L’infiltration des pratiques de soins non conventionnelles dans les établissements de santé, y compris les EHPAD, devient un problème majeur. La Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) tire la sonnette d’alarme dans son dernier rapport. En 2024, l’organisme a reçu 4 571 signalements, soit une hausse inquiétante de 13,7% depuis 2021. Face à cette menace grandissante, les directeurs d’EHPAD doivent redoubler de vigilance pour protéger leurs résidents vulnérables.
Une menace croissante dans le secteur de la santé
La santé et le bien-être représentent désormais 37% des signalements reçus par la Miviludes entre 2022 et 2024, devançant même les cultes et spiritualités (35%). Ces chiffres révélateurs placent le domaine médical au cœur des préoccupations des autorités. François-Noël Buffet, ministre auprès du ministre de l’Intérieur, n’a pas mâché ses mots lors de la conférence de presse du 8 avril 2025 : « L’heure est grave ».
La situation n’est pas nouvelle. Déjà en 2022, la santé était identifiée comme un « sujet de préoccupation majeur » dans le précédent rapport. La pandémie de Covid a amplifié le phénomène. Elle a créé des « fragilités nouvelles » selon le ministre, particulièrement chez les jeunes.
Pour les EHPAD, cette tendance est alarmante. Les personnes âgées, souvent fragilisées par des pathologies multiples, constituent une cible privilégiée pour les promoteurs de ces pratiques alternatives.
L’infiltration préoccupante dans les établissements de santé
La banalisation des pratiques de soins non conventionnelles (PSNC) dans les structures médicales inquiète fortement la Miviludes. Le rapport souligne un phénomène nouveau et particulièrement préoccupant : ces pratiques s’installent désormais au sein même des établissements de santé.
Pascale Duval, Directrice de l’union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes, pointe un problème concret : « Les mairies ont du mal à remplir leurs maisons de santé avec des professionnels de santé et complètent les bureaux restants avec des praticiens de soins non conventionnels. »
Dans les EHPAD, cette infiltration peut prendre plusieurs formes. Des intervenants extérieurs proposant des « soins énergétiques » aux formations douteuses suivies par certains membres du personnel, les risques sont multiples.
Les méthodes employées par les pseudothérapeutes
Les pratiques alternatives promettent souvent des résultats miraculeux grâce à des méthodes présentées comme « douces » ou « naturelles ». François-Noël Buffet dénonce ces pseudothérapeutes qui « promettent la guérison grâce à des jus, des lavements ou des périodes de jeûne« . Ces méthodes constituent « une forme d’eldorado » pour ces personnes.
La Miviludes rappelle un fait essentiel : la grande majorité des PSNC « n’a pas été approuvée scientifiquement ». Malgré cela, elles sont souvent présentées comme « complémentaires » voire « alternatives et finalement bénéfiques pour la santé ».
Dans les EHPAD, ces méthodes peuvent inclure :
- Des séances de Reiki ou de magnétisme
- L’utilisation de bols tibétains
- La lithothérapie (soins à base de pierres)
- L’ »aromathérapie quantique »
- Des régimes alimentaires drastiques
- La promotion du jeûne
Le principal danger identifié par la Miviludes est « la prétention de certains pseudothérapeutes à substituer les PSNC à la médecine conventionnelle », excluant tout recours aux traitements médicaux validés scientifiquement.
Des conséquences potentiellement fatales
Les risques potentiels pour les résidents d’EHPAD sont considérables si on se réfère aux cas répertoriés. Le rapport cite plusieurs cas alarmants. Une femme souffrant de troubles psychiatriques a cessé son traitement médicamenteux pour se tourner vers des huiles essentielles, suivant la pratique de « l’aromathérapie quantique ».
Plus grave encore, l’urinothérapie, méthode « qui consiste à boire son urine », a été « fatale » pour certaines victimes dans le cadre du traitement du cancer.
Concernant le jeûne, promu comme remède à de nombreuses maladies, la Miviludes alerte sur des stages « particulièrement onéreux ». Certains mouvements, comme « Jeûne et randonnée », associent pratique sportive intensive et jeûne extrême. L’organisme est catégorique : « Jeûner n’a pas pour effet de vaincre des maladies telles que le cancer. Or, c’est ce que soutiennent certains groupes. » Des décès liés à ces pratiques « ont été signalés à l’autorité judiciaire ».
Les actions judiciaires en hausse
Face à cette menace croissante, les autorités intensifient leur réponse. En 2024, la Miviludes a adressé 45 signalements au parquet, contre seulement 20 en 2021. Ces signalements concernent fréquemment « des conseils ou pseudo-soins par des pseudothérapeutes n’ayant pas de diplôme reconnu par l’État ».
Cette augmentation des poursuites judiciaires témoigne de la gravité de la situation. Les directeurs d’EHPAD doivent être conscients qu’ils pourraient être tenus responsables s’ils permettent à ces pratiques dangereuses de se développer dans leurs établissements.
Recommandations pour les EHPAD
Pour faire face à cette menace, les directeurs d’EHPAD peuvent mettre en œuvre plusieurs mesures préventives :
- Vérifier systématiquement les diplômes et qualifications de tous les intervenants extérieurs proposant des soins.
- Former le personnel à la détection des dérives sectaires et les sensibiliser aux risques des PSNC.
- Établir une liste claire des pratiques autorisées dans l’établissement, en consultant le médecin coordonnateur.
- Informer les résidents et leurs familles sur les risques liés aux PSNC.
- Mettre en place un protocole de signalement en cas de suspicion de dérive sectaire.
- Consulter régulièrement les ressources officielles comme celles de la Miviludes ou de la Haute Autorité de Santé.
Un partenariat renouvelé contre les dérives sectaires
Le combat contre les dérives sectaires dans le domaine de la santé s’organise. Le 8 avril 2025, la Miviludes, le ministère de l’Intérieur et la Ligue contre le cancer ont renouvelé leur partenariat. Ce rapprochement vise à mieux sécuriser les soins de support proposés aux malades.
Pour Philippe Bergerot, président de la Ligue contre le cancer, l’objectif est double : mieux informer les malades « sur les dérives potentielles » et leur donner les adresses où bénéficier de soins de support « dans des conditions sereines ».
Ce partenariat pourrait constituer une ressource précieuse pour les EHPAD, particulièrement ceux accueillant des résidents atteints de cancer, population particulièrement ciblée par les promoteurs de PSNC.
En bref: une vigilance nécessaire
La montée en puissance des dérives sectaires dans le domaine de la santé représente un défi majeur pour les EHPAD. Les personnes âgées, souvent fragilisées par diverses pathologies, constituent des cibles vulnérables pour les promoteurs de pratiques non conventionnelles.
Face à cette menace, les directeurs d’établissements ont une responsabilité cruciale. Ils doivent assurer un équilibre délicat entre l’ouverture à des approches complémentaires bénéfiques et la protection contre des pratiques potentiellement dangereuses.
La formation du personnel, la vérification rigoureuse des intervenants extérieurs et une communication transparente avec les résidents et leurs familles constituent les piliers d’une stratégie de prévention efficace.
Dans un contexte où les signalements augmentent de façon alarmante, la vigilance n’est plus une option mais une nécessité absolue pour garantir la sécurité et le bien-être des résidents d’EHPAD.