L’illectronisme des salariés s’invite dans l’agenda RH du secteur médico-social : l’OPCO Santé ouvre un nouveau parcours de formation, adossé à une étude de terrain qui interroge la manière dont les structures accompagnant des personnes âgées ou handicapées repèrent — ou ne repèrent pas — les difficultés numériques de leurs équipes.
Les faits
L’OPCO Santé lance son Parcours vers l’autonomie numérique, qui sera officiellement déployé à partir du 15 septembre 2026. Ce dispositif s’articule autour de 11 modules, conçus pour répondre à deux besoins bien distincts au sein des structures : un volet pour les salariés et un volet pour l’encadrement.
Pour les salariés, huit modules suivent une logique progressive et individualisée. Le parcours démarre par un module socle de trois jours, intitulé « Développer ses compétences numériques professionnelles et donner du sens à la transition numérique dans les secteurs du soin et de l’accompagnement social ». Un module optionnel d’une journée, centré sur les savoirs numériques les plus élémentaires (clavier, souris, organisation des fichiers), peut également être proposé aux salariés les plus éloignés du numérique. À l’issue de ce socle, un diagnostic personnalisé oriente chaque salarié vers des modules d’approfondissement adaptés à ses besoins réels.
Côté encadrement, trois modules de formation sont proposés aux dirigeants, managers et fonctions RH : « Sensibilisation à l’illettrisme et à l’illectronisme », « Concevoir et déployer des formations inclusives » et « Prendre en compte l’illettrisme et l’illectronisme au sein des équipes ».
Sur l’accès, l’OPCO Santé est précis : Les formations seront ouvertes à l’ensemble des adhérents de la branche 3SMS, quelle que soit la taille de leur établissement, grâce à une enveloppe financière dédiée pour l’année 2026. Elles seront également accessibles aux adhérents des autres branches de l’OPCO Santé. Des sessions pourront être organisées en inter comme en intra-entreprise, animées par des formateurs expérimentés dans l’accompagnement des publics en difficulté avec l’écrit et le numérique. À titre de repère, les branches signataires représentent plus de 21 800 établissements et près de 785 000 salariés pour le seul secteur sanitaire, social et médico-social à but non lucratif — des chiffres qui ne désignent ni spécifiquement les bénéficiaires du parcours, ni le seul secteur des EHPAD.
Enfin, un outil est déjà accessible : Evapro, développé par l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI) et disponible depuis le 25 juin. L’OPCO Santé y avait consacré un temps de présentation : un webinaire de découverte est organisé le vendredi 11 septembre 2026, de 14 h à 15 h, une échéance déjà passée à la publication de cet article, mais l’outil d’auto-diagnostic reste, lui, disponible pour les structures qui souhaitent s’en saisir.
Mise en perspective
Ce nouveau parcours s’inscrit dans le cadre de l’EDEC Grand Âge et Autonomie : un engagement de développement de l’emploi et des compétences signé le 20 octobre 2021 entre l’État et les branches professionnelles concernées. Dans ce cadre, l’OPCO Santé a lancé l’étude relative à la transition numérique et à la lutte contre l’illettrisme et l’illectronisme, dont est née l’offre de formation. Menée entre janvier 2024 et février 2025 par un groupement d’experts, elle a mobilisé une enquête documentaire, des entretiens individuels et collectifs, ainsi qu’une phase d’expérimentation auprès de plusieurs grands comptes du secteur. Il faut donc distinguer deux temps : l’étude, qui a documenté un état des lieux, et l’offre de formation, qui en découle mais s’en distingue par son calendrier et son contenu.
L’étude précise également le poids de la branche voisine de l’Hospitalisation privée dans ce même cadre EDEC : Les 3000 établissements de la branche du secteur de l’hospitalisation privée, dont 1000 établissements dans le secteur sanitaire et 2000 dans le secteur médico-social, qui emploient un peu moins de 250 000 salariés et représentent 25% de l’offre de soins hospitaliers et 20% des places d’accueil d’EHPAD en France. Ce dernier chiffre ne définit pas le public visé par le nouveau parcours — il situe seulement l’ampleur du secteur dans lequel l’étude a été conduite, EHPAD compris. Sur un autre registre, celui du recrutement, nous avons par ailleurs analysé le bilan des POEC de l’OPCO Santé.
