Santé publique France a officiellement lancé le 30 mars 2026 un réseau « chaleur-santé-bâti-urbanisme » réunissant le CSTB, l’ADEME et l’EHESP. Son objectif : adapter les bâtiments et les pratiques professionnelles aux vagues de chaleur, dont la fréquence et l’intensité ne cessent d’augmenter. Avec 5 700 décès attribuables à la chaleur lors de l’été 2025, les EHPAD sont en première ligne. Voici ce que cette initiative change concrètement pour les équipes, à quelques semaines de l’activation du Plan bleu.
Un réseau inédit qui croise santé, architecture et urbanisme
Le réseau, piloté par Santé publique France, associe quatre partenaires de premier plan : le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) pour l’expertise construction, l’ADEME pour la dimension énergétique et environnementale, et l’École des hautes études en santé publique (EHESP) pour la méthodologie de recherche. Les partenariats ont été formalisés en 2025, après une phase expérimentale lancée en 2023.
L’originalité de cette démarche réside dans le croisement de données jusqu’ici cloisonnées : données épidémiologiques de surmortalité, données techniques sur le confort thermique d’été des bâtiments, données urbanistiques sur les îlots de chaleur urbains. L’objectif affiché est de produire des indicateurs communs permettant aux maîtres d’ouvrage — dont les gestionnaires d’EHPAD — de prendre des décisions d’aménagement fondées sur des preuves sanitaires, et non sur le seul critère du confort réglementaire.
Des chiffres de mortalité qui justifient l’urgence
Les données publiées par Santé publique France dans son bilan chaleur et santé sont sans appel. L’été 2025 a provoqué 5 700 décès attribuables à la chaleur et plus de 24 000 recours aux urgences. Sur la période 2017-2025, le cumul atteint environ 40 000 décès imputés aux vagues de chaleur en France. Les personnes de plus de 75 ans représentent la très grande majorité de cette surmortalité.
Le traumatisme fondateur reste la canicule d’août 2003, qui avait causé plus de 15 000 décès en France et révélé la vulnérabilité criante des établissements accueillant des personnes âgées. C’est à la suite de cette catastrophe que le décret 2005-768 a imposé à chaque EHPAD de disposer d’un Plan bleu incluant au minimum une salle climatisée, une convention avec une structure sanitaire et un référent identifié. Vingt-trois ans plus tard, le réseau chaleur-santé-bâti-urbanisme marque une nouvelle étape : passer de la gestion de crise réactive à l’adaptation structurelle du bâti.
Ce que les EHPAD doivent anticiper avant l’été 2026
Pour le directeur : auditer le bâti et activer le Plan bleu
Le Plan national canicule est activé chaque année du 1er juin au 15 septembre. Avant cette date, le directeur doit vérifier la conformité du Plan bleu de l’établissement : salle rafraîchie opérationnelle, convention de crise à jour, cartographie des risques intégrant le risque caniculaire, stocks d’eau et de brumisateurs constitués.
Au-delà de l’urgence saisonnière, le réseau SPF invite les directeurs à engager une réflexion sur l’adaptation thermique du bâtiment : isolation par l’extérieur, brise-soleil, végétalisation des façades, toitures réfléchissantes. L’outil RITE du CEREMA permet d’évaluer l’inconfort thermique d’été de chaque bâtiment et d’identifier les travaux prioritaires. Ces investissements, souvent lourds, peuvent être intégrés au plan de continuité d’activité et faire l’objet de financements via la Caisse des dépôts ou les ARS.
Pour l’IDEC : organiser la surveillance renforcée
L’IDEC est le pivot de l’organisation des soins en période caniculaire. Le protocole de surveillance renforcée doit identifier les résidents à risque majeur : personnes de plus de 85 ans, résidents souffrant de troubles cognitifs (qui ne ressentent pas la soif), patients sous diurétiques ou psychotropes (qui altèrent la thermorégulation). Un circuit d’alerte clair — de l’aide-soignante vers l’IDEC, puis vers le médecin coordonnateur et la direction — doit être formalisé par écrit et affiché dans chaque unité.
La formation des équipes aux signes d’alerte du coup de chaleur doit être programmée avant le 1er juin : confusion brutale, asthénie soudaine, crampes, fièvre, perte de poids rapide. Le protocole d’hydratation doit être revu pour garantir un apport minimum de 1,5 litre par jour et par résident, adapté à chaque situation clinique.
Pour le médecin coordonnateur : adapter les traitements
Plusieurs classes de médicaments interagissent dangereusement avec la chaleur. Les diurétiques aggravent la déshydratation, les psychotropes (neuroleptiques, benzodiazépines) perturbent la thermorégulation centrale, les anticholinergiques réduisent la sudation. Le médecin coordonnateur doit anticiper la révision des traitements à risque dès l’activation du niveau de veille saisonnière, en lien avec les médecins traitants. Un tableau de correspondance médicament-risque chaleur, affiché en salle de soins, facilite la vigilance de l’ensemble de l’équipe soignante.
Pour les ASH : les gestes qui comptent
Les agents de service hospitalier jouent un rôle essentiel dans le rafraîchissement des espaces de vie. Fermer les volets et stores avant 10 heures, aérer les chambres entre 6 h et 8 h puis après 21 h, disposer des brumisateurs dans les espaces communs, proposer des compresses fraîches sur les poignets et les tempes des résidents : ces gestes simples réduisent significativement l’inconfort thermique. La gestion du linge doit être adaptée : cycles de lavage plus fréquents, vêtements légers en coton, draps en matières respirantes.
Perspectives : un changement de paradigme pour les EHPAD
Le réseau chaleur-santé-bâti-urbanisme marque une rupture dans l’approche de la prévention caniculaire. Jusqu’ici, les EHPAD fonctionnaient en mode réactif : activation du Plan bleu quand l’alerte orange ou rouge est déclenchée, mobilisation des équipes pendant la crise, retour à la normale ensuite. Le réseau propose une approche proactive et structurelle : adapter les bâtiments pour qu’ils résistent intrinsèquement aux températures extrêmes, former les professionnels du bâtiment aux enjeux sanitaires, et croiser systématiquement données de santé et données architecturales.
Pour les directeurs d’EHPAD, l’enjeu est double. À court terme, l’été 2026 approche et les protocoles doivent être prêts. À moyen terme, les indicateurs produits par le réseau SPF fourniront des arguments objectifs pour justifier des investissements d’adaptation thermique auprès des financeurs — ARS, conseils départementaux, Caisse des dépôts. Les établissements qui s’engageront dans cette démarche pourront également valoriser leurs efforts dans le cadre de l’évaluation HAS, où la gestion des risques climatiques est de plus en plus scrutée.