitue un enjeu de santé majeur et complexe chez les personnes âgées, comme le rappelle son programme dédié à la prescription des psychotropes chez le sujet âgé. Ces traitements provoquent des complications fréquentes chez la personne âgée — chutes, états confusionnels, somnolence excessive — des conséquences directement liées à la fragilité physiologique propre aux résidents d’EHPAD.
Du côté des benzodiazépines, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) est tout aussi explicite. Elle rappelle dans son dossier consacré au bon usage des benzodiazépines que chez les personnes âgées, elles peuvent aussi provoquer des effets secondaires sérieux comme des chutes ou des troubles cognitifs. L’agence appelle les prescripteurs à prendre en compte cette vulnérabilité accrue face aux benzodiazépines, avec un risque plus élevé de chute, de trouble cognitif ou de réaction paradoxale. Concrètement, elle recommande de diminuer la posologie de moitié par rapport à un adulte plus jeune et de limiter la durée d’utilisation à quelques jours à trois semaines dans l’insomnie et jusqu’à douze semaines dans l’anxiété.
Sur les antipsychotiques, l’ANSM précise que certains d’entre eux peuvent être utilisés dans le traitement des états d’agitation ou d’agressivité liés à certaines maladies neurologiques, dont la maladie d’Alzheimer — un usage encadré, non un réflexe de première intention. C’est précisément ce que travaille au quotidien la prise en charge décrite dans l’article sur la manière de désamorcer les troubles du comportement liés à la maladie d’Alzheimer, où la question du recours au médicament se pose en permanence pour les équipes soignantes.
Mise en perspective : une recommandation HAS construite depuis 2008
Le cadre actuel n’est pas improvisé. La HAS a publié une première recommandation sur le diagnostic et la prise en charge de la maladie d’Alzheimer dès juin 2008, puis a précisé son approche des troubles du comportement avec un texte publié le 8 juin 2012, consacré à la prise en charge des troubles du comportement perturbateurs dans la maladie d’Alzheimer. Cette même dynamique a conduit la HAS à mettre en place des programmes professionnels sur la dé-prescription des psychotropes dans le cadre de ses travaux sur la maladie d’Alzheimer.
Sur le fond, la doctrine n’a pas varié : dans sa recommandation consacrée à la confusion aiguë et aux troubles du comportement perturbateurs, la HAS estime que ces prescriptions sont souvent inutiles, inadaptées et peuvent être délétères et insiste sur le fait qu’il faut éviter les prescriptions inappropriées, systématiques ou prolongées de psychotropes, en particulier de sédatifs et de neuroleptiques. Un repère utile pour les équipes confrontées à des situations de confusion aiguë chez la personne âgée, où la tentation d’une sédation rapide reste forte. La HAS va plus loin en affirmant que les psychotropes n’ont pas d’effet préventif sur la survenue des troubles du comportement perturbateurs : leur usage ne se justifie donc pas en anticipation, mais seulement face à une situation de crise avérée, et après épuisement des alternatives.
Cette doctrine s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur la santé mentale des résidents. Repérer précocement une souffrance psychique permet souvent d’éviter l’escalade vers une prescription réflexe, comme le détaille l’article consacré à la santé mentale et aux troubles psychiques des résidents en EHPAD.
Impact concret : structurer une démarche par profil métier
La HAS ne se contente pas de poser un principe : elle documente aussi ce qui fonctionne. Les interventions non médicamenteuses sont présentées par la Fondation Médéric Alzheimer comme des outils clés pour améliorer le fonctionnement cognitif, psychologique, social et physique des personnes accompagnées, et leur diffusion est déjà large : 74 % des EHPAD et 73 % des accueils de jour ayant répondu à l’enquête ont déclaré proposer une ou plusieurs interventions non médicamenteuses. Reste à structurer ces pratiques de façon cohérente, ce que détaille le guide pratique sur les thérapies non médicamenteuses et les approches comportementales en EHPAD.
