Dans la salle de pause, le silence devient pesant après une remarque mal comprise. Un mot, un geste, une façon de répondre à la hiérarchie. Les micro-tensions s’accumulent dans les équipes d’EHPAD. Pourtant, personne n’en parle vraiment. Ces incompréhensions culturelles, souvent invisibles, fragilisent le quotidien des professionnels et peuvent compromettre la qualité de l’accompagnement. Avec près de 40% des aides-soignants issus de l’immigration selon le Ministère du Travail en 2023, la diversité culturelle est devenue une réalité incontournable du secteur médico-social.
Une diversité qui s’impose face à la pénurie
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plus de 80 000 projets de recrutement d’aides-soignants ont été identifiés en 2023, dont 75% considérés comme difficiles à pourvoir. Face à cette crise du personnel, les EHPAD se tournent massivement vers des professionnels d’origine étrangère. Cette diversification des équipes s’accélère depuis plusieurs années.
Dans les Pyrénées-Atlantiques, l’association L’Arribet a même créé en 2019 un service dédié aux mineurs non accompagnés. Leur objectif est clair : former ces jeunes aux métiers d’aide-soignant et d’ASH. Douze mineurs sont ainsi en permanence en contrat d’apprentissage dans les quatre établissements du réseau. Cette initiative répond à un besoin urgent de recrutement.
Le secteur privé est particulièrement touché. 49% des EHPAD privés déclarent rencontrer des difficultés de recrutement, contre 38% dans le public. Pour compenser, beaucoup misent sur des personnels venus d’Afrique, du Maghreb, d’Asie du Sud-Est ou d’Europe de l’Est. Ces professionnels apportent des compétences indéniables. Mais leur arrivée soulève aussi des questions de communication que peu d’établissements anticipent.
Le renouvellement du personnel est constant. 15% du personnel d’EHPAD a moins d’un an d’ancienneté. Cette rotation permanente complique la construction d’une culture d’équipe commune. Les nouveaux arrivants doivent s’intégrer rapidement dans des environnements où les codes sont rarement explicités.
Le poids des mots mal choisis
Fatima travaille comme aide-soignante depuis trois ans dans un EHPAD des Hauts-de-Seine. Elle a grandi au Maroc avant de venir en France. Un jour, une collègue lui dit en souriant : « Tu es vraiment courageuse de faire ce métier ». Fatima accuse le coup. Est-ce un compliment ou une forme de condescendance ? Elle ne sait pas comment interpréter cette remarque.
Ce type de situation se répète quotidiennement dans les établissements. Les mots portent des sens différents selon les cultures. Ce qui semble anodin pour les uns peut blesser les autres. Une étude menée par le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail révèle que 80% des erreurs de communication en milieu interculturel sont dues à des différences culturelles.
Les formulations indirectes posent problème. Dans certaines cultures, on évite la confrontation directe. On suggère plutôt qu’on n’affirme. « Il serait peut-être bien de… » devient une manière polie de demander quelque chose. Mais ces tournures passent pour de l’hésitation dans un environnement français où la franchise est valorisée.
L’humour est un terrain encore plus glissant. Les blagues de salles de pause, censées détendre l’atmosphère, peuvent créer des malaises profonds. L’ironie et le second degré ne se traduisent pas facilement. Christophe, aide-soignant camerounais de 28 ans, confie dans un reportage de Marcelle Media : « Au début, je ne comprenais pas toujours si mes collègues se moquaient de moi ou me taquinaient gentiment ».
Les diminutifs et surnoms, très présents dans les équipes françaises, peuvent aussi poser question. Appeler quelqu’un par son prénom raccourci est un signe de familiarité. Mais pour certaines personnes venant de cultures où le respect passe par la distance formelle, cela peut sembler irrespectueux.
La hiérarchie implicite qui divise
Dans un EHPAD parisien, Sophie, infirmière coordinatrice, demande à Lan, aide-soignante vietnamienne, de modifier une procédure de soins. Lan acquiesce poliment. Le lendemain, rien n’a changé. Sophie s’agace de ce qu’elle perçoit comme de la mauvaise volonté. Lan, elle, pensait que c’était une suggestion, pas un ordre.
