Décès d'une résidente sous oxygénothérapie dans un Ehpad : le tabac à l'origine d'un incendie mortel
Douleur & Soins palliatifs

Décès d’une résidente sous oxygénothérapie dans un Ehpad

18 décembre 2025 10 min de lecture Aurélie Mortel
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Une résidente de 92 ans est décédée mardi 16 décembre 2025 à l’Ehpad de l’Yse, situé à Corps-Nuds en Ille-et-Vilaine. L’origine du drame : l’inflammation de son appareil respiratoire au contact d’une cigarette allumée dans la salle d’eau attenante à sa chambre. La victime a succombé à une intoxication par les fumées avant que les secours ne puissent intervenir efficacement. Ce nouvel accident mortel pose avec acuité la question de la sécurité des dispositifs médicaux oxygénés et du respect des protocoles anti-tabac en établissement.

Un accident aux conséquences dramatiques

Le sinistre s’est déclaré dans la salle d’eau de la chambre occupée par la nonagénaire. Selon les premiers éléments de l’enquête, la résidente aurait allumé une cigarette à proximité immédiate de son concentrateur d’oxygène ou d’un autre dispositif d’assistance respiratoire. L’appareil a pris feu instantanément, dégageant des fumées toxiques dans un espace confiné.

Malgré l’alerte rapide, la femme n’a pu être évacuée à temps. Elle est décédée dans sa chambre des suites de l’intoxication aux fumées, sans que les pompiers ou le personnel de l’établissement ne parviennent à la sauver. Aucune information n’a été communiquée concernant d’éventuelles autres victimes ou l’évacuation du reste de l’établissement.

L’Ehpad de l’Yse, établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes situé dans cette commune d’environ 4 000 habitants près de Janzé, est désormais au cœur d’une enquête menée par les autorités compétentes : pompiers, gendarmerie et probablement l’Agence Régionale de Santé (ARS) de Bretagne.

Les dangers méconnus de l’oxygénothérapie et du tabac

Ce drame rappelle un risque majeur mais encore sous-estimé dans les établissements médico-sociaux : l’incompatibilité totale entre oxygène et source de chaleur ou de flamme. L’oxygène pur ou concentré est un comburant puissant : il accélère considérablement la combustion et peut transformer une simple cigarette en départ de feu violent.

Pourquoi l’oxygène est-il si dangereux ?

  • Accélération de la combustion : en présence d’oxygène à haute concentration, un matériau inflammable brûle beaucoup plus vite et intensément.
  • Inflammation instantanée : une source de chaleur minime (cigarette, briquet, bougie) suffit à déclencher un embrasement.
  • Propagation rapide : les dispositifs d’oxygénothérapie (tubulures, masques) sont souvent en plastique, matériau hautement inflammable.
  • Fumées toxiques : la combustion de ces matières synthétiques dégage des gaz mortels en quelques secondes.

En EHPAD, près de 15 à 20 % des résidents peuvent être sous oxygénothérapie à domicile ou de manière ponctuelle, notamment en cas d’insuffisance respiratoire chronique, de BPCO ou de pathologies cardiaques.

Dans le cas présent, il est probable que la résidente ait allumé sa cigarette sans mesurer le danger immédiat lié à la proximité de l’appareil respiratoire. La rapidité de l’embrasement n’a laissé aucune chance d’intervention.

Tabac en EHPAD : un cadre réglementaire strict

Depuis le décret n°2006-1386 du 15 novembre 2006, le tabac est strictement encadré dans les établissements de santé et médico-sociaux. Les EHPAD sont soumis à l’interdiction de fumer dans les espaces collectifs fermés, conformément au Code de la santé publique (articles R. 3511-1 et suivants).

Que dit la loi ?

