Selon une étude de l’Irdes publiée en 2025, 48 % des résidents en EHPAD sont exposés à des prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines — soit plus du double du taux observé à domicile (21,5 %). Ce constat pose une question centrale pour toutes les équipes soignantes : comment organiser la déprescription progressive, dans le respect des recommandations de la Haute Autorité de Santé, tout en préservant la sécurité du résident et la responsabilité juridique de l’IDE ? Un webinaire national dédié, intitulé « Déprescrivons les benzos ! », est d’ailleurs prévu le 18 juin 2026.
État des lieux : une surexposition aux benzodiazépines en EHPAD
Les benzodiazépines (diazépam, alprazolam, lorazépam, oxazépam) et leurs analogues apparentés (zolpidem, zopiclone) constituent une classe médicamenteuse à haut risque chez les personnes âgées. La HAS encadre strictement leur usage : 28 jours maximum pour les hypnotiques, 8 à 12 semaines pour les anxiolytiques. Or en EHPAD, ces durées sont rarement respectées.
L’étude Irdes 2025 met en lumière plusieurs phénomènes cumulatifs. D’abord, l’entrée en EHPAD constitue un moment à risque : les prescriptions potentiellement inappropriées augmentent de 10 points dans les deux premiers trimestres suivant l’admission. Ensuite, une fois initiées, ces prescriptions sont rarement réévaluées. En France, 13 % des personnes de 65 ans et plus étaient sous benzodiazépines en 2022 — un chiffre en baisse par rapport aux 17 % de 2012, mais qui reste bien supérieur en établissement. Pour approfondir ce point, lire notre article Benzodiazépines en EHPAD : la surexposition touche près d’un résident sur deux.
Les risques documentés : chutes, confusion et dépendance
Les benzodiazépines présentent trois profils de risque majeurs chez les résidents d’EHPAD. Le premier est le risque de chutes : à doses élevées (supérieur à 8 mg/j équivalent diazépam), le risque de chute double. Ces médicaments altèrent la coordination motrice, ralentissent les réflexes et provoquent une hypotension orthostatique. Selon les données publiées par l’Inserm, leur consommation était documentée chez une majorité des patients hospitalisés après une chute dans plusieurs cohortes hospitalières françaises. Notre guide sur la prévention des chutes en EHPAD revient en détail sur ce lien entre médicaments sédatifs et risque chute.
Le deuxième risque est cognitif : les benzodiazépines accélèrent le déclin mnésique, aggravent la confusion chez les résidents présentant un syndrome démentiel et majorent le risque de syndrome confusionnel aigu (SCA). Enfin, la dépendance physique et psychologique s’installe dès 4 à 6 semaines d’usage régulier, rendant l’arrêt brutal contre-indiqué et dangereux — le syndrome de sevrage pouvant provoquer tremblements, insomnie rebond et, dans les cas graves, convulsions.
Le protocole de déprescription : réduction de 25 % tous les 15 jours
La déprescription des benzodiazépines en EHPAD repose sur un protocole progressif, formalisé dans les recommandations de bonne pratique. Seul un médecin — le médecin coordonnateur ou le médecin traitant — est habilité à prescrire la réduction posologique. L’IDE ne peut en aucun cas initier seul cette démarche.
Le schéma standard consiste en une réduction de 25 % de la dose tous les 15 jours. Pour un résident prenant 10 mg de diazépam au coucher, le plan sera : semaines 1-2 à 10 mg, puis 7,5 mg, puis 5 mg, puis 2,5 mg, puis arrêt total au bout de 10 semaines. La durée totale dépend de l’ancienneté de la prescription :
- Usage inférieur à 6 mois : 3 à 4 mois de décroissance progressive
- Usage long terme (plus d’un an) : 12 à 18 mois, avec paliers prolongés en cas de symptômes de sevrage
Un suivi infirmier est requis dans la semaine suivant chaque palier de réduction, puis un suivi médical tous les 15 jours. Après l’arrêt complet, la surveillance s’étend sur 6 mois (risque de rebond anxieux ou insomniaque). Ce processus s’inscrit dans la gestion globale du circuit du médicament en EHPAD, qui impose une traçabilité complète à chaque étape.