Les rapports hiérarchiques varient considérablement d’une culture à l’autre. En France, on valorise une certaine horizontalité. Les aides-soignants peuvent contester une décision, exprimer un désaccord. Cette liberté de parole est vue comme un signe de maturité professionnelle.
Mais dans d’autres systèmes culturels, remettre en question un supérieur équivaut à un manque de respect grave. On ne dit pas non à quelqu’un qui a plus d’ancienneté ou un statut supérieur. On trouve plutôt des moyens détournés de faire passer le message. Ces codes implicites créent des incompréhensions majeures.
Les réunions d’équipe sont révélatrices de ces décalages. Certains professionnels prennent spontanément la parole, coupent leurs collègues, débattent avec animation. D’autres restent silencieux, attendant qu’on les sollicite explicitement. Cette différence n’est pas une question de timidité. C’est une question de codes sociaux.
Les études sur les équipes multiculturelles montrent que 90% des conflits interculturels dans les entreprises sont dus à ces malentendus. Le secteur médico-social n’échappe pas à cette réalité. Un manager interculturel témoigne dans un article de Finaxim : « J’ai travaillé avec une entreprise française dont la moitié des salariés étaient basés en Asie. Malgré une excellente volonté, les équipes ne se comprenaient pas ».
La notion de temps varie aussi. En France, les horaires sont généralement stricts. Un soin programmé à 10h doit être fait à 10h. Dans d’autres cultures, on privilégie une approche plus souple, plus adaptée au contexte du moment. Ces divergences génèrent des tensions lors des transmissions.
Le non-verbal qui trahit
La communication non verbale représente 55% de notre communication globale selon le Center for Nonverbal Studies. Dans les EHPAD, où les gestes comptent autant que les mots, ces différences deviennent cruciales.
Le contact visuel en est un exemple frappant. Dans la culture française, regarder quelqu’un dans les yeux est un signe d’honnêteté et de respect. Baisser les yeux peut être interprété comme de la gêne ou de la dissimulation. Pourtant, dans de nombreuses cultures asiatiques ou africaines, soutenir le regard d’un supérieur ou d’une personne plus âgée est irrespectueux.
Une IDEC raconte : « J’ai longtemps cru qu’une de mes aides-soignantes me mentait parce qu’elle évitait mon regard. J’ai mis plusieurs mois à comprendre que c’était sa façon de me montrer du respect ».
Les gestes de la main posent également problème. Le pouce levé, très utilisé en France pour signifier « c’est bon », peut avoir des connotations vulgaires dans certains pays du Moyen-Orient. Le signe OK formé avec le pouce et l’index est offensant au Brésil ou en Turquie.
La distance physique est un autre point sensible. Les Français se situent dans une zone médiane. Ni trop proches comme les cultures méditerranéennes, ni très distants comme certaines cultures nordiques ou asiatiques. Ces écarts créent des inconforts physiques dans les vestiaires, lors des transmissions, pendant les soins à deux.
Le ton de voix compte énormément. Un directeur d’EHPAD témoigne : « On me reprochait de crier sur mes équipes. Je ne criais pas, j’étais juste directif. Mais pour des collègues venus d’Europe du Nord, mon ton était agressif ».
Les manifestations émotionnelles diffèrent aussi. Pleurer au travail est mal vu en France, signe de faiblesse professionnelle. Dans d’autres cultures, exprimer sa tristesse après le décès d’un résident est naturel et attendu. Ces divergences créent des jugements hâtifs sur le professionnalisme de chacun.
Les malentendus linguistiques du quotidien
La langue française elle-même est un obstacle majeur. Même pour des professionnels qui la parlent couramment, certaines subtilités échappent. Les expressions idiomatiques posent des problèmes constants.
« Mettre les pieds dans le plat », « tourner autour du pot », « noyer le poisson » : ces formules n’ont aucun sens pour qui les entend pour la première fois. Dans une transmission urgente, ces expressions peuvent bloquer la compréhension du message essentiel.
Le vocabulaire médical ajoute une couche de complexité. Les termes techniques s’accumulent. Dysphagie, escarre, démence, déambulation. Les professionnels étrangers doivent maîtriser ce lexique spécialisé en plus de la langue courante.
