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Douleur & Soins palliatifs

Urgentistes et EHPAD : Médecin Coordonnateur réduit-il

16 décembre 2025 13 min de lecture Aurélie Mortel
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L’engorgement des services d’urgences est une réalité quotidienne qui pèse lourdement sur le système de santé français. Au cœur de cette tension, les transferts depuis les EHPAD sont souvent pointés du doigt, parfois jugés inappropriés ou évitables. Une étude récente menée au Havre apporte un éclairage nuancé et contre-intuitif sur le rôle du médecin coordonnateur dans cette équation complexe. Loin des idées reçues, la présence de ce praticien ne réduit pas nécessairement le volume des transferts, mais elle en transformerait radicalement la pertinence. Analyse d’une mutation qualitative des pratiques, essentielle pour les professionnels du secteur.

Un contexte démographique et sanitaire sous tension

La France traverse une transition démographique majeure qui redéfinit les besoins en santé. Le vieillissement de la population n’est pas une simple statistique, c’est une réalité opérationnelle pour tous les établissements médico-sociaux. Depuis les années cinquante, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus a quadruplé. Cette « croissance grise » s’accélère avec l’arrivée au grand âge des générations du baby-boom et la baisse de la fécondité.

Les projections de l’INSEE sont sans appel. La part des plus de 65 ans, qui était de 20 % en 2020, devrait atteindre 22 % dès 2025. À l’horizon 2050, plus d’un Français sur quatre aura dépassé cet âge. Ce glissement vers le haut de la pyramide des âges modifie structurellement le paysage sanitaire.

En EHPAD, cette évolution se traduit par un alourdissement constant des profils cliniques. L’âge moyen d’entrée en institution frôle désormais les 86 ans. Les résidents accueillis sont de plus en plus dépendants. Le GIR moyen pondéré (GMP) a augmenté, passant de 696 en 2015 à 705 en 2019. Plus de la moitié des résidents sont classés en GIR 1 ou 2, nécessitant une assistance lourde et permanente.

Cette population cumule les fragilités. La polypathologie est la norme, entraînant une polymédication qui accroît le risque iatrogène. Le modèle de décompensation gériatrique de Bouchon illustre bien cette précarité : l’accumulation de maladies chroniques réduit les réserves physiologiques jusqu’à un seuil critique. Le moindre facteur intercurrent peut alors précipiter une hospitalisation.

C’est ici que se joue l’enjeu des hospitalisations évitables. Ces événements, définis comme des admissions qui auraient pu être prévenues par une prise en charge adaptée en amont, représentent un coût humain et économique considérable. L’iatrogénie seule pèse lourd : les hospitalisations pour effets indésirables médicamenteux évitables coûtent environ 155 millions d’euros par an à la collectivité. Le médecin coordonnateur, par ses missions de prévention et d’organisation, est censé être le rempart contre ces dérives.

Une méthodologie ancrée dans la réalité du terrain

Pour évaluer l’impact réel de la coordination médicale, une étude observationnelle a été menée au sein de l’EHPAD public « Les Escales », rattaché à l’établissement La Transat au Havre. Cet établissement de 100 lits présente des caractéristiques communes à de nombreuses structures publiques : absence de pharmacie à usage interne (PUI), pas d’infirmière de nuit, et absence de kinésithérapeute salarié.

Les chercheurs ont comparé deux périodes distinctes de douze mois chacune. La première période s’étend d’octobre 2022 à septembre 2023, avant l’arrivée du médecin coordonnateur. La seconde période couvre d’octobre 2023 à septembre 2024, correspondant à la première année d’exercice du praticien à hauteur de 0,5 ETP.

L’étude a inclus l’ensemble des résidents présents, soit 145 dossiers exploitables pour la première période et 164 pour la seconde. Les données ont été extraites des logiciels de soins (TITAN et SILLAGE) pour analyser finement les motifs de transfert et les profils cliniques. L’objectif était de déterminer si la présence du médecin coordonnateur influençait la fréquence des hospitalisations potentiellement évitables (HPE) et des passages aux urgences évitables (PUE).

Les définitions retenues pour le caractère « évitable » sont celles de la Haute Autorité de Santé (HAS) et de l’ANAP. Un passage aux urgences est jugé évitable s’il ne requiert ni hospitalisation, ni plateau technique lourd, et concerne un motif gérable en médecine de ville. Une hospitalisation est potentiellement évitable si une prise en charge précoce ou une meilleure organisation aurait permis le maintien en structure.

Portrait clinique : une population à haut risque de décompensation

L’analyse des résidents inclus dans l’étude confirme la lourdeur de la prise en charge en EHPAD aujourd’hui. L’âge moyen des résidents avoisine les 85 ans dans les deux groupes étudiés. La dépendance est massive : environ 94 % des résidents relèvent des GIR 1 à 4, c’est-à-dire des niveaux de perte d’autonomie ouvrant droit à l’APA.

