Benzodiazépines en EHPAD : la surexposition touche près d'un résident sur deux
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Benzodiazépines en EHPAD : la surexposition touche près d’un résident sur deux

13 mai 2026 10 min de lecture Aurélie Mortel
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Benzodiazépines en EHPAD : la campagne de l’ANSM lancée le 10 avril 2025 révèle qu’un résident sur deux est exposé à une prescription potentiellement inappropriée de ces médicaments — un taux plus que double comparé aux personnes âgées vivant à domicile. Alors que ces molécules ne devraient être prescrites que de façon temporaire, elles s’installent durablement dans les ordonnances dès l’admission en établissement. La prise en charge de la souffrance psychique du grand âge exige une réponse bien plus nuancée que la sédation chimique systématique.

La France, deuxième pays consommateur de benzodiazépines en Europe

Le 10 avril 2025, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a lancé une campagne nationale de sensibilisation sur le bon usage des benzodiazépines et médicaments apparentés dans le traitement de l’anxiété et de l’insomnie. Le constat est sans appel : plus de 9 millions de Français ont été traités par une benzodiazépine en 2024, plaçant la France au deuxième rang européen en termes de consommation, derrière l’Espagne.

Ces médicaments — anxiolytiques et hypnotiques — ne sont pourtant pas anodins chez les sujets âgés. La Haute Autorité de Santé (HAS) recommande une durée de traitement de quelques jours à trois semaines pour les hypnotiques, et de douze semaines au maximum pour les anxiolytiques. Or, selon l’enquête menée pour l’ANSM en janvier 2025, plus d’un patient sur trois utilisant ces médicaments estime ne prendre aucun risque avec ce traitement — un écart de perception particulièrement préoccupant chez les patients les plus âgés.

La campagne ANSM s’inscrit dans la Grande cause nationale 2025 sur la santé mentale et cible prioritairement le grand public, les prescripteurs et les professionnels de santé. Elle met en avant des alternatives non médicamenteuses : activité physique adaptée, techniques de relaxation, thérapies cognitivo-comportementales et soutien social. Chez les personnes âgées en particulier, les risques spécifiques des benzodiazépines — chutes, troubles cognitifs, réactions paradoxales — en font des médicaments à manier avec une extrême prudence, et à déprescrire activement lorsqu’ils sont prescrits depuis trop longtemps.

En EHPAD, une surexposition qui s’installe dès l’admission

Le problème prend une dimension structurelle en EHPAD. Selon une étude publiée dans la revue Pharmacoepidemiology and Drug Safety (Drusch et al., Irdes), 48 % des résidents en EHPAD font l’objet d’une prescription potentiellement inappropriée de benzodiazépines — contre 21,5 % des personnes âgées vivant à domicile. Plus préoccupant encore : la probabilité de recevoir une telle prescription augmente de dix points après l’entrée en établissement. Cette hausse est principalement portée par des prescriptions chroniques d’anxiolytiques, souvent initiées durant les deux premiers trimestres suivant l’admission — et rarement interrompues par la suite.

Ce phénomène ne peut être dissocié de l’état psychologique des résidents. Selon la DREES (Études et Résultats n°1141, enquête CARE, 2020), un tiers des résidents en établissement se trouve en situation de détresse psychologique — contre un quart des personnes âgées vivant à domicile. Un résident sur cinq déclare souffrir de dépression. Cinquante pour cent consomment des antidépresseurs, contre 14 % des plus de 75 ans à domicile. Le manque de motivation est sept fois plus fréquent en établissement qu’à domicile : un indicateur qui pointe vers des formes d’apathie profonde, distinctes d’une simple tristesse passagère.

Ces données dessinent un paradoxe structurel : la souffrance psychique des résidents est bien réelle, mais la réponse pharmacologique quasi-systématique n’en est pas pour autant adaptée à chaque tableau clinique. La souffrance psychique du grand âge est plurielle — dépression, anxiété généralisée, SPCD (symptômes psychologiques et comportementaux des démences), confusion aiguë, psychoses tardives — et chaque situation appelle une approche différenciée, souvent non médicamenteuse en première intention.

Ce que les équipes soignantes doivent changer concrètement

Le médecin coordonnateur est en première ligne pour réviser les ordonnances existantes et éviter les initiations inappropriées à l’admission. Son rôle inclut l’instauration d’une revue médicamenteuse systématique dans les trente jours suivant l’entrée, et l’information des prescripteurs libéraux intervenant dans l’établissement sur les seuils d’indication et les alternatives disponibles pour chaque tableau clinique.

