La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) vient de publier une analyse détaillée du secteur des EHPAD privés à but lucratif en 2022. Cette étude, basée sur la base de données Badiane et les données INSEE, met en lumière la domination croissante des grands groupes dans le paysage français de l’hébergement pour personnes âgées dépendantes.
Une concentration marquée autour de cinq acteurs majeurs
Le secteur français des EHPAD compte environ 7 500 établissements offrant près de 615 000 places en 2022. Parmi eux, près d’un quart relèvent du secteur privé lucratif, soit environ 1 875 établissements.
L’étude de la DREES révèle une concentration impressionnante : cinq grands groupes d’EHPAD – définis comme des ensembles de 100 EHPAD ou plus sous contrôle d’une même société – dominent littéralement le marché. Ces géants du secteur possèdent :
- 56 % des établissements privés à but lucratif
- 13 % de l’ensemble des EHPAD français
- 83 540 places, représentant 60 % de la capacité du secteur lucratif
- 14 % de l’ensemble des lits disponibles en France
Des établissements plus grands mais moins remplis
Les EHPAD appartenant à ces grands groupes présentent des caractéristiques distinctives en termes de capacité et d’occupation :
- Taille moyenne : 82 places contre 70 pour les autres privés lucratifs
- Taux d’occupation : 89 % seulement, contre 93 % pour les autres privés lucratifs et 97 % tous EHPAD confondus
Cette différence de taux d’occupation peut s’expliquer par plusieurs facteurs : une offre plus récente, des tarifs plus élevés ou une stratégie commerciale différente.
Ecoutez notre podcast : EHPAD privés : Quand 5 groupes contrôlent 60 % du marché
Une géographie de l’implantation révélatrice
Concentration urbaine et délaissement rural
L’analyse géographique de la DREES met en évidence une stratégie d’implantation privilégiant les zones urbaines :
- 74 % des EHPAD des grands groupes sont implantés en zone urbaine (contre 68 % pour les autres privés lucratifs)
- 39 % dans les grands centres urbains (contre 33 %)
- 17 % dans les centres intermédiaires (contre 13 %)
- Seulement 9 % en zone rurale (contre 14 % pour les autres privés lucratifs)
Des territoires inégalement couverts
La présence des grands groupes révèle une géographie à deux vitesses :
Zones de forte implantation :
– Île-de-France
– Littoral méditerranéen (Provence-Alpes-Côte d’Azur)
– Certains départements de Nouvelle-Aquitaine (Gironde, Charente-Maritime)
Zones de faible présence :
– Ouest de la France
– Massif central
– Territoires où l’offre publique reste majoritaire
Cette répartition géographique soulève des questions importantes sur l’égalité territoriale d’accès aux services d’hébergement pour personnes âgées.
Profil des résidents : une population comparable mais plus âgée
Niveau de dépendance
Les établissements des grands groupes accueillent une population dont le profil de dépendance est proche de la moyenne nationale :
- 58 % de résidents en perte d’autonomie sévère (GIR 1 ou 2)
- 38 % en perte d’autonomie modérée (GIR 3-4)
- 5 % relativement autonomes (GIR 5-6)
Le GIR moyen pondéré de 724 est similaire à celui des autres établissements privés lucratifs, attestant d’une prise en charge de résidents aux besoins comparables.
Structure d’âge spécifique
Une différence notable apparaît dans la structure par âge :
- Seulement 8 % de résidents de moins de 75 ans (contre 11 % en moyenne nationale)
- Population globalement plus âgée que dans les autres secteurs
- Contraste avec les établissements publics qui hébergent 15 % de jeunes seniors, grâce à leurs places habilitées à l’aide sociale
Ressources humaines : un encadrement optimisé
Taux d’encadrement global
Les EHPAD des grands groupes affichent un taux d’encadrement de 60,2 ETP pour 100 résidents, légèrement inférieur aux 62,7 ETP des autres privés lucratifs.
Répartition des effectifs
Les écarts se concentrent sur certaines catégories :
Moins de personnel dans :
– Services généraux
– Animation
– Personnel de direction
Encadrement paramédical différent :
– Plus d’aides-soignants
– Moins d’infirmiers diplômés
– Volume global paramédical similaire
Stratégie d’internalisation
Contrairement aux autres EHPAD privés lucratifs, les grands groupes internalisent davantage leurs services :
- 5 % d’externalisation de la restauration (contre 28 %)
- 60 % d’externalisation de l’entretien du linge (contre 75 %)
Cette stratégie peut permettre un meilleur contrôle des coûts et de la qualité, tout en standardisant les pratiques à l’échelle du groupe.
