Le repositionnement des résidents à risque d’escarre rythme une bonne partie du travail de l’aide-soignante en EHPAD, mais un planning chargé rend cette cadence difficile à tenir sans priorisation claire ni transmission fiable entre les équipes. Cet article ne revient pas sur la technique du geste ni sur le choix du matériel, déjà traités ailleurs sur le site, mais sur l’organisation qui permet de la tenir dans la durée : sur quoi s’appuyer pour prioriser, que tracer, que transmettre, et ce que la charge physique du métier impose en retour.
Ce sujet s’inscrit dans une problématique plus large, traitée par le guide complet consacré à la prévention des escarres en EHPAD ; le geste de repositionnement lui-même est détaillé dans l’article consacré aux fiches techniques par équipe.
Le cadre de référence du repositionnement en EHPAD
Une recommandation ancienne continue de servir de repère : « Des changements de position doivent être planifiés toutes les 2 à 3 heures, voire à une fréquence plus élevée » (grade B), et les phénomènes de cisaillement et de frottement doivent être évités par une installation et une manutention adéquates du patient. Ce chiffre provient de la conférence de consensus de la HAS, alors ANAES, publiée en 2001 : aucune actualisation plus récente de ce seuil horaire n’a été retrouvée dans les sources disponibles, et cet article n’en fait pas une donnée récente qu’elle n’est pas.
Le décubitus latéral oblique à 30° par rapport au plan du lit est à privilégier car il réduit le risque d’escarre trochantérienne (grade C), une position dont les fiches techniques dédiées au repositionnement détaillent la mise en pratique, position par position.
Le geste s’inscrit aussi dans un périmètre de collaboration précis entre infirmier et aide-soignant, fixé par le code de la santé publique : ce que la HAS recommande et ce que la loi organise sont deux registres différents, l’un ne se substituant pas à l’autre.
Pour des actes et soins dispensés dans un établissement ou un service à domicile à caractère sanitaire, social ou médico-social, l’infirmier peut, dans le cadre de son rôle propre, confier sous sa responsabilité certains actes et soins qu’il détermine en fonction de l’évaluation de la situation clinique de la personne et qui figurent sur une liste fixée par arrêté du ministre chargé de la santé. Ces actes peuvent être confiés aux aides-soignants, auxiliaires de puériculture ou accompagnants éducatifs et sociaux avec lesquels il collabore et qu’il encadre, en fonction des formations et qualifications de chacun Cette collaboration peut s’inscrire dans le cadre des protocoles de soins infirmiers mentionnés à l’article R. 4311-4, un cadre précisé par le code de la santé publique.
Le référentiel de l’aide-soignant (arrêté du 10 juin 2021) traduit ce périmètre en tâches concrètes :
- Installation et aide aux déplacements de la personne à partir de ses ressources et des techniques de mobilisation
- Utilisation des dispositifs d’aide à la mobilisation et à la manutention dans le respect des règles de sécurité et d’ergonomie
- Repérage des situations à risque, signalement et mise en œuvre de mesures appropriées dans son champ de compétences
- Transmission, quels que soient l’outil et les modalités de communication, des observations recueillies pour maintenir la continuité des soins et des activités
Le programme de formation complète ce socle : « Observation et évaluation du risque d’atteinte à l’intégrité de la peau, notamment les escarres » y figure explicitement, aux côtés d’une « Mise en œuvre de soins personnalisés en collaboration avec l’infirmier et en lien avec l’équipe pluri-professionnelle à partir de l’évaluation de la situation ». Ce texte, consultable sur Légifrance, ne fixe aucune fréquence : celle-ci reste du ressort de la recommandation de 2001.
Évaluer, observer, tracer : ce que couvre la prévention
L’évaluation du risque s’appuie sur deux leviers : la HAS recommande d’« Identifier les facteurs de risque au moyen du jugement clinique » (grade C), associé à l’utilisation d’une échelle validée d’identification des facteurs de risque (grade B). Pour l’évaluation du risque d’escarre, il est recommandé d’utiliser, en association avec le jugement clinique, un outil commun d’évaluation du risque dès le contact initial avec le patient (grade C) — un outil que le guide dédié à l’évaluation du risque destiné aux IDEC détaille.
L’utilisation de l’échelle de Braden (grade B) ainsi que des études de sa validité en France sont recommandées. Sur cette échelle, « Un score total de 23 points est possible ». Plus le score est bas (15 ou moins), plus l’individu a de risque de développer une escarre Côté fréquence de réévaluation, La fréquence de réévaluation du risque n’est pas bien établie, il est néanmoins recommandé de procéder à une nouvelle évaluation à chaque changement d’état du patient (grade C) — sans seuil différencié selon le niveau de risque individuel.
Observer de manière régulière l’état cutané et les zones à risque (au moins quotidiennement, à chaque changement de position et lors des soins d’hygiène) afin de détecter précocement une altération cutanée (grade C) reste la base de la surveillance quotidienne. L’observation cutanée doit être associée à une palpation de la peau à la recherche d’une induration ou d’une chaleur, en particulier pour les peaux pigmentées — un repère que l’article sur les stades de l’escarre et la conduite à tenir approfondit.
À l’inverse, Le massage et la friction des zones à risque sont à proscrire (grade B) puisqu’ils diminuent le débit microcirculatoire moyen (grade C), un réflexe pourtant fréquent dans les équipes de nuit en sous-effectif.
