La base Badiane de la DREES, mise à jour fin juillet 2026, dresse un état des lieux 2023 du secteur des Ehpad chiffres à l’appui : 7 400 établissements, 590 800 résidents, et pour la première fois des données sur le personnel en équivalents temps plein (ETP) assez fines pour comparer les statuts juridiques entre eux. Pour les directeurs d’Ehpad, l’exercice dépasse la photographie nationale : il devient un outil de benchmarking pour situer son établissement face à sa catégorie juridique.
Les faits : une base Badiane actualisée par la DREES
La base de données interadministrative des ESMS (Badiane) est un fichier à vocation d’études et de recherches, qui rassemble des informations relatives au fonctionnement, à l’activité, au personnel et au public accueilli dans les structures médico-sociales, précise la DREES. À ce jour, la base ne couvre que le champ des Ehpad, sur les années d’exercice 2019 à 2023. La fiche méthodologique a été mise à jour le 24 juillet 2026, et le jeu de données Badiane 2019-2023 actualisé, accompagné d’un a été publié le 27 juillet 2026.
En 2023, les 7 400 Ehpad du territoire accueillent 590 800 résidents, contre 593 600 en 2022 — un recul modeste mais net après plusieurs années de relative stabilité. Côté personnel, le nombre d’équivalents temps plein (ETP) qui travaillent dans les Ehpad, après s’être stabilisé entre 2020 et 2022 autour de 411 000, baisse en 2023 pour s’établir à 396 500. Cette contraction s’accompagne d’un niveau de tension inédit sur le recrutement : 22 060 emplois en équivalent temps plein restent vacants depuis au moins six mois dans les Ehpad, soit 5,3 % des emplois, un chiffre qui prolonge un mouvement déjà documenté : le taux de vacance de postes a doublé en six ans, selon la CNSA.
Cette édition 2026 comporte une précaution méthodologique à connaître avant toute comparaison sur plusieurs années : le nombre d’ETP a été revu à la hausse à partir de 2020, de l’ordre de 20 000 ETP supplémentaires, et la répartition par fonction a été modifiée. Une correction du même ordre affecte la lecture de l’habilitation à l’aide sociale : après correction, la part d’Ehpad en habilitation totale à l’aide sociale se situe entre 55 et 60 %, contre 2 à 45 % avant correction. Autre apport de ce millésime : la mise à jour 2023 ajoute de nouvelles variables — tranche d’âge des personnels, présence d’une infirmière de nuit, présence effective d’un médecin coordonnateur et accès à une solution de télémédecine —, ce qui permet justement, pour la première fois, de comparer ces indicateurs par statut juridique. Ce constat s’inscrit par ailleurs dans un contexte où plus de la moitié des résidents en Ehpad (55 %) sont en forte perte d’autonomie (GIR 1 ou 2), selon une précédente étude de la DREES, ce qui renforce l’exigence de personnel qualifié quel que soit le statut de l’établissement.
Mise en perspective : des écarts structurels selon le statut juridique
Les deux nouveaux blocs de variables sur le personnel introduits en 2023 permettent, pour la première fois, de sortir du seul chiffre national et de comparer les Ehpad selon leur catégorie juridique : public hospitalier, public non hospitalier, privé associatif (privé à but non lucratif) et privé commercial (privé à but lucratif). Sur plusieurs indicateurs clés, les écarts sont loin d’être anecdotiques.
Médecin coordonnateur : un tiers d’écart entre catégories
En 2023, seule la moitié des Ehpad publics non hospitaliers emploient un effectif de médecins coordonnateurs conforme à la réglementation. Le taux de conformité varie fortement d’une catégorie à l’autre : 56 % dans les Ehpad privés à but non lucratif, 64 % dans les Ehpad publics hospitaliers et 73 % dans les Ehpad privés à but lucratif. Soit un écart de plus de vingt points entre le public non hospitalier et le privé à but lucratif — une donnée à confronter au cadre budgétaire de la campagne 2026, marquée par une reconduction budgétaire jugée insuffisante face à la hausse des charges.
Infirmière de nuit : un clivage public/privé
Plus de la moitié des Ehpad publics ont une infirmière présente la nuit (58 %), contre un tiers seulement des autres Ehpad. Cet écart pèse directement sur la sécurisation des soins nocturnes et sur la capacité à répondre à une urgence sans recourir systématiquement aux services d’urgence extérieurs. Il fait écho aux objectifs de représentation portés par le Conseil de l’âge, qui vise huit professionnels pour dix résidents, un ratio dont l’atteinte suppose justement de sécuriser la présence infirmière sur les plages les plus tendues.
