Les troubles musculo-squelettiques représentent 94 % des maladies professionnelles dans le secteur sanitaire et médico-social, selon les données de l’Assurance Maladie. En EHPAD, l’indice de fréquence des accidents du travail atteint 100 pour 1 000 salariés — deux fois plus élevé que dans le secteur du bâtiment. En 2025-2026, l’exosquelette motorisé s’impose comme réponse concrète, finançable jusqu’à 70 % via la CARSAT. Résultats des premières expérimentations, démarche de mise en œuvre et leviers de financement.
Une sinistralité structurelle hors norme confirmée par les données officielles
La Cour des comptes, dans son rapport 2022 sur la maîtrise des risques professionnels dans les établissements et services pour personnes âgées et handicapées, dresse un constat sévère : les TMS représentent 94 % des maladies professionnelles reconnues dans le secteur médico-social, selon les données de l’Assurance Maladie. Le taux de gravité des accidents du travail en EHPAD atteint 4,3 — bien au-dessus de la moyenne nationale — et l’indice de fréquence s’établit à environ 100 accidents pour 1 000 salariés, contre 39,8 pour l’ensemble des secteurs.
Ce niveau de sinistralité génère un absentéisme trois fois supérieur à la moyenne nationale. Pour les directeurs d’EHPAD, cela se traduit concrètement par des postes vacants supplémentaires, des glissements de tâches sur les équipes présentes, des surcoûts en intérim et des cotisations AT/MP alourdies. La pénurie de personnel étant déjà critique — avec 14 % de postes vacants dans le secteur selon le baromètre Axess 2025 —, les TMS aggravent une tension déjà structurelle.
Les gestes à risque sont bien documentés : les transferts et mobilisations de résidents concentrent entre 70 et 90 % des accidents liés aux TMS. Des analyses posturales conduites dans plusieurs établissements montrent que les soignants passent environ 40 % de leur temps de travail le buste incliné à plus de 20 degrés — une sollicitation intense du rachis lombaire et des épaules, répétée quotidiennement pendant des années. La douche assistée, la toilette au lit, l’aide à la verticalisation et le repositionnement au fauteuil sont les quatre situations les plus exposantes.
Pour mieux comprendre l’ensemble des risques professionnels en EHPAD et leurs solutions managériales, consultez notre dossier sur les 9 défis majeurs des soignants en EHPAD et notre guide sur la prévention du burn-out des équipes soignantes.
Le cadre légal : obligations de l’employeur et programme TMS Pros
Le Code du travail impose à tout employeur une obligation générale de prévention des risques professionnels (article L. 4121-1). Cette obligation inclut expressément les TMS et se matérialise notamment dans le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP), obligatoire dans tout établissement. Le DUERP doit identifier les situations de travail générant un risque TMS, évaluer leur fréquence et leur gravité, et formaliser un plan d’action pluriannuel.
Le Plan Santé au Travail 4 (PST4, 2021-2025), piloté par le ministère du Travail, a fait des TMS l’une de ses priorités transversales. Dans ce cadre, l’Assurance Maladie a étendu en 2021 son programme TMS Pros au secteur médico-social — accessible à tous les EHPAD, publics et privés, via leur CARSAT régionale ou la CRAMIF en Île-de-France. Ce programme accompagne les établissements selon une démarche structurée, sans coût pour l’établissement dans la phase diagnostic.
L’INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) a publié plusieurs guides de référence sur les exosquelettes, dont le document technique TC 175 (« Exosquelettes pour prévenir les TMS et rôle des services de santé au travail », juin 2021) et le guide ED 6311 consacré à l’impact de ces équipements sur la santé et la sécurité des travailleurs. Ces publications fournissent un cadre méthodologique validé pour évaluer la pertinence d’un exosquelette dans un contexte de travail spécifique.
L’exosquelette en EHPAD : fonctionnement et résultats des premières expérimentations
L’exosquelette motorisé est un équipement porté par le soignant, conçu pour assister et soulager les muscles lors des gestes à risque. Les modèles développés pour le secteur médical sont pensés pour être portés sous la blouse professionnelle — l’objectif étant que le dispositif soit quasi invisible et n’interfère pas avec la relation soignant-résident. L’exosquelette HAPO, développé en partenariat avec LNA Santé, pèse moins de 900 grammes. Il cible spécifiquement les flexions lombaires supérieures à 30 degrés, les plus dangereuses pour les disques intervertébraux, lors des soins de nursing, des mobilisations au lit et des transferts fauteuil-lit.
Les premières expérimentations conduites dans des EHPAD et des établissements de santé livrent des résultats encourageants, avec des nuances importantes pour la mise en œuvre :
- Points positifs confirmés : soulagement notable des douleurs lombaires en fin de journée, amélioration systématique de la posture lors des soins en décubitus, réduction de la perception d’effort lors des transferts.
- Nuances importantes : seule la moitié des professionnels ayant testé l’équipement expriment une intention d’utilisation régulière. Une période d’adaptation de deux à quatre semaines est nécessaire avant l’intégration de l’outil dans les gestes professionnels courants.