Un fait marquant de l’étude est l’aggravation du profil clinique lors de la seconde période. Les résidents suivis par le médecin coordonnateur présentaient un nombre moyen de pathologies chroniques significativement plus élevé (8,34 contre 6,79 pathologies par résident). Les maladies métaboliques, en particulier, étaient plus fréquentes dans le second groupe.

La prévalence des maladies neurodégénératives est très élevée, touchant près de trois quarts des résidents. Les pathologies cardiovasculaires concernent près de 80 % de la population étudiée. Ce cumul de pathologies explique le niveau impressionnant de polymédication observé.

Dans cet EHPAD havrais, la quasi-totalité des résidents reçoit plus de cinq médicaments par jour. Le taux de polymédication atteint 90,2 % dans le groupe suivi par le médecin coordonnateur. Ce chiffre est supérieur aux moyennes nationales souvent citées, qui tournent autour de 55 %. Cela témoigne d’une complexité thérapeutique majeure qui nécessite une vigilance constante.

D’autres indicateurs de fragilité sont au rouge. Les chutes à répétition concernent plus de la moitié des résidents de la seconde période. Les troubles de la déglutition, facteur de risque majeur de pneumopathie d’inhalation, touchent un quart des effectifs. Surtout, la dénutrition protéino-énergétique a bondi, passant de 44,8 % à 60,4 % entre les deux périodes. Cette augmentation peut refléter une aggravation de l’état des résidents, mais aussi un meilleur dépistage grâce à l’action du médecin coordonnateur.

Le paradoxe des chiffres : hausse des transferts bruts

L’un des résultats les plus surprenants de cette étude est l’augmentation du nombre brut de recours à l’hôpital après l’arrivée du médecin coordonnateur. Contrairement à ce que l’on pourrait espérer intuitivement, les sirènes des ambulances ont retenti plus souvent.

Le nombre total de passages aux urgences est passé de 36 durant l’année sans médecin coordonnateur à 61 l’année suivante. De même, le nombre d’hospitalisations a grimpé de 19 à 37. Cette hausse mécanique pourrait être interprétée comme un échec de la coordination. Cependant, une analyse plus fine des motifs nuance considérablement ce constat.

Il faut d’abord rappeler que la population de la seconde période était objectivement plus malade et plus fragile, comme en témoignent les indicateurs de dénutrition et de polypathologie. Une surmortalité ou une sur-morbidité était donc statistiquement attendue.

Mais surtout, cette hausse pourrait traduire une meilleure détection des situations instables. La proportion de transferts motivés par une détresse vitale est restée stable (environ 44 à 49 %). Cela suggère que le seuil de déclenchement des secours n’a pas changé, mais que les équipes, encadrées par le médecin coordonnateur, ont peut-être identifié plus de situations nécessitant réellement un plateau technique.

Les décès aux urgences, nuls lors de la première période, ont été au nombre de six lors de la seconde. Ce chiffre, bien que tragique, peut aussi indiquer que des résidents en fin de vie ou en situation critique ont été transférés faute de moyens de prise en charge palliativie ou aiguë complexe au sein de l’EHPAD à ce moment précis.

La véritable plus-value : la chute des hospitalisations évitables

C’est en analysant la pertinence des hospitalisations que l’apport du médecin coordonnateur devient flagrant. Si le volume global a augmenté, la nature des hospitalisations a changé.

Durant la période sans médecin coordonnateur, 63,2 % des hospitalisations étaient jugées évitables. Concrètement, il s’agissait majoritairement de décompensations cardiaques ou de troubles métaboliques qui auraient pu être gérés sur place avec une meilleure anticipation.

Avec la présence du médecin coordonnateur, ce taux a chuté de manière spectaculaire à 35,1 %. Bien que la taille de l’échantillon ne permette pas d’atteindre une significativité statistique parfaite (p=0,08), la tendance clinique est indéniable. Le médecin coordonnateur semble agir comme un filtre qualitatif.

Il ne bloque pas les transferts nécessaires, mais il réduit la part des transferts « inutiles » ou qui résultent d’un défaut de soins primaires. Les hospitalisations deviennent plus pertinentes. Elles concernent davantage des situations techniques lourdes : fractures nécessitant chirurgie, états septiques graves, ou détresses respiratoires aiguës.

Cette amélioration de la pertinence s’observe aussi dans les entrées directes. Alors qu’une seule entrée directe en service hospitalier (sans passer par les urgences) avait été notée la première année, on en dénombre six la seconde année. Cela témoigne d’un début de structuration des filières et d’une meilleure communication avec les services hospitaliers, permettant d’éviter la case « Urgences » traumatisante pour le résident âgé.

Les trous dans la raquette : planification et outils numériques

L’étude met en lumière des carences structurelles qui limitent l’efficacité de la coordination médicale. Le constat le plus alarmant concerne la planification des soins.

Aucun projet personnalisé de soins (PPS) n’a été retrouvé dans le dossier patient informatisé (DPI) de l’établissement étudié. Si des versions papier existent probablement, leur absence du dossier numérique est un handicap majeur. En situation d’urgence, notamment la nuit ou le week-end, le médecin régulateur ou l’urgentiste n’a pas accès à ces informations cruciales pour orienter sa décision.