Équipements spécialisés : des orientations contrastées
Points forts en neurologie
Les grands groupes se distinguent par leur équipement en unités Alzheimer :
- 60 % disposent d’unités dédiées aux maladies neurodégénératives
- Performance supérieure aux autres privés (55 %) et à la moyenne (56 %)
Lacunes dans certains dispositifs
En revanche, des insuffisances apparaissent dans d’autres domaines :
Pôles d’activités et de soins adaptés (PASA) :
– 16 % des grands groupes (contre 21 % des autres privés et 33 % du public)
Unités d’hébergement renforcées (UHR) :
– 1 % seulement (contre 2 % des autres privés et 14 % du public hospitalier)
Unités pour personnes handicapées vieillissantes :
– Quasi-absentes (1 %) comme dans l’ensemble du privé
Encadré pratique : Équipements spécialisés par secteur
Unités Alzheimer :
– Grands groupes : 60 %
– Autres privés lucratifs : 55 %
– Moyenne générale : 56 %PASA :
– Public : 33 %
– Autres privés lucratifs : 21 %
– Grands groupes : 16 %UHR :
– Public hospitalier : 14 %
– Autres privés lucratifs : 2 %
– Grands groupes : 1 %
Espaces et confort : des arbitrages révélateurs
Surfaces disponibles
L’étude révèle des différences significatives en matière d’espace :
Grands groupes :
– 137 m² d’espace extérieur par résident
– 49 m² d’espace intérieur par résident
Autres privés lucratifs :
– 151 m² d’espace extérieur par résident
– 58 m² d’espace intérieur par résident
Secteur public :
– 181 m² d’espace extérieur par résident
– 70 m² d’espace intérieur par résident
Avantage sur l’hébergement individuel
Les grands groupes compensent partiellement par une meilleure offre de chambres individuelles :
- 90 chambres individuelles pour 100 résidents
- Performance supérieure aux autres privés lucratifs (83), au privé non lucratif (88)
- Bien au-dessus du public (68)
Politique tarifaire : des prix élevés assumés
Habilitation à l’aide sociale limitée
Les grands groupes se distinguent par une stratégie tarifaire haut de gamme :
- Seulement 19 % de places habilitées à l’aide sociale à l’hébergement (ASH)
- Contre 25 % dans les autres privés lucratifs
- Très en-deçà de la moyenne nationale de 81 %
Écarts tarifaires significatifs
Pour les places habilitées :
– Tarif similaire : 62 euros par nuit (comme les autres privés)
Pour les places non habilitées :
– 98 euros par nuit dans les grands groupes
– 89 euros dans les autres privés lucratifs
– Écart de 8 euros maintenu même après neutralisation des différences de localisation et de caractéristiques
Comparaison intersectorielle
La DREES permet une vision d’ensemble des tarifs :
Privé non lucratif :
– Places habilitées : 63 euros
– Places non habilitées : 67 euros
– 84 % de places habilitées ASH
Secteur public :
– Tarif uniforme : 60 euros
– 93 % de places habilitées ASH
Points clés pour les professionnels
Atouts des grands groupes :
– Établissements plus grands et modernes
– 90 % de chambres individuelles
– Équipement Alzheimer renforcé (60 %)
– Services internalisés (meilleur contrôle qualité)Points d’attention :
– Taux d’occupation inférieur (89 %)
– Encadrement légèrement réduit (60,2 ETP/100)
– Espaces extérieurs et intérieurs plus restreints
– Tarifs élevés (98 € pour places non habilitées)
– Faible habilitation ASH (19 %)
Enjeux et perspectives pour le secteur
Cette étude de la DREES soulève plusieurs questions stratégiques pour l’avenir du secteur :
Accessibilité sociale
Avec seulement 19 % de places habilitées à l’ASH et des tarifs moyens de 98 euros, les grands groupes risquent d’accentuer la fracture sociale dans l’accès aux EHPAD. Cette situation interroge sur la capacité du système à accueillir les populations aux revenus modestes.
Qualité de prise en charge
Le taux d’encadrement inférieur (60,2 ETP contre 62,7) et les espaces plus réduits questionnent l’impact sur la qualité de vie des résidents, malgré des équipements plus modernes et une majorité de chambres individuelles.
Équilibre territorial
La concentration urbaine et le délaissement des zones rurales par les grands groupes risquent d’aggraver les inégalités territoriales d’accès aux soins et à l’hébergement des personnes âgées.
Régulation du marché
Cette concentration croissante du secteur entre les mains de cinq acteurs majeurs soulève des enjeux de régulation économique et de pluralité de l’offre. Les pouvoirs publics devront sans doute adapter leur politique de contrôle et d’autorisation pour maintenir un équilibre concurrentiel.
L’étude de la DREES offre ainsi un éclairage précieux sur les transformations en cours du secteur des EHPAD. Pour les professionnels, elle constitue un outil de benchmark permettant de situer leur établissement et d’anticiper les évolutions du marché. Elle souligne aussi l’importance de préserver la diversité des modèles d’hébergement pour répondre à tous les besoins de la population vieillissante.