La chlordécone revient au premier plan sanitaire. Le 24 juin 2026, la Haute Autorité de santé a mis en ligne une recommandation sur la pertinence du dosage de la chlordéconémie et la prise en charge des personnes exposées en Guadeloupe et en Martinique. Le texte ne cite pas les EHPAD — il s’adresse à toute la population exposée — mais il concerne directement une partie des résidents accueillis dans les établissements antillais : des personnes âgées ayant vécu des décennies sur des terres durablement contaminées.
Les faits : une recommandation HAS attendue
À la demande du ministère chargé de la santé, la HAS a élaboré, en partenariat avec la Société de toxicologie clinique, une recommandation de bonne pratique. Ces enjeux sanitaires spécifiques aux Outre-mer rejoignent d’autres priorités du territoire, comme le rattrapage capacitaire des EHPAD à La Réunion. Validée le 16 avril 2026, elle a été mise en ligne le 24 juin 2026. Son objectif est triple : préciser la pertinence et les modalités du dosage de la chlordéconémie pour les populations exposées, proposer aux professionnels de santé des modalités de prise en charge et de suivi, et informer la population concernée.
Rappel du contexte : la chlordécone est un insecticide nocif pour l’humain et d’une grande rémanence dans les sols ; son autorisation aux Antilles a cessé en 1993. Sa cinétique explique l’enjeu du dosage : en l’absence de nouvelle exposition, la quantité de chlordécone dans le sang diminue de moitié après environ 130 jours et disparaît complètement en près de 3 ans. Sur le plan sanitaire, chez l’homme, l’exposition est associée à une augmentation du risque de cancer de la prostate ; chez la femme enceinte, elle peut entraîner des effets sur le déroulement de la grossesse ; et chez l’enfant, elle est associée à des effets sur le développement cognitif, moteur et visuel.
Dosage et suivi : ce que dit la recommandation
Le périmètre est large : sont visées toutes les personnes potentiellement exposées, c’est-à-dire celles qui vivent ou ont vécu en Guadeloupe ou en Martinique sur les trois dernières années. Côté valeurs de référence, pour chaque personne, le but recherché est de ramener la chlordéconémie sous la limite de détection, un seuil d’action étant fixé au-delà de 0,4 µg/L. La fréquence du suivi est graduée : un nouveau dosage intervient six mois plus tard lorsque le premier s’avère détectable, puis le contrôle devient annuel dès lors que le résultat baisse ou passe sous le seuil de détection.
La recommandation prévoit aussi une surveillance médicale ciblée des effets à long terme. Point directement utile en gériatrie : une surveillance régulière des signes d’alerte du cancer de la prostate est à mettre en place à partir de 45 ans chez les hommes exposés. Enfin, le dosage est largement accessible : les infirmiers, les médecins généralistes, les médecins spécialistes, les biologistes, les sages-femmes et les pharmaciens, notamment, peuvent le prescrire. Cette ouverture rejoint le mouvement plus large d’élargissement des compétences, comme l’illustre l’évolution des droits de prescription des infirmiers.
Mise en perspective : une population âgée fortement concernée
L’ampleur de l’imprégnation antillaise donne tout son sens à la démarche. L’étude Kannari, menée en 2013, avait montré que 9 Antillais sur 10 avaient du chlordécone dans le sang, et l’exposition chronique concerne l’ensemble de la population résidant ou ayant résidé en Guadeloupe ou en Martinique. La connaissance continue de s’affiner : l’étude Kannari 2 s’inscrit dans le plan national chlordécone IV (2021-2027), afin d’évaluer le niveau d’imprégnation des populations de Guadeloupe et de Martinique, en ciblant prioritairement les plus exposées, et son rapport final est attendu en 2026.
Les résidents des EHPAD antillais cumulent souvent les facteurs : des décennies de résidence sur place et, pour les hommes, l’âge où la surveillance prostatique prend tout son sens. Si la recommandation ne crée aucune obligation propre aux établissements, elle fournit un cadre clinique que les équipes peuvent mobiliser dans le repérage des fragilités à l’entrée et dans la liste des pathologies à surveiller chez la personne âgée.
Impact concret par métier
Pour le médecin coordonnateur
En Guadeloupe et en Martinique, le médecin coordonnateur peut intégrer l’histoire d’exposition à la chlordécone dans le bilan d’admission : un résident ayant vécu localement entre dans le champ de la recommandation. Concrètement, cela signifie repérer les hommes pour lesquels la surveillance prostatique est pertinente, articuler le suivi avec le médecin traitant et le réseau de soins, et inscrire ce paramètre dans le projet de soins. L’objectif n’est pas de multiplier les examens, mais d’éviter qu’une population particulièrement exposée passe sous les radars du suivi, dans la logique de coordination qui réduit les ruptures de parcours.
Pour l’IDE et l’IDEC
Les infirmiers figurent parmi les professionnels habilités à prescrire le dosage. En établissement, l’IDE est souvent la première à recueillir le parcours de vie du résident et à percevoir une inquiétude familiale liée à la chlordécone. Disposer de repères clairs — qui est concerné, quel seuil, quelle fréquence — permet de répondre sans dramatiser et d’orienter vers la prescription quand elle est pertinente. Cette montée en compétence s’inscrit dans la dynamique portée par les infirmiers en pratique avancée et la sensibilisation aux dépistages que les EHPAD relaient déjà, par exemple lors d’opérations de prévention du cancer.
Perspectives
Avec le rapport Kannari 2 attendu cette année, la connaissance de l’imprégnation va se préciser, et la pression pour un suivi structuré des populations exposées devrait s’accentuer. Pour les EHPAD antillais, l’enjeu n’est pas de devenir des centres de dépistage, mais d’intégrer un réflexe : reconnaître que leurs résidents appartiennent, pour beaucoup, à la population visée par la recommandation, et s’assurer que cette donnée n’est pas oubliée dans la prise en charge gériatrique. C’est un exemple concret de la façon dont une recommandation de santé publique nationale se traduit, au cas par cas, dans le quotidien des équipes.
Questions fréquentes
Qui est concerné par le dosage de la chlordéconémie ?
Quel est le seuil et la fréquence du suivi ?
La recommandation s’applique-t-elle aux EHPAD ?
Sources officielles
- Haute Autorité de santé — Chlordécone : la HAS publie des recommandations
- Haute Autorité de santé — Pertinence du dosage de la chlordéconémie et prise en charge des patients
- Santé publique France — Kannari 2 : exposition de la population antillaise au chlordécone


