Les signaux de dénutrition d’un parent âgé en EHPAD ne sautent pas toujours aux yeux lors d’une visite du dimanche : un sourire rassure, une conversation détourne l’attention, et quelques kilos perdus sur plusieurs semaines passent inaperçus. Pourtant, savoir observer certains détails concrets — un poignet plus fin, une ceinture qui glisse, une assiette repoussée — permet souvent d’alerter l’équipe soignante avant que la situation ne s’aggrave. Voici les 5 signaux à connaître, et la marche à suivre lorsqu’on les repère.
La dénutrition en EHPAD : un phénomène plus fréquent qu’on ne le pense
La dénutrition n’est pas une fatalité liée à l’âge, mais un déséquilibre entre les apports alimentaires et les besoins de l’organisme, qui finit par affaiblir durablement une personne âgée. Le phénomène est loin d’être marginal : la Haute Autorité de Santé estime à 2 millions le nombre de personnes souffrant de dénutrition en France, parmi lesquelles de nombreuses personnes âgées, à domicile, en institution ou à l’hôpital. En EHPAD particulièrement, la vigilance des proches a du sens, car la prévalence de la dénutrition varie fortement selon le lieu de vie : de 4 à 10 % à domicile, de 15 à 38 % en institution et de 30 à 70 % à l’hôpital, selon le critère diagnostique retenu, comme le détaille ce rapport HAS sur les indicateurs de résultats en établissement. Une autre étude citée dans ce même rapport, menée à l’échelle européenne avec l’échelle MNA, va dans le même sens : la prévalence de dénutrition y est de 3,1 % en population générale, contre 17,5 % en établissement d’hébergement pour personnes âgées et 28,7 % en unité de soins de longue durée.
Ce n’est pas un problème anodin ou purement esthétique. La dénutrition constitue un facteur de risque indépendant d’aggravation de la morbidité et de la mortalité, quelle que soit la pathologie du résident. Concrètement, elle augmente le risque de chutes, de fractures, d’hospitalisation, d’infections nosocomiales, de perte d’autonomie et de décès. Elle s’installe souvent en silence, en particulier chez les résidents déjà fragilisés par des maladies chroniques ou une perte progressive d’autonomie — c’est pourquoi elle est étroitement liée au repérage de la fragilité mené par les équipes. C’est aussi pour cette raison que la dénutrition et perte d’appétit chez un proche âgé méritent d’être surveillées dès les premiers signes, et non seulement lorsque la perte de poids devient flagrante.
Les 5 signaux visibles que les familles ne repèrent pas toujours
Il n’est pas nécessaire d’être soignant pour observer certains signes. La Haute Autorité de Santé elle-même rappelle, dans son guide de repérage des risques de perte d’autonomie pour les personnes âgées, volet EHPAD, que l’entourage contribue pleinement à la qualité de vie de la personne accueillie en EHPAD. Voici cinq signaux concrets à surveiller lors des visites.
1. Une perte de poids qui devient visible
C’est le signe le plus direct, mais aussi le plus facile à minimiser d’une visite à l’autre. Les professionnels de santé s’appuient sur des repères précis : les critères de 2007, depuis actualisés en 2021, retenaient notamment une perte de poids d’au moins 5 % en un mois, ou 10 % en six mois, un indice de masse corporelle inférieur à 21, une albuminémie inférieure à 35 g/l ou un score MNA global inférieur à 17. Un stade plus avancé existe : la dénutrition était qualifiée de sévère à partir d’une perte de poids d’au moins 10 % en un mois, ou 15 % en six mois, d’un IMC inférieur à 18 ou d’une albuminémie inférieure à 30 g/l. Ces seuils, établis en 2007, restent une référence utile pour comprendre l’ampleur d’une perte de poids, même si depuis novembre 2021, la HAS a publié de nouveaux critères diagnostiques qui actualisent ceux de 2007. Pour une famille, l’essentiel n’est pas de calculer un pourcentage exact mais de remarquer qu’un proche a visiblement maigri d’une visite à l’autre — un visage qui se creuse, des joues moins pleines.
2. Des vêtements, une bague ou une montre soudain trop grands
Avant même de constater un changement sur une balance, le vêtement est souvent le premier témoin d’une perte de poids : un pantalon qui doit être resserré d’un cran supplémentaire, un pull qui flotte aux épaules, une bague qui tourne désormais librement autour du doigt, un bracelet de montre qu’il faut resserrer. Ces détails, anodins pris isolément, deviennent des indices précieux lorsqu’ils se répètent d’une visite à l’autre. Ils rejoignent directement le signal officiellement identifié par les équipes : la HAS identifie, parmi les signes d’alerte observables au quotidien en EHPAD, le refus de manger et/ou de boire, la diminution des quantités consommées, un rythme de repas ralenti et une perte de poids visible.
3. Une fonte musculaire et un affaiblissement progressif
Un proche qui a plus de mal à se lever d’un fauteuil, qui tient moins bien sa cuillère, ou dont la poignée de main semble plus faible qu’avant, peut être en train de perdre de la masse musculaire — une conséquence fréquente d’apports alimentaires insuffisants, en particulier en protéines. Ce n’est pas un détail sans gravité : la fragilisation qui en résulte explique en grande partie pourquoi les conséquences de la dénutrition dépassent la seule perte de poids, puisque le risque de chutes, de fractures, d’hospitalisation, d’infections nosocomiales, de perte d’autonomie et de décès est augmenté chez les personnes concernées.