Responsabilité de l’IDE et de l’IDEC : ce que dit la réglementation
La déprescription des benzodiazépines place l’IDE dans une position de responsabilité partagée précise. Son rôle est triple.
Premier rôle : l’exécution fidèle de la prescription. L’IDE applique le schéma de réduction exactement tel qu’il a été prescrit — dose, fréquence, heure d’administration. Toute déviation non documentée constitue une faute professionnelle. Pour un rappel des missions et du cadre légal, voir notre article sur le rôle de l’infirmier en EHPAD.
Deuxième rôle : la surveillance et la traçabilité. L’IDE doit documenter quotidiennement dans le dossier de soins les signes cliniques du sevrage — irritabilité, insomnie rebond, tremblements, sudation, anxiété, nausées. Cette traçabilité est protectrice sur le plan médico-légal : en cas d’incident (chute, décompensation), c’est elle qui prouve le respect du protocole prescrit.
Troisième rôle : le signalement au médecin. Il est obligatoire dès l’apparition de : refus catégorique du résident, symptômes sévères de sevrage, chute survenant dans les 48 heures suivant une réduction de dose, ou état confusionnel aigu. L’IDEC assure la coordination de l’équipe soignante : homogénéité du protocole, formation des nouvelles recrues, interface avec le médecin coordonnateur.
Rôle du médecin coordonnateur : pilotage et conformité HAS
La déprescription des benzodiazépines est intégrée aux indicateurs de qualité évalués dans le cadre de la démarche HAS. Le médecin coordonnateur est le pivot de cette démarche : il identifie les résidents en prescription inappropriée, initie le dialogue avec les prescripteurs habituels et valide les protocoles de réduction. Sa mission dépasse le cas individuel — il doit piloter un programme institutionnel de réduction des benzodiazépines, avec un tableau de bord des prescriptions et un suivi trimestriel des indicateurs.
Pour les directeurs d’EHPAD, ce programme est un levier d’amélioration du score HAS lors des évaluations externes. La même logique s’applique à d’autres classes médicamenteuses : lire aussi Déprescription des statines après 80 ans en EHPAD.
Alternatives non médicamenteuses pour prévenir le rebond
La déprescription est facilitée lorsqu’elle s’accompagne d’alternatives non pharmacologiques. L’activité physique adaptée (APA) réduit l’anxiété résiduelle et améliore la qualité du les troubles du sommeil apres 75 ans. La musicothérapie et les séances de relaxation offrent un cadre sécurisant lors des nuits difficiles. L’aménagement environnemental — luminothérapie matinale, réduction des nuisances sonores nocturnes, veilleuses douces — limite les perturbations du rythme circadien.
Ces approches s’inscrivent dans le projet de soins individualisé de chaque résident. Leur mise en place progressive, idéalement dès l’admission, réduit le risque d’entrée dans une prescription inappropriée lors des premiers mois — la fenêtre la plus critique identifiée par l’Irdes.
Checklist IDE pour une déprescription sécurisée
- Prescription médicale datée et signée avec le schéma de réduction complet (doses et paliers)
- Consentement du résident (ou de son représentant légal) documenté dans le dossier
- Feuille de surveillance infirmière : symptômes de sevrage, fréquence de recueil, critères d’alerte médecin
- Transmission à l’équipe de nuit (les signes de sevrage sont souvent nocturnes)
- Évaluation renforcée du risque de chute pendant toute la période de décroissance
- Consultation de suivi programmée à 1 semaine du premier palier, puis tous les 15 jours
- Documentation de l’arrêt complet dans le dossier de soins et le dossier pharmaceutique