- Usage recommandé : le port continu sur une journée entière est déconseillé par les ergonomes. L’exosquelette doit être réservé aux séquences de soins les plus exposantes, pas à la totalité du service.
L’exosquelette ne constitue pas une solution isolée mais un composant d’une démarche globale de prévention. Il s’associe efficacement aux équipements de manutention (rails plafonniers motorisés, disques de transfert, verticalisateurs, lits à hauteur variable) et à la formation aux gestes et postures. Voir aussi notre guide sur la prévention des TMS en blanchisserie d’EHPAD, qui présente une démarche similaire pour les gouvernant(e)s et les ASH.
Financement CARSAT : jusqu’à 70 % de prise en charge pour les EHPAD
La principale méconnaissance des directeurs d’EHPAD concerne l’accessibilité du financement. L’Assurance Maladie — via les CARSAT et la CRAMIF — propose deux dispositifs complémentaires selon la taille de l’établissement :
| Taille de l’établissement | Dispositif | Taux de prise en charge | Plafond |
|---|---|---|---|
| Moins de 50 salariés | Subvention « Aide et soins en établissement » | 50 % HT équipements / 70 % formations et accompagnement | 25 000 € |
| Plus de 200 salariés | Contrat de prévention CARSAT | Variable selon le plan de prévention formalisé | Négocié au cas par cas |
La demande de subvention pour les établissements de moins de 50 salariés se dépose en ligne via la plateforme Net-entreprises.fr. Il est fortement recommandé de contacter sa CARSAT régionale en amont pour valider l’éligibilité du projet et obtenir un appui méthodologique.
À titre d’illustration, un projet conduit dans le cadre d’un partenariat avec LNA Santé a permis d’obtenir 32 000 € de financement via des appels à projets combinant OETH (Fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées) et l’ARS Île-de-France. Pour les EHPAD relevant de la fonction publique hospitalière, le FIPHFP (Fonds pour l’Insertion des Personnes Handicapées dans la Fonction Publique) constitue une voie de financement complémentaire pour équiper les agents présentant une fragilité physique avérée.
À noter également : un EHPAD dont l’indice de sinistralité AT/MP est inférieur à la moyenne de la branche bénéficie automatiquement d’une réduction de sa cotisation AT/MP — un argument financier direct pour justifier l’investissement dans la prévention auprès des instances dirigeantes.
Mettre en œuvre une démarche TMS en 4 étapes dans votre EHPAD
L’Assurance Maladie recommande une démarche structurée en quatre étapes, applicable à tout EHPAD souhaitant réduire durablement sa sinistralité TMS dans le cadre du programme TMS Pros :
- Engagement de la direction : inscrire la prévention TMS dans le projet d’établissement et le DUERP, nommer un référent interne (IDEC, responsable des ressources humaines ou directeur des soins), mobiliser le CSE sur cet enjeu.
- Diagnostic partagé : analyser les données AT/MP des trois dernières années par catégorie professionnelle (AS, IDE, ASH), identifier les situations de travail à risque via des observations de terrain menées avec les équipes.
- Analyse approfondie des facteurs de risque : recourir à des outils validés tels que la méthode REBA (Rapid Entire Body Assessment), la grille NIOSH ou des capteurs posturaux pour mesurer objectivement les contraintes biomécaniques lors des soins les plus exposants.
- Plan d’action pluriannuel : combiner solutions organisationnelles (réduction des soins solitaires, rotation des postes, révision des plannings), techniques (exosquelettes, rails plafonniers, verticalisateurs) et humaines (formation aux gestes et postures, accompagnement au retour d’un salarié en arrêt TMS).
Cette démarche s’articule naturellement avec les outils de qualité de vie au travail (QVT) et les indicateurs du tableau de bord social de l’établissement. L’appel à projets CNRACL lancé en 2026 pour prévenir l’épuisement professionnel dans les EHPAD publics — date limite fixée au 5 mai 2026 — constitue également une opportunité de financement à ne pas manquer pour les établissements relevant de la FPH.
Enjeux RH : la prévention des TMS comme levier d’attractivité
Au-delà de la conformité réglementaire, la prévention des TMS est aujourd’hui un argument d’attractivité employeur. Dans un secteur où 14 % des postes sont vacants et où 41 % des soignants ont envisagé de quitter leur établissement, les conditions de travail physiques constituent un facteur de décision de recrutement et de fidélisation. Un EHPAD qui investit dans les exosquelettes, les équipements de manutention et la formation envoie un signal fort aux candidats aides-soignants et infirmiers : leur santé est prise en compte.
Les normes ARS pour les espaces de travail ont été renforcées depuis janvier 2026 dans plusieurs régions, intégrant des exigences relatives aux aides techniques pour le personnel soignant. Ces évolutions s’inscrivent dans la continuité du PST4 et anticipent les orientations du futur plan santé au travail 2026-2030, dont l’élaboration est en cours.
Sur la question du recrutement et de la fidélisation, retrouvez notre analyse : Pénurie de personnel en EHPAD : causes, chiffres et solutions concrètes.