Médecin coordonnateur : piloter la première intention
Le médecin coordonnateur est en première ligne pour traduire la doctrine HAS en pratique de prescription. La recommandation est claire : il est recommandé d’utiliser en première intention des techniques de soins appropriées plutôt que les psychotropes, et de débuter par des mesures non médicamenteuses — apaiser la personne, préserver la communication, éviter l’isolement — avant tout recours aux psychotropes. Cela suppose un protocole d’établissement qui formalise cette hiérarchie des réponses, avec des critères précis déclenchant, en dernier recours, une prescription encadrée et réévaluée régulièrement.
IDE et IDEC : activité physique et repérage sensoriel
Pour les équipes infirmières, la HAS insiste sur un point concret et actionnable au quotidien : il est essentiel de maintenir une activité motrice par des exercices physiques adaptés et de corriger tout déficit sensoriel dès le début de la maladie. Ce rôle de repérage rejoint celui documenté dans le cadre des pôles d’activités et de soins adaptés (PASA), où la présence d’un personnel formé produit des effets mesurables : en unité traditionnelle de maison de retraite, la présence d’un personnel formé semble réduire, indépendamment de son effectif, le taux de prescription de psychotropes, et cette même formation a également un effet réducteur sur le taux de contentions physiques, selon la recommandation HAS consacrée aux PASA. Le déploiement de ces pôles se poursuit sur le terrain, comme l’illustre l’article sur l’appel à projets de l’ARS Grand Est pour 20 nouveaux PASA en 2026.
Psychologue : coordonner la formation et l’évaluation
Le psychologue peut jouer un rôle pivot dans la conception et le suivi d’un plan de formation du personnel. Les résultats documentés par la HAS sont significatifs : une formation des soignants de 24 heures étalée sur deux mois a permis une diminution des troubles du comportement de 62 % à la fin des deux mois de formation, un effet qui était encore effectif à 47 %, trois mois après l’arrêt de la formation. Ces chiffres proviennent d’une étude randomisée contrôlée, réalisée dans 16 EHPAD hébergeant un total de 1 369 personnes. Ils invitent à penser la formation comme une intervention à renouveler régulièrement plutôt qu’un one-shot, et à en évaluer l’impact avec les mêmes outils que ceux utilisés pour objectiver les troubles du comportement liés aux maladies neurodégénératives.
Animateur : combiner les approches plutôt que les isoler
Côté animation, la HAS recense des approches précises qui ont fait leurs preuves : l’interaction sociale (ou prise en charge individuelle), la thérapie par réminiscence, l’utilisation du jeu ou du loisir et l’art-thérapie figurent parmi les interventions psycho-sociales non pharmacologiques documentées. Sur le terrain, la marche, la cuisine thérapeutique et la musicothérapie sont les approches non médicamenteuses jugées les plus efficaces par les équipes, selon la recommandation HAS sur les unités d’hébergement renforcé. Point clé pour construire un programme d’animation cohérent : il semble que la combinaison de plusieurs types d’intervention soit efficace, alors qu’une approche isolée l’est moins. C’est tout l’enjeu d’une programmation qui articule, par exemple, marche extérieure, ateliers sensoriels et séances d’art-thérapie en EHPAD, plutôt que de se limiter à une seule modalité.
Perspectives
La HAS elle-même recommande d’inscrire ces approches dans une prise en charge globale : sa recommandation de 2008 préconise d’inclure des interventions non médicamenteuses portant sur la qualité de vie, la prise en charge orthophonique, la cognition, l’activité motrice et le comportement dans l’accompagnement de la maladie d’Alzheimer. Pour les établissements, l’enjeu des prochains mois n’est donc plus de démontrer l’intérêt de ces approches — largement établi — mais de les structurer : formaliser un protocole de première intention non médicamenteuse, planifier des sessions de formation récurrentes du personnel, et croiser plusieurs modalités plutôt que d’en isoler une seule. Les initiatives de terrain qui intègrent la nature ou l’extérieur au parcours de soin s’inscrivent dans cette même logique d’enrichissement de l’environnement, en complément — jamais en substitut — du cadre scientifique posé par la HAS et l’ANSM.


