Dans un contexte où les systèmes de santé affrontent des défis majeurs, la perception qu’ont les soignants de leur propre valeur professionnelle constitue un indicateur crucial. Une récente étude Ipsos commandée par Clariane, publiée à l’occasion de la Journée mondiale de la santé 2025, révèle une situation contrastée. Si globalement 66% des soignants européens se sentent considérés, d’importantes disparités subsistent selon les professions, les pays et les interlocuteurs. Cinq ans après les applaudissements aux balcons durant la pandémie, qu’en est-il réellement de cette reconnaissance tant médiatisée?
Une considération variable selon le statut professionnel et le pays d’exercice
L’étude Ipsos pour Clariane met en lumière des écarts significatifs dans le sentiment de reconnaissance professionnelle. Les médecins arrivent largement en tête avec 84% d’entre eux qui se sentent considérés. À l’opposé, seuls 56% des aides-soignants partagent ce sentiment.
Cette disparité reflète la hiérarchisation traditionnelle des métiers du soin. D’après une analyse du Centre européen d’études sur la santé publiée en février 2025, « la valorisation sociale des professions de santé reste fortement corrélée au niveau d’études et aux responsabilités perçues ».
Les différences apparaissent également marquées entre pays. Les soignants italiens affichent le plus haut niveau de satisfaction avec 73% qui se sentent considérés. La France ferme la marche avec seulement 59%.
Un rapport de l’Observatoire européen des systèmes de santé paru en janvier 2025 souligne que « ces variations reflètent des différences culturelles mais aussi structurelles dans l’organisation des soins et la valorisation symbolique des métiers de la santé selon les pays ».
Une reconnaissance très inégale selon les interlocuteurs
Les résultats révèlent un fort contraste entre la reconnaissance ressentie dans la sphère proche et celle perçue au niveau institutionnel. Ainsi, 85% des soignants se sentent reconnus par leurs proches. Ce chiffre reste élevé concernant les patients (83%) et les familles des patients (78%).
En revanche, la perception s’érode considérablement lorsqu’il s’agit de la société en général (59%), des médias (49%) et surtout des responsables politiques (34%).
Cette fracture entre reconnaissance interpersonnelle et institutionnelle n’est pas nouvelle. Le cabinet de conseil Healthcare Insights indiquait dans un rapport de mars 2025 que « cette dichotomie traduit un décalage entre l’expérience directe des usagers et le traitement médiatique ou politique des questions de santé ».
De plus, selon l’Association européenne des professionnels de santé, « cette situation crée un paradoxe où les soignants se sentent valorisés dans leurs interactions quotidiennes mais invisibilisés dans les débats publics ».
Une érosion du sentiment de considération depuis 2020
L’enquête révèle une tendance préoccupante avec 49% des soignants européens qui estiment que la considération envers leur métier s’est détériorée ces cinq dernières années. Cette perception négative atteint 58% en France, contre 47% en Italie, 46% en Espagne et 44% en Allemagne.
Les raisons avancées pointent des problèmes systémiques: 51% évoquent le « manque de moyens, de temps et de personnel pour écouter les patients ». Par ailleurs, 45% mentionnent une « approche consumériste de la santé ».
L’influence d’internet sur les attentes des patients est également citée par 34% des soignants comme facteur d’érosion de leur légitimité professionnelle.
À l’inverse, parmi les 23% qui perçoivent une amélioration (32% en Espagne), la pénurie de personnel est paradoxalement vue comme un facteur de revalorisation. La rareté des compétences aurait ainsi contribué à une prise de conscience collective de leur importance.
Une satisfaction professionnelle qui résiste malgré tout
Fait remarquable, 79% des soignants se déclarent satisfaits de leur métier malgré les difficultés perçues. Ce chiffre atteint même 83% en Espagne et 86% chez les médecins.
Cette satisfaction se traduit concrètement: 57% recommanderaient leur profession aux jeunes, avec une proportion particulièrement élevée en Espagne (67%).
Concernant la mobilité professionnelle, seuls 20% des soignants européens ont envisagé de changer de poste durant l’année écoulée. Parmi ces potentiels candidats au départ, 75% souhaitent rester dans le secteur de la santé, témoignant d’un fort attachement à leur vocation.
Ces chiffres contrastent avec l’image souvent véhiculée d’une profession en crise. Une étude de l’Institut européen des politiques de santé publiée en décembre 2024 soulignait déjà que « malgré les difficultés objectives, l’engagement des soignants envers leur mission reste remarquablement solide ».
Des pistes concrètes pour renforcer la considération
Pour améliorer leur reconnaissance sociale, les soignants privilégient des actions de sensibilisation du grand public. Ils sont 51% à suggérer des campagnes de communication positives.
L’éducation constitue également un levier majeur avec 46% qui recommandent des interventions dans les écoles. Par ailleurs, 42% évoquent l’organisation de journées portes ouvertes dans les établissements de santé.
Au-delà de ces actions externes, 45% des soignants soulignent l’importance de formations pour améliorer la relation avec les patients.
Ces attentes rejoignent les recommandations formulées lors du Forum européen des soins de santé tenu à Bruxelles en février 2025. Les experts y préconisaient « une stratégie intégrée combinant valorisation médiatique, sensibilisation précoce des jeunes générations et renforcement des compétences relationnelles des professionnels ».
Des initiatives porteuses d’espoir
Plusieurs initiatives récentes témoignent d’une volonté de répondre à ces attentes. En Espagne, le programme « Santé et Société » lancé en 2024 propose des interventions de professionnels dans les lycées. Plus de 200 établissements y participent déjà.
En Italie, la campagne nationale « Chi cura, conta » (Qui soigne, compte) a généré plus de 15 millions de vues sur les réseaux sociaux depuis septembre 2024.
En Allemagne, l’initiative « Pflegekompetenz » offre des formations certifiantes en communication thérapeutique à plus de 5000 soignants chaque année.
En France, malgré un sentiment de considération plus faible, des expérimentations locales émergent. Le CHU de Lyon a ainsi ouvert ses portes au public lors de quatre week-ends en 2024, accueillant plus de 8000 visiteurs.
Ces démarches, encore insuffisantes face à l’ampleur du défi, esquissent néanmoins des voies prometteuses pour réconcilier l’image publique des soignants avec la réalité de leur engagement quotidien.
La Journée mondiale de la santé 2025 rappelle ainsi que la valorisation des professionnels constitue un enjeu majeur pour l’avenir de nos systèmes de soins. Au-delà des déclarations d’intention, c’est bien la mise en œuvre d’actions concrètes et durables qui permettra de conforter ceux qui, chaque jour, prennent soin de notre santé.