  • Interdiction totale de fumer dans les parties communes, couloirs, salles à manger, espaces de soins.
  • Autorisation possible dans les chambres individuelles, considérées comme espace privatif, sous réserve que cela ne constitue pas un danger pour autrui.
  • Obligation de prévention : l’établissement doit évaluer les risques et mettre en place des mesures adaptées, notamment en cas de présence d’oxygène.

Pourtant, dans la réalité du terrain, l’application de ces règles reste complexe et parfois floue. Interdire totalement le tabac à un résident âgé, parfois fumeur depuis des décennies, peut être vécu comme une atteinte à sa liberté individuelle et à sa dignité. À l’inverse, autoriser la cigarette dans la chambre expose à des risques majeurs, surtout en cas de troubles cognitifs, de perte d’autonomie ou d’usage de dispositifs médicaux oxygénés.

Les dilemmes du terrain

  • Comment concilier droit à la liberté et obligation de sécurité ?
  • Qui est responsable en cas d’accident : le résident, l’établissement, la famille ?
  • Comment organiser la surveillance pour les résidents fumeurs sous oxygène, sans transformer l’accompagnement en surveillance permanente ?

Ces questions, au cœur de la démarche qualité et de la certification des EHPAD, doivent être posées collectivement et traitées dans le cadre du projet d’établissement et du document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP).

Les responsabilités de l’établissement face au risque incendie

L’accident de Corps-Nuds interroge directement la responsabilité de l’établissement en matière de prévention des risques et de sécurité incendie. Plusieurs leviers organisationnels et réglementaires doivent être activés pour limiter ce type de drame.

Évaluation des risques individualisée

Chaque résident doit faire l’objet d’une évaluation des risques spécifiques lors de son admission, puis de manière régulière. Cette évaluation doit notamment intégrer :

  • L’usage de dispositifs médicaux oxygénés.
  • Les habitudes de vie (tabagisme, utilisation de bougies, appareils électriques).
  • L’état cognitif (troubles de la mémoire, désorientation, jugement altéré).
  • Le niveau de dépendance (cf. grille AGGIR et GIR).

Protocoles et procédures adaptés

L’établissement doit disposer de procédures écrites et actualisées concernant :

  • La gestion des résidents fumeurs (accord famille, contrat de séjour).
  • L’interdiction formelle de fumer sous oxygénothérapie.
  • La surveillance renforcée des résidents à risque.
  • Les consignes en cas d’incendie (évacuation, alerte, conduite à tenir).

Ces documents doivent être connus de l’ensemble des équipes, affichés si besoin, et régulièrement révisés. Ils participent à la sécurisation des pratiques, au même titre que les protocoles relatifs au circuit du médicament ou à l’hygiène.

Formation et sensibilisation des équipes

Les professionnels doivent être formés aux risques spécifiques liés à l’oxygénothérapie et au tabagisme. Cela passe par :

  • Des formations régulières sur la sécurité incendie.
  • Des exercices d’évacuation réalistes et fréquents.
  • Des ateliers de sensibilisation sur les dangers de l’oxygène.
  • La mise à disposition de supports pédagogiques clairs et visuels pour standardiser les pratiques (type mémos terrain).

Les aides-soignants et infirmiers, en première ligne auprès des résidents, doivent être les premiers relais de cette prévention.

Dialogue avec les familles

L’établissement doit également associer les familles dans la démarche de prévention. Lors de l’admission, il est essentiel d’aborder frontalement la question du tabac et de l’oxygène, d’informer sur les risques et de contractualiser les règles applicables. En cas de désaccord, la direction doit pouvoir s’appuyer sur l’avis médical et sur la responsabilité collective vis-à-vis des autres résidents.

Un contexte de vigilance sanitaire en Bretagne

Au-delà de ce drame, l’ARS Bretagne maintient une vigilance accrue sur les risques infectieux respiratoires en cette période hivernale. En décembre 2025, plusieurs alertes ont été émises concernant la circulation de virus (grippe, bronchiolite, COVID-19) dans les établissements médico-sociaux.