La description et l’évaluation de l’escarre sont indispensables dès le début de la prise en soins et au cours du suivi et doivent être réalisées conjointement par l’infirmier et le médecin, dans le cadre d’une prise en compte globale du patient, ce qui situe le repositionnement dans un travail d’équipe. Une transcription des facteurs de risque, des mesures de prévention mises en œuvre et de l’observation de l’état cutané dans le dossier du patient est utile à la continuité des soins (grade C) : sans cela, l’équipe suivante repart de zéro.
Ce que cela change selon les profils
Pour l’aide-soignante, la cadence se heurte à un planning contraint : prioriser les résidents les plus à risque sans abandonner les autres, s’appuyer sur l’évaluation transmise par l’infirmier, et signaler ce qui sort de son champ de compétences — détaillé dans la fiche de poste de l’aide-soignante en EHPAD.
Le support matériel ne dispense jamais du changement de position : matériel et mobilisation restent complémentaires, comme le rappelle le guide de prescription des matelas et coussins anti-escarres. Le volet nutritionnel, autre levier distinct, fait l’objet d’un article dédié aux apports en compléments nutritionnels et à la surveillance.
Pour l’IDEC, l’enjeu est de coordonner : répartir le repositionnement sur le planning des équipes, formaliser les protocoles de collaboration avec l’infirmier, et vérifier que la transmission remonte au dossier plutôt que de rester orale d’une équipe à l’autre.
Cette charge organisationnelle s’ajoute à un métier physiquement exposé. Au sein du secteur SMS, les salariés travaillant en EHPAD sont particulièrement touchés par les TMS : 94 % des Maladies professionnelles reconnues au sein des EHPAD sont liés à des TMS, selon l’INRS, qui chiffre aussi le coût : L’impact financier et économique pour ces établissements est important : 46 millions d’euros de cotisations sont versées au titre de ces sinistres et plus de 660 000 jours de travail sont perdus du fait des arrêts de travail des salariés touchés. Un constat qui rejoint celui déjà documenté sur le site à propos de la sinistralité des aides-soignants en EHPAD.
Selon le rapport de l’IGAS sur l’attractivité des métiers de l’autonomie, Dans le secteur de l’âge et dans l’aide à domicile, le risque de manutention est le principal (respectivement de 70 % à 51 % des accidents du travail) suivi par les chutes de plain-pied ou dans une moindre mesure de hauteur (respectivement de 20 % à 23 %). Quelle que soit l’activité, la manutention manuelle en est la première cause : 61 % des accidents dans les activités hospitalières, 67 % dans les EHPAD, 44 % dans les ESAT, précise de son côté l’OPCO Santé dans son décryptage sur les tensions de recrutement.
Organiser la cadence sans épuiser l’équipe
Quelques repères pour tenir la cadence sans reposer sur la seule bonne volonté individuelle :
- utiliser l’échelle de risque dès l’admission et à chaque changement d’état du résident
- répartir le repositionnement dans le planning en priorisant les résidents à risque élevé, sans délaisser l’observation des autres
- utiliser systématiquement les dispositifs d’aide à la manutention, plutôt que de forcer en solo
- tracer dans le dossier, pas seulement à l’oral, les facteurs de risque, les positions réalisées et l’état cutané observé
- signaler sans délai à l’infirmier toute situation hors du champ de compétences de l’aide-soignante
Pour la technique proprement dite — installation, points d’appui, matériel utilisé — l’article dédié aux fiches techniques par équipe reste la référence à suivre pas à pas.
Une recommandation datée, une charge qui persiste
Deux éléments méritent d’être regardés avec la même honnêteté qu’ils ont été recherchés dans les sources disponibles.
D’une part, la fréquence de référence de repositionnement date de 2001 et n’a pas été retrouvée réactualisée depuis dans les publications HAS consultées : elle continue de circuler dans les pratiques faute d’un texte plus récent qui la remplace, sans qu’il existe non plus de seuil différencié selon que le résident soit à faible ou à haut risque.
D’autre part, la HAS objective cette exigence de traçabilité par un indicateur propre au secteur sanitaire (SSR, HAD) : Cet indicateur, présenté sous la forme d’un taux, évalue la traçabilité de l’évaluation du risque d’escarres dans les 7 jours suivant l’admission chez le patient adulte. Cet indicateur n’existe pas, à ce jour, sous une forme équivalente pour les EHPAD — mais il illustre l’attention institutionnelle portée à cette traçabilité côté sanitaire.
Sur le terrain de la prévention des risques professionnels, Face au double constat d’une sinistralité élevée et de l’échec des formations traditionnelles gestes et postures, une méthode d’intégration de la prévention des risques dans les actes de soin a été développée en France, à partir du travail mené par l’hôpital Saint-Joseph en 2012, un mouvement qui irrigue aujourd’hui la formation des aides-soignantes.
Questions fréquentes
À quelle fréquence faut-il repositionner un résident à risque d’escarre ?
L’aide-soignante peut-elle réaliser seule le repositionnement d’un résident ?
Que faut-il tracer dans le dossier après un repositionnement ?
Sources officielles
- HAS (ex-ANAES) — conférence de consensus sur la prévention et le traitement des escarres
- Légifrance — collaboration entre infirmier et aide-soignant dans le code de la santé publique
- Légifrance — arrêté relatif à la formation conduisant au diplôme d’État d’aide-soignant
- IGAS — rapport sur l’attractivité des métiers de l’autonomie et la réduction des risques professionnels
- OPCO Santé — décryptage sur les tensions de recrutement dans les métiers du soin et du lien
- INRS — document de référence sur la formation dans le secteur sanitaire et médico-social