Les accents créent aussi des tensions. Une étude publiée dans Harvard Business Review révèle que les malentendus liés à la communication non verbale peuvent entraîner des tensions et des conflits dans les équipes internationales. Un accent marqué peut être perçu comme un manque de professionnalisme, alors qu’il n’a aucun rapport avec les compétences.
Certains établissements ont constaté un phénomène particulier. Les locuteurs d’une langue commune se regroupent naturellement pendant les pauses. Ils parlent leur langue maternelle entre eux. Ce comportement, normal et rassurant pour eux, génère de la méfiance chez les autres. « Ils parlent de nous », pensent certains collègues. « Ils se moquent de nous dans leur langue ».
Le cas de Marché du Store au Québec illustre bien ce problème. L’entreprise a résolu ces tensions en proposant des cours de francisation. La langue officielle est devenue un vecteur de fédération et de compréhension. Les mésententes ont diminué.
La salle de pause, théâtre des tensions
La salle de pause concentre tous ces enjeux. C’est un lieu informel où les codes professionnels se relâchent. Mais c’est aussi là que les différences culturelles s’expriment le plus fortement.
Les habitudes alimentaires en sont l’illustration la plus visible. Les odeurs de cuisine varient selon les origines. Ce qui est un délice pour les uns peut incommoder les autres. Les remarques désobligeantes fusent parfois. « Ça sent fort ton plat », « Tu manges vraiment ça ? ». Ces commentaires, même formulés sans méchanceté, blessent.
Le bruit est un autre sujet de friction. Certaines cultures valorisent l’animation, les conversations animées, les rires sonores. D’autres privilégient le calme, la retenue. Dans un espace confiné comme une salle de pause, ces différences deviennent source de conflits.
Les discussions religieuses s’invitent parfois. Le ramadan, par exemple, questionne l’organisation. Peut-on manger devant quelqu’un qui jeûne ? Doit-on adapter les horaires de pause ? Ces sujets délicats sont rarement abordés frontalement. On préfère laisser les tensions s’installer.
Les codes vestimentaires hors travail révèlent aussi des différences. En tenue civile, certaines portent le voile, d’autres des vêtements très courts. Ces choix personnels deviennent parfois objets de commentaires, de jugements implicites.
Les résidents, acteurs malgré eux
Les résidents d’EHPAD, souvent issus d’une époque où la diversité culturelle était moins présente, réagissent différemment à cette évolution. Certains s’adaptent facilement. Monsieur Dufau, 102 ans, profite des origines camerounaises de Christophe pour évoquer ses souvenirs au Maroc. L’échange devient enrichissant.
Mais d’autres résidents manifestent de la méfiance, voire du racisme. Selon un article publié sur SOS EHPAD en novembre 2024, les comportements discriminatoires des résidents envers le personnel sont un sujet préoccupant. Les directeurs doivent agir pour préserver la qualité des soins et le bien-être des équipes.
Une aide-soignante témoigne : « Madame B. refuse que je m’occupe d’elle. Elle dit qu’elle préfère quelqu’un de français. Ça me blesse chaque fois ». Ces situations mettent les équipes en porte-à-faux. Faut-il respecter les préférences du résident, même discriminatoires ? Comment protéger le personnel ?
Les familles peuvent aussi tenir des propos blessants. Elles exigent parfois qu’un soignant en particulier ne s’occupe pas de leur parent. Ces demandes, basées sur des préjugés, créent des situations humainement difficiles à gérer pour les directions.
Le Baromètre Social des EHPAD publié en 2022 indique que les établissements qui soutiennent activement leur personnel enregistrent une baisse de 30% du taux d’absentéisme lié au stress. La reconnaissance officielle du problème renforce le sentiment de sécurité.
L’invisibilisation des compétences
La diversité culturelle apporte pourtant une richesse considérable. Les professionnels issus de l’immigration ont souvent une expérience du soin qui diffère de celle enseignée en France. Leurs approches, leurs techniques, leur rapport aux personnes âgées peuvent enrichir les pratiques d’équipe.