L’ARS recommande notamment :

  • Le port du masque en cas de symptômes respiratoires.
  • Le renforcement de l’hygiène des mains.
  • L’isolement précoce des résidents symptomatiques.
  • La mise à jour de la vaccination antigrippale pour les résidents et professionnels.

Si ces recommandations ne concernent pas directement l’accident de Corps-Nuds, elles rappellent l’importance d’une approche globale de la prévention des risques en EHPAD, qu’ils soient infectieux, accidentels ou liés à l’organisation.

Quelles leçons tirer pour les établissements ?

Ce drame doit servir d’alerte collective pour l’ensemble du secteur médico-social. Voici les principaux axes d’amélioration à déployer rapidement dans chaque établissement.

Checklist prévention incendie et oxygénothérapie

  • Identifier tous les résidents sous oxygénothérapie (liste actualisée).
  • Évaluer leur niveau de vigilance, autonomie et compréhension des consignes.
  • Interdire formellement toute source de flamme ou de chaleur à proximité de l’oxygène (affichage clair dans les chambres).
  • Équiper les chambres à risque de détecteurs de fumée supplémentaires.
  • Former les équipes à la prévention et à la gestion d’un départ de feu.
  • Organiser des exercices d’évacuation ciblés sur les chambres sensibles.
  • Contractualiser avec le résident et sa famille les règles de sécurité applicables.
  • Tracer les actions de prévention dans le dossier de soins.

Impliquer l’ensemble des acteurs

La prévention ne peut reposer sur les seuls soignants. Elle nécessite une mobilisation collective :

  • Direction : pilotage de la démarche, allocation de moyens, responsabilité juridique.
  • IDEC (infirmier coordinateur) : coordination opérationnelle, formation des équipes, suivi des protocoles (cf. SOS IDEC).
  • Équipe soignante : vigilance quotidienne, signalement, transmission d’informations.
  • Médecin coordonnateur : évaluation médicale des risques, prescription adaptée, lien avec les prescripteurs extérieurs.
  • Familles : relais d’information, coopération dans le respect des règles.

Capitaliser sur les outils existants

De nombreux supports existent pour structurer cette démarche de prévention sans partir de zéro. Les établissements peuvent notamment s’appuyer sur des procédures actualisées couvrant les situations à risque, ou encore sur des packs de formation dédiés à la sécurité sanitaire.

L’objectif : standardiser les pratiques, sécuriser les décisions et faciliter la transmission entre équipes, notamment lors des changements de planning ou en cas de turn-over.

Perspectives et suites attendues

L’enquête en cours devra déterminer si l’établissement avait mis en place les mesures de prévention adaptées, si le résident avait été informé des risques, et si les protocoles internes étaient respectés. Selon les conclusions, des poursuites judiciaires pourraient être engagées, et des mesures correctives imposées par l’ARS.

Ce drame pourrait également relancer le débat sur l’interdiction totale du tabac en EHPAD, y compris dans les chambres individuelles, à l’image de ce qui existe déjà dans certains établissements de santé. Une telle mesure soulève toutefois des enjeux éthiques et pratiques complexes, entre protection collective et respect des droits individuels.

Enfin, il est probable que cet accident serve de cas d’école dans les formations destinées aux professionnels du secteur, notamment dans le cadre de la prévention de la maltraitance et de la culture de bientraitance. Car au-delà de la question du tabac, c’est bien la capacité des équipes à anticiper, signaler et agir face aux situations à risque qui est en jeu.


En résumé, le décès de cette résidente de 92 ans dans l’Ehpad de Corps-Nuds doit être un électrochoc pour l’ensemble du secteur. Il rappelle que la sécurité en établissement repose sur une vigilance de tous les instants, une évaluation rigoureuse des risques, et une coopération étroite entre professionnels, résidents et familles. Chaque établissement doit se saisir de cet événement pour auditer ses pratiques, renforcer ses protocoles et former ses équipes, afin que de tels drames ne se reproduisent plus.

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