La stimulation olfactive s’installe progressivement dans les pratiques d’animation en EHPAD auprès des résidents atteints de la maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée. Encadrée par des recommandations de bonnes pratiques, cette piste sensorielle vise avant tout le repérage du déficit olfactif et la mobilisation de souvenirs plaisants, sans que son efficacité clinique soit, à ce jour, formellement établie.
L’odorat chez la personne âgée et le cadre des interventions non médicamenteuses
Le vieillissement s’accompagne fréquemment d’une altération du sens olfactif : plus de 75 % des personnes âgées de plus de 80 ans ont un déficit majeur des fonctions olfactives, selon la recommandation de bonnes pratiques consacrée au repérage des déficiences sensorielles dans les établissements pour personnes âgées. Ce même texte précise que « Si la prévalence des troubles gustatifs n’est pas connue, en revanche les troubles de l’olfaction sont plus (re)connus chez les personnes atteintes de maladie d’Alzheimer ou d’une maladie de Parkinson » notamment.
En pratique, « Une modification du goût au sens courant cache plus souvent un trouble de l’olfaction qu’un trouble de la gustation », une nuance utile pour ne pas confondre les deux plaintes lors d’un échange avec le résident ou sa famille. Au-delà de l’âge, plusieurs facteurs peuvent aggraver ce déficit, parmi lesquels les maladies neurodégénératives (Parkinson, Alzheimer, etc.), aux côtés d’autres facteurs de risque identifiés par les recommandations officielles. Ce repérage olfactif s’inscrit dans une meilleure connaissance globale de la maladie ; notre article sur le diagnostic et les traitements de la maladie d’Alzheimer en EHPAD pose les bases cliniques nécessaires pour resituer cet enjeu sensoriel.
Ces constats resituent la stimulation olfactive dans un cadre plus large que celui d’une simple activité d’animation. Le guide des interventions non médicamenteuses édité par la Fondation Médéric Alzheimer définit ainsi la stimulation multisensorielle comme Le terme « intervention de stimulation multisensorielle » englobe toute intervention visant à stimuler deux ou plusieurs sens primaires (visuel, auditif, gustatif, olfactif, tactile). Ce cadre part d’un constat clinique : ce même guide rappelle que l’absence d’activités appropriées et d’expériences sensorielles enrichies génère chez ces personnes une privation sensorielle définie comme un manque prolongé de stimulation. Or, « Les données empiriques démontrent les effets néfastes de la privation sensorielle à long terme, y compris les changements d’humeur et de comportement tels que la dépression, la désorientation, l’irritation, l’apathie et l’anxiété ».
Ce que dit — et ne dit pas — la preuve scientifique
Le champ d’application de la stimulation multisensorielle est clairement circonscrit par le guide des interventions non médicamenteuses : « Les interventions de stimulation multisensorielle sont appropriées aux stades modéré et sévère de la maladie ». Mais ce même document est tout aussi clair sur les limites de la preuve : « Cependant, l’efficacité scientifique des interventions basées sur des approches multisensorielles est encore assez peu probante ». Le constat porte sur la méthode elle-même : « Le nombre limité d’études, leur mauvaise qualité méthodologique et la variété des protocoles d’intervention empêchent de tirer une conclusion globale quant aux effets de la stimulation multisensorielle ».
Sur le plan économique aussi, « Il n’y a pas d’étude à ce jour sur le rapport coût-efficacité », même si les auteurs du guide jugent que la stimulation multisensorielle est prometteuse. Cette réserve structure tout le propos de cet article : la stimulation olfactive y est présentée comme une piste encadrée à expérimenter avec prudence, jamais comme un traitement ayant démontré son efficacité.
Sur le terrain, des effets sont rapportés par les équipes qui pratiquent cette stimulation : une diminution de l’agitation, une amélioration du moral et une stimulation des interactions sociales. Ces observations de terrain ne suffisent cependant pas, à elles seules, à établir une efficacité démontrée, conformément à la réserve méthodologique rappelée plus haut — une prudence que l’on retrouve pour d’autres approches sensorielles, comme la musicothérapie en EHPAD, dont les bienfaits mesurés restent à documenter avec la même rigueur.