Mais ces compétences sont rarement valorisées. On attend d’eux qu’ils s’adaptent au modèle français sans jamais questionner ce modèle. Leurs savoirs antérieurs sont invisibilisés, voire dévalorisés. « C’est comme ça qu’on fait en France », « Tu verras, ici on procède différemment » : ces phrases répétées gomment leur expertise.
Une infirmière marocaine raconte : « Dans mon pays, j’avais une approche très familiale du soin. Je prenais le temps, j’écoutais les histoires. Ici, on me dit que je suis trop lente, pas assez efficace ». Son style, pourtant adapté à une population âgée en quête de relation, est perçu comme un défaut.
Les diplômes étrangers posent aussi question. Un médecin tunisien ne peut exercer qu’après une procédure longue et complexe. Il travaille donc comme aide-soignant en attendant la reconnaissance de ses qualifications. Ses connaissances médicales sont connues de l’équipe mais non officielles. Cette situation ambiguë crée des tensions.
La question de la langue maternelle dans le soin est débattue. Certains résidents sont eux-mêmes d’origine étrangère. Pouvoir parler portugais, arabe ou italien avec un soignant qui comprend est un réconfort immense. Mais ces interactions sont parfois mal vues, considérées comme non professionnelles.
La formation, grande absente
Les formations initiales d’aide-soignant ou d’infirmier n’intègrent quasiment pas la dimension interculturelle. On enseigne les techniques de soin, la physiologie, la législation. Mais on ne prépare pas les futurs professionnels à travailler dans des équipes multiculturelles.
Les instituts de formation commencent tout juste à intégrer des modules sur la communication interculturelle. Ces enseignements restent marginaux, souvent optionnels. Pourtant, les recherches montrent que 56% des équipes multiculturelles rencontrent des difficultés de communication en raison de différences culturelles selon une étude de l’Université de Harvard.
Les formations continues en EHPAD sont rares sur ce sujet. Le budget formation, déjà serré, est orienté vers les obligations réglementaires. La bientraitance, l’hygiène, les transmissions ciblées : ces thèmes priment. La gestion des différences culturelles passe après.
Quelques établissements pionniers testent des approches innovantes. Des ateliers de sensibilisation permettent aux équipes de verbaliser leurs difficultés. Un EHPAD en Île-de-France a mis en place des « cafés interculturels » mensuels. Les professionnels y partagent leurs traditions, expliquent leurs codes sociaux. Ces moments informels créent de la compréhension mutuelle.
L’entreprise Marché du Store a offert des cours de francisation pour résoudre les mésententes. Les personnes pensaient que d’autres parlaient mal d’elles. La langue officielle est devenue vectrice de fédération. Cette initiative simple a transformé l’ambiance de travail.
Les formations en management interculturel se développent dans d’autres secteurs. Les équipes internationales bénéficient d’accompagnements spécifiques. Le médico-social pourrait s’inspirer de ces pratiques. Former les IDEC et les directeurs à ces enjeux serait un premier pas.
Les protocoles d’intervention insuffisants
Face aux incidents discriminatoires, beaucoup d’EHPAD manquent de protocoles clairs. Que faire quand un résident refuse les soins d’un professionnel à cause de son origine ? Comment réagir face à des propos racistes en réunion d’équipe ? Ces questions restent souvent sans réponse formelle.
L’élaboration de protocoles d’intervention est indispensable selon les experts. Ces procédures doivent inclure la manière de signaler un incident, les étapes de l’intervention, les mesures de suivi. Former le personnel à la gestion de ces situations permet de réduire l’impact émotionnel.
Certains établissements ont créé des fiches réflexes. En cas de comportement discriminatoire d’un résident, l’équipe sait exactement quoi faire. Le directeur est informé, un entretien avec la famille est organisé, un soutien psychologique est proposé au professionnel concerné.
Les chartes de valeurs existent dans presque tous les EHPAD. Mais combien mentionnent explicitement le respect de la diversité culturelle ? Combien incluent des engagements concrets contre les discriminations ? Ces documents, souvent génériques, mériteraient d’être actualisés.
