En Île-de-France, 80 % des EHPAD publics affichent un déficit d’exploitation. Avec une perte moyenne de 466 000 euros par établissement en 2025 et une trésorerie réduite à 62 jours, la situation financière des structures publiques d’hébergement pour personnes âgées dépendantes franciliennes est devenue critique. Le gel prudentiel de 215 millions d’euros décidé par la CNSA en avril 2026 risque d’aggraver encore un contexte que les fédérations professionnelles qualifient désormais de structurellement déficitaire.
80 % en déficit : les chiffres de la crise francilienne
Les données compilées par la Fédération Hospitalière de France (FHF) dressent un tableau préoccupant de la situation financière des EHPAD publics en Île-de-France. Huit établissements sur dix présentent un déficit d’exploitation, soit une proportion significativement supérieure à la moyenne nationale, elle-même établie à environ 71 % selon les dernières enquêtes de la Fédération Hospitalière de France sur la situation des EHPAD publics en 2024.
La perte moyenne s’établit à 466 000 euros par établissement en 2025, pour un taux d’occupation qui demeure pourtant élevé — autour de 92 %. Ce paradoxe illustre une réalité structurelle : les EHPAD publics franciliens sont pleins, mais déficitaires. La trésorerie moyenne des établissements est tombée à 62 jours en fin d’exercice 2025, un niveau qui laisse très peu de marges de manœuvre face à un aléa de règlement ou à un retard dans le versement des dotations de l’ARS.
A l’échelle nationale, le déficit cumulé des EHPAD publics depuis 2022 est estimé à près de 2 milliards d’euros. Le déficit moyen par lit s’établit à 8,5 euros par jour, soit 3 104 euros par lit et par an. Pour un établissement de 100 lits, ce déficit annuel avoisine 300 000 euros — un niveau que très peu de structures peuvent absorber durablement sur leurs réserves propres.
Des causes structurelles profondément ancrées
La crise financière des EHPAD publics n’est pas conjoncturelle. Elle résulte de l’accumulation de plusieurs facteurs qui ont fait progresser les charges bien plus vite que les ressources autorisées.
Un effet ciseaux persistant entre charges et tarifs
Les tarifs versés par les ARS aux EHPAD publics évoluent selon un plafond fixé annuellement. Pour 2026, ce plafond a été établi à 0,86 %, bien en deçà de l’inflation générale et des hausses de charges réellement supportées par les établissements. Cette asymétrie crée un effet ciseaux chronique : chaque année, les charges progressent plus vite que les ressources autorisées, et le déficit se creuse mécaniquement.
Le sous-financement des mesures salariales du Ségur
Les revalorisations salariales issues du Ségur de la santé (2020-2021) ont représenté une charge nette pour les EHPAD publics. Si l’État a compensé une partie de ces hausses, les modalités de financement n’ont pas couvert l’intégralité du différentiel de coût, notamment pour les contractuels et les personnels relevant de conventions spécifiques. Les établissements ont absorbé une partie de cette revalorisation sur leurs marges, déjà réduites par les contraintes tarifaires.
La hausse programmée des cotisations CNRACL
Pour les EHPAD publics relevant de la fonction publique hospitalière, la hausse des taux de cotisation à la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL) constitue un facteur d’aggravation supplémentaire. Ces hausses sont programmées jusqu’en 2028, ce qui signifie que les charges de personnel vont continuer à s’alourdir dans les prochaines années, sans évolution correspondante des tarifs de soins.
Le gel CNSA d’avril 2026 : un accélérateur de crise
Dans ce contexte déjà fragile, le gel prudentiel de 215 millions d’euros décidé par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) en avril 2026 est venu accentuer la pression sur les établissements. Comme analysé en détail dans notre dossier sur le gel prudentiel CNSA 2026, ces crédits prélevés sur la branche Autonomie avaient vocation à financer des projets médico-sociaux, dont certains EHPAD publics bénéficiaient directement sous forme de dotations complémentaires.
Pour les directions d’EHPAD publics en Île-de-France, ce gel s’ajoute à un contexte de tarification contrainte. Vingt-six organisations du secteur — dont la FHF, la Fehap, Nexem et plusieurs fédérations de personnes âgées — ont signé un communiqué commun pour dénoncer cette décision, soulignant que 215 millions d’euros retirés à la branche Autonomie représentent autant de moyens en moins pour des établissements qui n’ont plus de réserves pour absorber de nouvelles pertes.
La branche Autonomie affichait déjà un déficit prévisionnel de 0,7 milliard d’euros en 2025, attendu à 1,7 milliard par an sur la période 2026-2029 selon les projections de la CNSA. Dans ce cadre, le gel prudentiel agit comme un amplificateur d’une fragilité préexistante.
Impact pour les directeurs d’EHPAD publics
Priorité à la gestion de la trésorerie
Avec 62 jours de trésorerie en moyenne, les directeurs disposent d’une marge très limitée pour faire face à des dépenses imprévues ou à un retard dans le versement des dotations. La priorité immédiate est de sécuriser les flux de trésorerie, en s’assurant de la régularité des versements de l’ARS et en anticipant les échéances de paie et de charges sociales, notamment celles liées à la CNRACL.
L’enjeu du CPOM face à la crise
Le contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens (CPOM) est l’outil privilégié pour objectiver les besoins de financement auprès de l’ARS. Les directeurs d’EHPAD publics déficitaires doivent construire un argumentaire documenté, s’appuyant sur les données du tableau de bord de performance et sur les indicateurs de charge réelle. La démarche CPOM en EHPAD et l’optimisation du CPOM prennent une dimension stratégique encore plus importante dans ce contexte.
L’expérimentation de la fusion soins-dépendance
Certains EHPAD publics participent à l’expérimentation de la fusion des sections soins et dépendance dans 23 départements, qui vise notamment à simplifier le circuit de financement et à permettre une meilleure allocation des ressources. Bien que les résultats à mi-parcours soient encore mitigés, cette réforme tarifaire porte en germe une réponse possible à l’effet ciseaux qui pèse sur les budgets des établissements publics.
Perspectives : vers un déficit généralisé d’ici 2028 ?
La FHF projette qu’en l’absence de réforme structurelle, 100 % des EHPAD publics seront déficitaires d’ici 2028. Cette projection est cohérente avec la dynamique observée : si la trajectoire tarifaire reste à 0,86 % d’évolution annuelle et que les charges continuent de progresser au rythme actuel — sous l’effet de la hausse CNRACL notamment —, aucun établissement public ne pourra maintenir l’équilibre comptable.
Les mesures d’urgence mobilisées jusqu’ici ont montré leurs limites. Les 300 millions d’euros annoncés dans la LFSS 2025 ont permis de desserrer temporairement l’étau, mais n’ont pas résolu le problème de fond. Les nouvelles ressources de la branche Autonomie issues de la hausse de la CSG (1,4 à 1,5 milliard d’euros supplémentaires en 2026 selon la CNSA) sont destinées à financer l’ensemble du champ de l’autonomie, et non spécifiquement les EHPAD publics déficitaires.
Pour les directeurs d’EHPAD publics en Île-de-France, la période 2026-2028 s’annonce comme une fenêtre critique. Sans réforme tarifaire structurelle — prise en charge de la hausse CNRACL, refonte du modèle de financement —, le secteur public de prise en charge des personnes âgées se retrouve dans une situation de déficit systémique sans précédent. La maîtrise des coûts et la négociation du CPOM deviennent alors des leviers stratégiques incontournables pour chaque direction.