Emplois vacants : le privé lucratif nettement plus exposé
Les ETP vacants depuis six mois ou plus se répartissent ainsi selon la catégorie juridique : 7 400 (6,4 %) dans le privé à but non lucratif, 6 680 (7,4 %) dans le privé à but lucratif, 4 380 (3,3 %) dans le public non hospitalier et 3 600 (4,0 %) dans le public hospitalier. Le privé à but lucratif affiche donc un taux de vacance plus de deux fois supérieur à celui du public non hospitalier. Cette photographie par catégorie vient documenter, chiffres à l’appui, une dynamique déjà mesurée au niveau national : la rotation du personnel qui s’accélère, signe d’épuisement professionnel, et des établissements confrontés à des difficultés de recrutement persistantes.
Places habilitées à l’aide sociale : le public non hospitalier structurellement engagé
En 2023, 457 500 places d’Ehpad sont habilitées à l’aide sociale à l’hébergement, soit 75 % des places, contre 438 200 places en 2019, soit 72 % des places. Ce sont les Ehpad publics non hospitaliers qui comptent le plus de places habilitées, avec 161 200 places, soit 97 % des places de ces établissements — une proportion qui structure fortement leur modèle économique et leurs marges de négociation. Une donnée à mettre en regard des négociations de la section soins du CPOM avec l’ARS, où le niveau d’habilitation pèse sur les arbitrages tarifaires.
Impact concret pour les directeurs d’Ehpad : se benchmarker par statut juridique
Pour un directeur, l’intérêt de ces données Badiane dépasse le simple constat national. Comparer son propre établissement à la moyenne de sa catégorie juridique permet de qualifier un écart : un déficit de médecin coordonnateur ou l’absence d’infirmière de nuit relève-t-il d’une difficulté locale de recrutement, ou d’une tendance structurelle partagée par l’ensemble des établissements du même statut ? Cette lecture par catégorie éclaire aussi les arbitrages budgétaires : un Ehpad public non hospitalier fortement habilité à l’aide sociale n’a pas les mêmes marges tarifaires qu’un établissement privé à but lucratif, ce qui doit se refléter dans la manière de documenter les besoins en ETP lors des négociations de CPOM.
Pour les IDEC, ces écarts entre catégories offrent un argumentaire chiffré pour objectiver, en interne, un sous-effectif ou une charge de travail disproportionnée par rapport aux établissements comparables — que ce soit sur la présence infirmière de nuit, la vacance de postes ou l’accès à un médecin coordonnateur. Plutôt que de comparer son établissement à la moyenne nationale toutes catégories confondues, il devient possible d’isoler le sous-ensemble pertinent : un Ehpad public non hospitalier se compare utilement à ses pairs publics non hospitaliers, un établissement privé à but lucratif à ses pairs du même statut.
Concrètement, ce travail de benchmarking par catégorie juridique peut s’intégrer à trois moments clés du pilotage annuel. D’abord au moment du diagnostic RH partagé en CODIR : situer son taux de vacance de postes, sa couverture en médecin coordonnateur ou sa présence infirmière de nuit par rapport à sa catégorie de référence permet d’objectiver un plan d’action plutôt que de s’appuyer sur une impression de terrain. Ensuite lors de la préparation du rapport d’activité annuel et des échanges avec le conseil de la vie sociale, où ces indicateurs de catégorie donnent un point de comparaison factuel aux familles et aux représentants des résidents. Enfin, en amont des négociations de CPOM, où la capacité à situer précisément son établissement dans sa catégorie juridique renforce la crédibilité d’une demande de moyens supplémentaires, en particulier sur les postes de nuit ou de coordination médicale les plus difficiles à pourvoir.
Perspectives : vers un outil de pilotage affiné
À ce jour, Badiane ne couvre que le champ des Ehpad, sur les années d’exercice 2019 à 2023, une limite de périmètre à garder en tête pour situer cette actualisation dans la durée. Pour les directeurs, la prochaine échéance de pilotage se joue sur le terrain budgétaire : la prochaine fin de la suspension des signatures de CPOM, va remettre en discussion les moyens en ETP par catégorie juridique documentés dans cette actualisation. Ce travail de benchmarking gagnera à s’articuler avec le suivi plus large du financement des Ehpad, auquel ces données Badiane apportent un éclairage complémentaire, catégorie par catégorie plutôt que seul chiffre national.