Les instances représentatives du personnel pourraient jouer un rôle plus actif. Les délégués du personnel, les membres du CSE connaissent les tensions du terrain. Ils pourraient porter ces sujets dans les négociations, proposer des actions concrètes.
Le rôle crucial des directions
Les directeurs d’EHPAD sont en première ligne face à ces enjeux. Mais beaucoup se sentent démunis. Ils manquent d’outils, de formation, de temps pour traiter ces questions en profondeur. La gestion quotidienne les accapare déjà totalement.
Pourtant, leur posture fait toute la différence. Un directeur qui banalise les tensions intercultureelles laisse les problèmes s’enkyster. A l’inverse, celui qui nomme ces difficultés, qui crée des espaces de parole, transforme la dynamique d’équipe.
Les entretiens individuels sont un moment clé. Demander à un nouveau professionnel d’origine étrangère comment il vit son intégration ouvre la discussion. Interroger régulièrement l’ensemble de l’équipe sur le climat de travail permet de détecter les signaux faibles.
Les réunions d’équipe gagneraient à intégrer ces dimensions. Consacrer 15 minutes par mois à échanger sur les différences culturelles, les incompréhensions vécues, ne prend pas beaucoup de temps. Mais cela légitime le sujet, autorise la parole.
Le recrutement lui-même peut être repensé. Plutôt que de voir la diversité culturelle comme une contrainte liée à la pénurie, pourquoi ne pas la considérer comme un atout ? Des équipes diverses apportent des regards multiples, enrichissent les approches du soin.
La communication externe de l’établissement peut aussi valoriser cette diversité. Montrer des équipes multiculturelles dans les plaquettes, sur le site web, envoie un message fort. Aux familles, aux résidents, mais aussi aux futurs candidats.
Des pistes concrètes pour avancer
Face à ces constats, des solutions existent. Elles ne nécessitent pas toujours de gros moyens. Elles demandent surtout de la volonté et de la constance.
Créer un livret d’accueil interculturel pourrait aider les nouveaux arrivants. Y expliquer les codes implicites de l’établissement, les attentes en termes de communication, les habitudes de l’équipe. Ce document éviterait bien des malentendus.
Nommer un référent diversité dans chaque établissement permettrait d’avoir un interlocuteur identifié. Ce professionnel, formé aux enjeux interculturels, pourrait accompagner les équipes, gérer les situations difficiles, proposer des actions.
Organiser des tandems de tutorat entre professionnels de cultures différentes favoriserait la transmission. L’ancien accompagne le nouveau, mais aussi apprend de lui. Cette réciprocité change la relation.
Inviter les professionnels à partager leurs traditions lors d’événements festifs crée de la convivialité. Une semaine des cultures où chacun présente son pays, sa cuisine, sa musique détend l’atmosphère. Ces moments informels construisent de la connaissance mutuelle.
Afficher les règles de communication en plusieurs langues dans les espaces communs peut sembler simple. Mais cela envoie un message d’inclusion fort. Les affiches sur la bientraitance, les procédures d’hygiène gagnent à être multilingues.
Former l’ensemble de l’équipe, pas seulement les cadres, aux bases de la communication interculturelle devrait devenir systématique. Une journée tous les deux ans suffit pour poser les fondamentaux, créer une culture commune.
Un enjeu de qualité de soins
Ces tensions culturelles non traitées impactent directement la qualité de l’accompagnement. Une équipe qui ne se comprend pas, qui accumule les non-dits, ne peut pas travailler sereinement. Les résidents en pâtissent.
Les transmissions entre collègues perdent en précision quand la méfiance s’installe. On ne dit pas tout, on ne demande pas de précisions, on évite les interactions. Les informations essentielles sur l’état des résidents circulent mal.
Le turnover s’accélère dans les équipes où les tensions sont fortes. Les professionnels étrangers, qui subissent des remarques blessantes, partent vers d’autres établissements. Or, 15% du personnel d’EHPAD a moins d’un an d’ancienneté. Cette instabilité fragilise encore plus les équipes.
L’absentéisme augmente aussi. Le stress lié aux incompréhensions culturelles génère de la fatigue, parfois des dépressions. Les arrêts maladie se multiplient. Les collègues restants doivent compenser, ce qui aggrave leur propre épuisement.