L’IDEC et les infirmiers assurent la surveillance des effets indésirables — chutes nocturnes, confusion, somnolence diurne — et peuvent alerter sur les signes de surexposition. Identifier un épisode anxieux lié à une décompensation situationnelle plutôt qu’à un trouble psychiatrique chronique exige une compétence clinique en gériatrie et en psychopathologie du vieillissement que la formation initiale ne couvre que partiellement. C’est précisément dans ce cadre que cet ouvrage de référence en psychogériatrie apporte une valeur opérationnelle aux équipes : comprendre les mécanismes des SPCD, repérer les tableaux dépressifs atypiques du grand âge, maîtriser les interventions non médicamenteuses — autant de compétences permettant d’intervenir en amont de la prescription.

Les aides-soignants sont les premiers à observer les modifications comportementales au quotidien. Un résident agité la nuit, mélancolique au repas, replié sur lui-même : ces signaux faibles renvoient à la question de la souffrance psychique bien avant de justifier un recours médicamenteux. La formation de ces professionnels à la sémiologie psychiatrique du grand âge est un levier majeur, encore insuffisamment mobilisé dans beaucoup d’établissements.

Pour les équipes déjà confrontées à des résidents sous benzodiazépines au long cours, l’enjeu est aussi de piloter un processus de déprescription concertée — un champ que ce guide pluridisciplinaire sur la souffrance psychique du grand âge traite en intégrant les recommandations actualisées de la Société française de gériatrie et gérontologie (SFGG) et de la HAS, avec des repères pratiques mobilisables directement en équipe de soins.

Points de vigilance et perspectives réglementaires

L’ANSM a indiqué qu’un travail est en cours avec le Collège de médecine générale pour renforcer la formation des prescripteurs sur la déprescription chez les personnes âgées. Ces évolutions pourraient prochainement se traduire par de nouvelles recommandations de pratique clinique, avec une incidence directe sur les obligations des médecins coordonnateurs en EHPAD et sur les critères d’évaluation HAS.

Les établissements doivent d’ores et déjà anticiper plusieurs axes de travail :

  • Révision systématique à l’admission : évaluation de toutes les prescriptions de psychotropes dans les trente jours suivant l’entrée, avant tout renouvellement automatique
  • Traçabilité renforcée : documenter dans le DUI les tentatives de déprescription, les alternatives non médicamenteuses mises en place et les indicateurs de suivi comportemental
  • Formation pluridisciplinaire : partager entre IDE, IDEC, médecins coordonnateurs et psychologues un référentiel commun sur les SPCD et les seuils d’intervention médicamenteuse
  • Articulation avec les psychiatres consultants : l’accès aux soins psychiatriques en EHPAD reste insuffisant dans de nombreux territoires, rendant d’autant plus nécessaire la montée en compétences des équipes internes

Pour les établissements engagés dans une démarche qualité HAS, la gestion des psychotropes constitue désormais un axe d’amélioration prioritaire dans le cadre des évaluations. La référence en psychogériatrie pour les équipes EHPAD peut constituer un support de formation interne solide pour accompagner ces évolutions de pratiques, de la compréhension des mécanismes neurobiologiques à la mise en œuvre d’approches non médicamenteuses validées.

Sources : ANSM, campagne benzodiazépines, 10 avril 2025DREES, Études et Résultats n°1141, janvier 2020

Questions fréquentes

Quelle est la durée maximale recommandée pour une prescription de benzodiazépines chez un résident en EHPAD ?
Selon la Haute Autorité de Santé (HAS), la durée maximale recommandée est de quelques jours à trois semaines pour les hypnotiques (somnifères), et ne doit pas dépasser douze semaines pour les anxiolytiques. Ces limites sont fréquemment dépassées en EHPAD, notamment en raison des renouvellements automatiques d’ordonnances. L’ANSM recommande que la stratégie de déprescription soit planifiée dès l’initiation du traitement, et non ajoutée a posteriori.
Quelles alternatives non médicamenteuses existent pour gérer l’anxiété et les SPCD en EHPAD ?
La HAS et la SFGG recommandent en première intention des approches non médicamenteuses pour la prise en charge des SPCD (symptômes psychologiques et comportementaux des démences) : musicothérapie, stimulation sensorielle (approche Snoezelen), activités physiques adaptées, thérapies de réminiscence, présence humaine accrue en période d’agitation nocturne, et aménagement de l’environnement sonore et lumineux. Ces interventions, pour être efficaces, nécessitent une formation des équipes à la sémiologie psychiatrique du vieillissement et à la distinction des tableaux cliniques.
Le médecin coordonnateur peut-il s’opposer à une prescription de benzodiazépines faite par un médecin traitant extérieur à l’EHPAD ?
Non, le médecin coordonnateur n’a pas de droit de prescription individuelle sur les résidents. Son rôle est d’émettre un avis sur la pertinence des prescriptions lors de la revue médicamenteuse pluridisciplinaire, et d’alerter le médecin traitant en cas de prescription potentiellement inappropriée. Il peut en revanche inscrire la révision des prescriptions de psychotropes dans le projet de soins personnalisé et proposer une concertation collégiale avec les prescripteurs libéraux intervenant dans l’établissement.
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