La situation est similaire pour les directives anticipées. Sur plus de 300 résidents inclus au total, seuls 12 avaient des directives anticipées formalisées et tracées. C’est une proportion infime. L’absence d’anticipation des volontés du résident conduit souvent, par défaut, à des transferts aux urgences et à des hospitalisations qui auraient pu être évités dans une logique palliative ou de confort.

Le manque de traçabilité de la personne de confiance est également pointé du doigt. Aucune information à ce sujet n’était disponible dans le DPI. Or, la littérature internationale montre que les programmes de planification anticipée des soins (Advance Care Planning) sont associés à une réduction significative des hospitalisations.

Ces « trous dans la raquette » expliquent pourquoi, malgré la présence du médecin coordonnateur, un certain nombre de passages aux urgences restent évitables. La coordination humaine ne peut pallier entièrement l’absence d’outils de transmission robustes et accessibles à tout moment.

L’impact des ressources paramédicales et de l’organisation

L’étude souligne que le médecin coordonnateur n’agit pas en vase clos. Son efficacité est tributaire de l’environnement organisationnel de l’EHPAD. L’établissement étudié, comme beaucoup d’EHPAD publics, ne dispose pas d’infirmière de nuit. Cette absence est un facteur reconnu de risque de transfert hospitalier.

La nuit, face à une situation clinique qui se dégrade, l’aide-soignant ou l’agent de service n’a souvent d’autre choix que d’appeler le 15. Sans évaluation infirmière sur place, la régulation médicale tend logiquement à la prudence et déclenche le transport vers les urgences. Le médecin coordonnateur, présent en journée et souvent à temps partiel, ne peut pas compenser cette carence structurelle nocturne.

De plus, l’absence de certains professionnels paramédicaux salariés, comme les kinésithérapeutes, peut limiter les capacités de rééducation et de prévention des chutes, augmentant indirectement le recours aux soins aigus. La coordination doit être globale et impliquer l’ensemble de l’équipe soignante pour porter ses fruits.

L’étude note également que la période d’observation correspond à la première année de prise de poste du médecin coordonnateur. C’est un délai court pour transformer des pratiques ancrées et déployer des projets structurants. L’impact de la coordination médicale nécessite du temps pour s’inscrire dans la durée et produire des résultats statistiques massifs.

Vers une nouvelle définition de la performance en EHPAD

Les résultats de cette enquête invitent à changer de paradigme. L’objectif ne doit plus être la réduction aveugle du nombre d’hospitalisations, mais l’amélioration de leur pertinence. Une hospitalisation justifiée est une chance pour le résident ; une hospitalisation évitable est un échec du parcours de soins.

Le médecin coordonnateur apparaît comme le garant de cette pertinence. En filtrant les demandes, en gérant les situations chroniques complexes sur place, il permet de réserver l’hôpital aux cas qui le nécessitent vraiment. C’est une logique qualitative plutôt que quantitative.

Pour amplifier cet effet, plusieurs leviers sont identifiés. La systématisation de la révision médicamenteuse est une priorité au vu des taux de polymédication. La lutte contre la iatrogénie doit devenir obsessionnelle.

Le développement de la télémédecine et des télé-expertises pourrait également soutenir les équipes, notamment pour les avis spécialisés (psychiatrie, dermatologie, cardiologie) sans déplacer le résident. Cela permettrait de gérer davantage de situations aiguës ou subaiguës au sein de l’EHPAD.

L’ouverture des Équipes Mobiles de Gériatrie (EMG) vers l’extra-hospitalier est une autre piste forte. Des interventions directes en EHPAD, pour des évaluations ou des gestes techniques, pourraient éviter bien des transferts.

La pertinence comme boussole

Cette étude havraise apporte une pierre essentielle à la compréhension du rôle du médecin coordonnateur. Elle déconstruit le mythe selon lequel ce praticien serait une baguette magique capable de vider les urgences du jour au lendemain. La réalité est plus subtile et plus professionnelle.

Le médecin coordonnateur agit comme un régulateur de flux et un garant de la qualité des soins. Il transforme le recours à l’hôpital : moins de décompensations mal gérées, plus de prises en charge techniques justifiées. Cependant, son action reste bridée par des freins structurels : manque d’infirmières de nuit, outils numériques défaillants, culture de l’anticipation (directives anticipées) encore balbutiante.

Pour les directeurs d’EHPAD et les autorités de tutelle, le message est clair. Investir dans la coordination médicale est payant, à condition de lui donner les moyens d’agir. Cela passe par la numérisation effective des dossiers, la formation des équipes à l’urgence, et l’intégration de l’EHPAD dans les filières de soins territoriales. C’est à ce prix que l’on passera d’une gestion des flux subie à une véritable stratégie de parcours de soins, au bénéfice premier du résident âgé.

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