La créativité et l’innovation sont bridées. Dans une équipe où chacun reste dans son coin, où les échanges sont minimaux, les bonnes idées n’émergent pas. Pourtant, face à la dépendance croissante des résidents, aux pathologies complexes, l’intelligence collective est indispensable.
Vers une reconnaissance nécessaire
Le secteur médico-social ne peut plus ignorer ces réalités. Avec près de 40% des aides-soignants issus de l’immigration, la composition des équipes a profondément changé. Cette diversité doit être accompagnée, valorisée, pas simplement subie.
Les fédérations d’employeurs commencent à s’emparer du sujet. Certaines proposent des outils, des guides pratiques aux établissements. Mais ces initiatives restent dispersées, peu connues du terrain.
Les pouvoirs publics pourraient jouer un rôle moteur. Intégrer la dimension interculturelle dans les évaluations des EHPAD enverrait un signal fort. Les inspections de la HAS pourraient questionner les pratiques en la matière.
Le financement d’actions spécifiques pourrait être fléché. Des enveloppes dédiées permettraient aux établissements d’investir dans des formations, des accompagnements sans grever leur budget déjà contraint.
Les écoles de formation des directeurs et des IDEC doivent intégrer ces enjeux dans leurs cursus. Former les futurs managers aux spécificités du management interculturel devient indispensable.
La recherche en sciences sociales sur le sujet reste limitée en France. Des études qualitatives sur les vécus des professionnels étrangers en EHPAD apporteraient des éclairages précieux. Les universités pourraient s’emparer de ces questions.
Une responsabilité collective
Face aux micro-tensions culturelles, chacun a sa part de responsabilité. Les directions doivent créer un cadre sécurisant. Les équipes doivent accepter de remettre en question leurs propres codes. Les professionnels étrangers doivent pouvoir exprimer leurs difficultés sans crainte.
Le silence qui entoure ces sujets est le véritable problème. Tant qu’on ne nomme pas les incompréhensions culturelles, elles continuent de saper les relations. Il faut oser aborder ces questions, même si elles sont inconfortables.
Les salles de pause continueront à voir passer des tensions. Mais si elles deviennent aussi des lieux où l’on peut dire « je n’ai pas compris ce que tu voulais dire », « dans ma culture on fait autrement », alors quelque chose changera.
La diversité culturelle en EHPAD n’est ni un problème à régler ni une richesse qui s’impose d’elle-même. C’est une réalité à construire collectivement, avec patience et exigence. Les résidents méritent des équipes soudées. Les professionnels méritent un environnement de travail respectueux.
Dans un secteur déjà fragilisé par la pénurie de personnel et les difficultés financières (66% des EHPAD sont en déficit), ignorer les tensions interculturelles serait une erreur stratégique. Ces micro-conflits du quotidien épuisent les équipes autant que la charge de travail.
Les établissements qui prennent ces enjeux au sérieux constatent des résultats tangibles. Moins d’absentéisme, meilleure rétention du personnel, climat de travail apaisé. Les investissements, même modestes, sont rapidement rentabilisés.
Conclusion
Ce qu’on ne se dit pas entre collègues finit toujours par ressortir. Les incompréhensions culturelles ne disparaissent pas d’elles-mêmes. Elles s’accumulent, s’enkystent, créent des fractures dans les équipes. Face à la diversité croissante des professionnels en EHPAD, il devient urgent d’outiller les établissements.
Former les équipes, créer des espaces de parole, nommer les difficultés, valoriser les différences : ces actions concrètes peuvent transformer le quotidien. La salle de pause pourrait redevenir un lieu de détente, pas de tension. Les transmissions pourraient gagner en fluidité. Les soins aux résidents en seraient améliorés.
Le secteur médico-social a tout à gagner à s’emparer de ces questions. D’autres secteurs l’ont fait avant lui, avec des résultats probants. Il est temps que les EHPAD, ces lieux de vie où l’humain est au centre, prennent soin aussi de leurs équipes multiculturelles. Car prendre soin des soignants, quelle que soit leur origine, c’est aussi prendre soin des résidents.