4. Un appétit qui diminue et des repas qui ralentissent
Assister à un repas de son proche, même occasionnellement, permet d’observer des changements que le personnel note aussi de son côté : la grille de repérage utilisée en EHPAD mentionne explicitement que manger ou boire moins, manger plus lentement, faire des fausses routes, présenter une modification visible du poids ou des problèmes bucco-dentaires font partie des signaux à surveiller. Un proche qui termine désormais rarement son assiette, qui met deux fois plus de temps qu’auparavant à manger, ou qui semble avoir perdu tout intérêt pour la nourriture, envoie un signal qui mérite d’être partagé avec l’équipe plutôt que gardé pour soi.
5. Une fatigue inhabituelle et un désintérêt pour les repas ou les activités
Un proche plus somnolent en journée, moins enclin à participer aux animations, ou qui refuse plus fréquemment de descendre en salle à manger, peut exprimer par la fatigue ce que son corps ne dit pas autrement. Ce signal est d’autant plus parlant qu’il s’ajoute aux autres : le refus de manger et/ou de boire, la diminution des quantités consommées et un repli progressif forment souvent un tableau cohérent, que seule une observation répétée dans le temps permet de bien identifier.
Que faire quand on repère un de ces signaux ?
Repérer un signal n’est pas une alerte à gérer seul dans son coin. La première étape consiste à en parler, simplement, à l’équipe présente lors de la visite : infirmière, aide-soignante ou cadre de l’unité. La HAS insiste d’ailleurs sur ce rôle partagé : elle recommande, lorsque des signes sont repérés, d’échanger avec l’entourage, le médecin coordonnateur et le médecin traitant afin d’élaborer collectivement une réponse adaptée. Concrètement, une famille peut :
- Signaler l’observation à l’infirmière ou à l’aide-soignante présente, avec des exemples précis (« sa bague tourne maintenant », « il n’a pas fini son assiette les trois dernières fois »)
- Demander à échanger avec le médecin coordonnateur ou le médecin traitant si le signal se répète sur plusieurs visites
- Se renseigner sur le poids réel du proche, régulièrement suivi par l’équipe, plutôt que de s’en tenir à une simple impression visuelle
- Rester attentif sans dramatiser : un repas moins bon un jour donné n’est pas un signal d’alarme, c’est la répétition qui compte
Cette vigilance partagée entre famille et professionnels s’inscrit dans une démarche plus large de guide des familles pour prévenir les principaux risques de santé en EHPAD. Elle n’a pas vocation à se substituer au suivi médical, mais à le compléter : un proche qui passe plusieurs heures par semaine auprès du résident perçoit parfois des évolutions plus fines qu’une visite médicale ponctuelle.
Le rôle de l’équipe de l’EHPAD dans la prévention
La surveillance nutritionnelle ne repose évidemment pas uniquement sur les familles : c’est une mission structurée des équipes en établissement. Les recommandations HAS insistent sur la surveillance régulière de l’état nutritionnel en EHPAD, notamment par une mesure mensuelle du poids, comme le précisent les recommandations de la Haute Autorité de Santé applicables au diagnostic de la dénutrition à partir de 70 ans. Cette recommandation de 2021 n’est pas anodine : elle actualise spécifiquement les critères diagnostiques applicables aux personnes âgées définis en 2007, preuve que le sujet continue d’évoluer avec les connaissances scientifiques.
Sur le terrain, cette exigence se traduit concrètement. Une enquête HAS sur la bientraitance en EHPAD montre que en moyenne, 93 % des résidents d’EHPAD sont pesés une fois par mois, et que d’autres pratiques de prévention sont largement répandues : la pesée régulière et le suivi de la courbe de poids sont mis en oeuvre dans 99 % des établissements, et le recueil des goûts alimentaires dans 95 % d’entre eux, selon cette enquête HAS sur la bientraitance en EHPAD. Au-delà de la pesée, les équipes travaillent aussi à prévenir la dénutrition par le plaisir du repas, en adaptant les textures, les goûts et l’ambiance des repas pour donner envie de manger plutôt que d’imposer une contrainte alimentaire.
Cette organisation n’est pas laissée à la seule bonne volonté des équipes : elle relève d’une exigence de qualité formalisée. Le référentiel qualité des ESSMS impose aux professionnels d’adapter le projet d’accompagnement du résident aux risques de dénutrition, de malnutrition ou de troubles de la déglutition auxquels il est confronté. Autrement dit, lorsqu’une famille signale un signal observé en visite, elle s’inscrit dans un dispositif de vigilance déjà structuré, qu’elle vient utilement renforcer.
Perspectives : une vigilance appelée à se renforcer
La lutte contre la dénutrition des personnes âgées s’inscrit dans une politique de santé publique de longue haleine. La prévention et le traitement de la dénutrition figurent parmi les priorités de santé publique ayant motivé les phases successives du Programme national nutrition santé. La période récente a fixé un cap chiffré : un des objectifs du PNNS 4 (2019-2023) est de réduire de 15 % au moins la dénutrition des personnes de plus de 60 ans, et de 30 % au moins celle des plus de 80 ans, à domicile comme en institution. Cet objectif ambitieux ne pourra être atteint qu’avec la contribution de tous les acteurs autour du résident — professionnels, médecins, mais aussi familles et proches aidants, dont l’oeil attentif lors des visites reste un maillon complémentaire, jamais superflu, du dispositif de repérage.