C’est surtout l’enquête de terrain qui éclaire l’angle mort du sujet. L’enquête en ligne montre que la majorité des structures (près de 56%) n’ont pas de pratiques permettant d’identifier les salariés rencontrant des difficultés avec le numérique. Or, les aide-soignant/es et infirmier/es représentent plus du tiers des répondants parmi les professionnels de terrain interrogés — deux métiers qui, à notre lecture, utilisent au quotidien le logiciel EHPAD et dossier usager informatisé. L’étude voit pourtant dans ce dossier un indice possible de repérage, tout en constatant que « Les données de reporting concernant l’utilisation du dossier usager informatisé (DUI) par les salariés sont très peu exploitées. » Lors d’une session d’expérimentation menée dans un EHPAD et un IME, les profils métiers concernés étaient ici aides-soignantes, agents de service et infirmières. Au sujet d’une autre session d’expérimentation de l’étude, une note ajoute : Concernant la population des infirmières, il est noté que plusieurs cas ont montré des situations d’illectronisme, notamment concernant des personnes qui ont eu leur diplôme depuis plus de 15 ans.
À l’échelle nationale, le sujet dépasse largement le seul secteur : en 2024, plus de trois millions de personnes en France rencontraient encore des difficultés avec les compétences numériques de base. Ce chiffre concerne la population générale et ne se confond pas avec les effectifs du secteur sanitaire, social et médico-social ; il replace néanmoins l’enjeu de l’illectronisme professionnel dans un contexte de société plus large, un sujet que nous avons aussi abordé sous l’angle de la manière de former à la fracture numérique en EHPAD.
Impact concret par profil métier
Les points qui suivent relèvent de la lecture de SOS EHPAD et n’engagent pas l’OPCO Santé, dont l’actualité renvoie, pour l’inscription, vers les organismes de formation. Ils visent seulement à situer ce que le nouveau parcours et l’étude qui l’a précédé peuvent signifier concrètement, selon les profils, au sein d’un EHPAD.
Pour la direction, ce parcours peut, à notre lecture, trouver sa place dans le plan de formation, aux côtés d’autres priorités comme les sensibilisations que la HAS demande de prouver. Documenter une démarche de repérage de l’illectronisme — même modeste — pourrait ainsi trouver sa place dans le plan de formation annuel, sans que rien dans le dossier de l’OPCO Santé n’en fasse une obligation.
Pour un responsable RH ou un cadre, l’enjeu du repérage rejoint, selon nous, les problématiques plus larges de recrutement et fidélisation : un salarié en difficulté avec les outils numériques peut se sentir mis à l’écart sans que cela soit jamais nommé. Une attention portée à ce sujet, en amont d’un plan de formation, pourrait selon SOS EHPAD contribuer à sécuriser des parcours professionnels plutôt qu’à sanctionner une lacune.
Pour l’IDEC, souvent en première ligne sur l’usage quotidien du dossier usager informatisé, le module socle du parcours pourrait, à notre avis, s’articuler avec le plan de formation soignant piloté par l’IDEC, en commençant par repérer les besoins réels des équipes — sachant que l’étude, elle, pointe surtout l’absence de pratiques de repérage dans une majorité de structures.
Pour les aides-soignants et les ASH, les aides-soignants comptant, avec les infirmiers, parmi les répondants de terrain de l’enquête, et les agents de service parmi les profils d’une session d’expérimentation, SOS EHPAD retient surtout un principe de lecture : une difficulté avec le numérique n’est ni un manque de compétence professionnelle ni un frein à l’évolution, mais un sujet de formation comme un autre, auquel le module optionnel d’une journée sur les savoirs numériques élémentaires apporte, à notre lecture, une porte d’entrée.
Perspectives
À ce stade, et toujours de notre point de vue, plusieurs échéances méritent d’être suivies par les équipes RH et direction. La première tient au calendrier : le déploiement à partir de la mi-septembre laissera progressivement apparaître le rythme réel des sessions, en inter comme en intra-entreprise. La seconde tient au financement : l’OPCO Santé annonce une enveloppe financière dédiée pour la branche 3SMS. La troisième, enfin, tient à la méthode : le constat de l’étude sur la faible exploitation des données d’usage du DUI invitent, à notre lecture, à interroger les pratiques internes avant même d’inscrire qui que ce soit à une formation — un préalable que ni l’OPCO Santé ni l’étude ne rendent obligatoire, mais qui peut donner du sens à la démarche.