Impact concret par profil métier
Animateurs et professionnels de la vie sociale
Pour les animateurs qui encadrent une activité sensorielle, le guide est précis sur les prérequis : « Les animateurs doivent avoir une formation sur la maladie d’Alzheimer et les maladies apparentées, de bonnes compétences en communication et des connaissances sur les participants (p. ex., antécédents, allergies, passe-temps, etc.) ». Le choix des odeurs proposées gagne à s’appuyer sur l’histoire personnelle de chaque résident : Sélection d’objets : pensez aux objets que chaque participant apprécie maintenant ou appréciait dans le passé, y compris ses odeurs préférées. Sur le plan pratique, les recommandations invitent à présentez l’odeur suivante environ 2-5 minutes plus tard, afin d’éviter de surcharger les sens, et à solliciter autrement les personnes ayant des difficultés de communication, puisque « Les personnes qui présentent des troubles de la communication devraient être sollicitées au niveau sensoriel, par exemple en manipulant et en sentant des éléments plutôt qu’en discutant/commentant ».
Ce n’est pas ici un protocole d’huiles essentielles : pour ce volet, consultez notre article sur la formation des soignants à l’aromathérapie face à la douleur et à l’anxiété. Pour le déroulé complet d’une séance sensorielle incluant l’olfactif, notre article sur les séances Snoezelen types pour accompagner les résidents Alzheimer détaille ce fonctionnement pas à pas.
IDEC, médecins coordonnateurs et psychologues
Sur le plan du repérage, cela se concrétise en introduisant un item « odorat » dans le projet personnalisé de chaque résident — une porte d’entrée simple pour tracer ce paramètre dans le dossier individuel. Lorsque le déficit est identifié, plusieurs signes doivent alerter l’équipe, notamment lorsque le résident ne distingue pas les odeurs (désagréables ou pas) ou perd du poids (si la déficience olfactive est associée à une perte de goût).
Le travail engagé avec le résident s’appuie alors sur son histoire de vie : la recommandation est d’encourager la personne à se souvenir et à décrire des odeurs antérieures agréables qu’elle appréciait, et plus largement, en s’appuyant sur l’histoire de vie, insister au cours des échanges sur les odeurs qui ont marqué sa vie et sur les souvenirs associés afin de pouvoir travailler sur des odeurs qui vont provoquer chez le résident un plaisir immédiatement perceptible. Une vigilance s’impose néanmoins : « La personne ayant une déficience olfactive et/ou gustative peut se retrouver en situation d’échec si on lui propose d’emblée de sentir des odeurs qu’elle ne reconnaît plus ».
Mise en œuvre : précautions et premiers pas
Avant de proposer une stimulation olfactive, il convient de connaître ses contre-indications. Le guide des interventions non médicamenteuses signale un « Risque de réactions allergiques ; irritation de la peau », ce qui justifie la connaissance préalable des antécédents et allergies de chaque résident évoquée plus haut. Il faut aussi accepter l’absence de réaction : « Sachez que les participants peuvent avoir des déficits tels qu’un sens de l’odorat réduit alors ne vous inquiétez pas s’ils ne répondent pas ».
Concrètement, deux actions simples sont recommandées en première intention : stimuler l’odorat en diffusant des odeurs rappelant aux résidents des moments agréables de leur vie (café, mandarine, etc.) et compenser le déficit olfactif en ajoutant des arômes à plusieurs aliments courants (légumes, viandes, potages, etc.). Ces gestes rejoignent une exigence réglementaire plus large : le référentiel HAS sur l’accompagnement en unité d’hébergement renforcée demande aux établissements de « Prendre en compte la nécessité de créer un environnement qui ne produise pas de sur-stimulations sensorielles excessives pouvant être génératrices de troubles psychologiques et comportementaux ». Cette exigence d’équilibre — stimuler sans saturer — rejoint les principes retenus dans notre page pilier sur la conception d’une salle Snoezelen en EHPAD.
Perspectives : une piste à consolider
Au-delà du confort immédiat, la question olfactive touche aussi à des enjeux de santé plus larges. Les troubles olfactifs et gustatifs impactent aussi la morbidité et la mortalité. En 2002-2004, une étude réalisée sur 1936 participants âgés de plus de 60 ans a montré que 441 d’entre eux souffraient d’un déficit olfactif. Un suivi de cette cohorte a montré que Plus d’une personne sur cinq qui présentait cette déficience est décédée dans les cinq années qui ont suivi le test. Ces données invitent à ne pas traiter le repérage olfactif comme un simple détail de confort, sans pour autant en faire, à ce stade, un outil de dépistage de la maladie d’Alzheimer elle-même.
Pour resituer cette piste dans l’ensemble des approches non médicamenteuses disponibles en EHPAD, notre guide complet sur la maladie d’Alzheimer et les maladies neurodégénératives en EHPAD détaille le cadre clinique global, tandis que notre guide complet de l’animation en EHPAD aide à articuler cette piste sensorielle avec le projet de vie de chaque résident.

