Mais la bataille pour le bon usage des antibiotiques reste à gagner
Un résident sur 40 touché par une infection, des antibiotiques prescrits trop souvent en prévention, des traitements insuffisamment réévalués… Les EHPAD français font-ils mieux qu’avant dans la lutte contre les infections ? L’enquête nationale 2024 de Santé publique France apporte des réponses contrastées qui interpellent tous les professionnels du secteur.
Alors que la France compte près d’un million de personnes âgées en établissement, la question des infections associées aux soins (IAS) reste un enjeu majeur de santé publique. Entre progrès encourageants et pratiques encore perfectibles, où en sommes-nous réellement ?
Les bonnes nouvelles d’abord : les infections reculent
Premier motif de satisfaction : les efforts payent. Les chiffres le prouvent noir sur blanc.
En 2024, seulement 2,35% des résidents présentent au moins une infection associée aux soins, contre 2,93% en 2016. Une baisse de près de 20% qui témoigne de l’amélioration des pratiques sur le terrain.
« Cette diminution significative montre que nos actions de prévention portent leurs fruits », souligne l’enquête menée auprès de 1 288 EHPAD représentant plus de 102 000 résidents. Un échantillon d’ampleur qui donne du poids aux conclusions.
Concrètement, cela signifie que sur 1 000 résidents, 6 personnes de moins qu’en 2016 développent une infection liée aux soins. Un progrès tangible qui mérite d’être souligné.
Le trio de tête des infections reste inchangé
Quand l’infection frappe, elle touche en priorité :
- Les voies respiratoires (36,2% des cas) – pneumonies, bronchites…
- Le système urinaire (31,7% des cas) – infections souvent récidivantes
- La peau (25,8% des cas) – escarres infectées, plaies…
Du côté des germes responsables, Escherichia coli continue de dominer les infections urinaires avec plus de la moitié des cas (53,9%), suivi par Klebsiella pneumoniae (11,6%) et Proteus mirabilis (7,5%).
Antibiotiques : la consommation stable cache des dérives inquiétantes
2,87% des résidents sous antibiotiques un jour donné. Ce chiffre, quasi-identique à celui de 2016 (2,76%), pourrait rassurer. Mais il masque une réalité plus complexe.
L’alarme des prescriptions préventives
Alerte rouge : les prescriptions à visée préventive explosent. Elles représentent désormais 22% des traitements contre seulement 13,6% en 2016. Une hausse de 60% qui interroge sur la pertinence de ces pratiques.
« Cette augmentation des prophylaxies, notamment urinaires, nécessite une évaluation critique », avertissent les experts. Car prescrire « au cas où » contribue directement au développement de l’antibiorésistance.
Des traitements trop longs, mal réévalués
Autre point noir : 34% des traitements curatifs dépassent les 7 jours recommandés. Plus préoccupant encore, seulement 31,8% des prescriptions font l’objet d’une réévaluation dans les 72 heures suivant leur initiation.
Un chiffre qui stagne depuis 2016 et révèle une pratique insuffisamment ancrée dans les habitudes soignantes.
Profil à risque : qui sont les résidents les plus vulnérables ?
L’enquête dresse le portrait-robot du résident à haut risque d’infection :
- 85 ans et plus
- Récemment hospitalisé (dans les 3 mois)
- Mobilité réduite (fauteuil, alitement)
- Incontinent
- Porteur d’escarres
- Opéré récemment (30 derniers jours)
- Équipé de dispositifs invasifs (sonde, cathéter…)
Ces facteurs de risque, cumulables, dessinent les contours d’une population particulièrement fragile nécessitant une vigilance renforcée.
Les failles du système révélées au grand jour
Documentation défaillante
Scandale silencieux : moins d’une infection sur deux est correctement documentée par un prélèvement microbiologique. Comment espérer un traitement adapté sans identifier précisément l’agent responsable ?
Cette lacune majeure compromet l’efficacité thérapeutique et favorise les prescriptions « à l’aveugle ».
Inégalités territoriales criantes
L’enquête révèle des disparités selon l’organisation des établissements. Les prescriptions d’antibiotiques sont significativement plus fréquentes dans les EHPAD :
- Sans procédure de réévaluation de l’antibiothérapie
- Sans accès à un référent en antibiothérapie
- Sans expertise hygiène disponible
Un constat qui pointe les inégalités d’accès aux bonnes pratiques selon les territoires et les moyens des établissements.
Les chantiers prioritaires pour 2025
Face à ces constats, plusieurs actions s’imposent avec urgence :
1. Révolutionner la documentation
- Systématiser les prélèvements avant prescription
- Former massivement aux techniques de prélèvement
- Équiper correctement les laboratoires de proximité
2. Encadrer les prescriptions préventives
- Évaluer rigoureusement chaque indication prophylactique
- Limiter dans le temps les traitements préventifs
- Questionner systématiquement leur pertinence
3. Imposer la réévaluation systématique
- Rendre obligatoire la réévaluation à 72 heures
- Former les prescripteurs à cette pratique
- Mettre en place des outils de suivi
4. Réduire les inégalités d’accès
- Garantir un référent antibiothérapie par territoire
- Mutualiser l’expertise hygiène entre établissements
- Développer la télémédecine spécialisée
L’engagement collectif, clé du succès
62% des EHPAD participants à l’enquête se sont portés volontaires, témoignage d’une prise de conscience généralisée. Cette mobilisation spontanée constitue un terreau favorable aux changements nécessaires.
« L’implication des professionnels de terrain reste notre meilleur atout », confirment les organisateurs de l’enquête. Car derrière chaque statistique se cache une réalité humaine : celle de résidents vulnérables dont la sécurité dépend de nos pratiques quotidiennes.
Vers une nouvelle ère de la prévention
Les résultats 2024 marquent un tournant. Si la baisse des infections associées aux soins constitue une victoire incontestable, les dérives observées dans l’usage des antibiotiques sonnent comme un rappel à l’ordre.
Le défi est désormais clair : poursuivre la dynamique positive en matière de prévention tout en révolutionnant nos pratiques de prescription. Une équation complexe qui nécessite l’engagement de tous les acteurs, des soignants de première ligne aux décideurs institutionnels.
L’avenir de nos aînés en dépend. Et c’est maintenant que tout se joue.
Enquête nationale de prévalence 2024 – Santé publique France Coordination : Réseau de prévention des infections et de l’antibiorésistance (RéPIA)


