Depuis l’annonce par le gouvernement de nouvelles coupes dans les marges sur les génériques (plafond abaissé de 40 % à 30 % dès septembre 2025, puis à 20 % en 2027) et de la hausse des franchises médicales, les syndicats de pharmaciens d’officine ont déclenché une grève massive en France. Tous les syndicats (FSPF, USPO, UNPF, Federgy, UDGPO…) s’accordent pour dénoncer « l’effondrement du modèle économique de la pharmacie de proximité » . Face à cette situation critique, ils ont adopté un plan d’actions radical pour alerter l’opinion publique et faire pression sur le gouvernement. Parmi ces actions figurent notamment :
- Grève des gardes et du tiers-payant à partir de début septembre 2025.
- Fermeture symbolique des officines le 16 août 2025, jour de grande mobilisation (près de 92 % des pharmacies fermées ce jour-là) .
- Grève des piluliers en EHPAD à partir du 10 septembre 2025. Les pharmaciens suspendront alors la préparation des piluliers hebdomadaires destinés aux résidents .
- Fermeture nationale de toutes les pharmacies le 18 septembre 2025 (« journée noire » pour dénoncer la crise) .
- Fermetures hebdomadaires tous les samedis à partir du 27 septembre 2025 .
Ces dates sont gravées dans le calendrier syndical . La suspension des piluliers en EHPAD le 10 septembre doit être un acte fort : comme le souligne la FSPF, c’est « un service essentiel mais ignoré des pouvoirs publics » . L’objectif affiché est de créer un « effet domino » en boule de neige, montrant aux pouvoirs publics l’impact immédiat des coupes budgétaires sur l’accès aux soins des personnes âgées dépendantes .
Le calendrier de la grève : dates clés à retenir
- 10 septembre 2025 – Suspension des piluliers en EHPAD : À partir de cette date, les pharmaciens ne prépareront plus les piluliers hebdomadaires destinés aux résidents . Concrètement, ils « suspendent la préparation des piluliers » : ils n’assembleront plus les doses journalières de chaque résident dans les tiroirs-piluliers.
- 18 septembre 2025 – Journée noire pour la pharmacie : Toutes les officines d’officine seront fermées ce jour-là . Les syndicats appellent à faire de ce vendredi 18 septembre une « journée noire » de protestation, comparable à la grève du 16 août (92 % de pharmacies fermées) , pour alerter l’opinion sur la « cassure programmée de notre réseau de soins » .
- 27 septembre et suivants – Fermeture hebdomadaire des officines : Chaque samedi, à partir du 27 septembre 2025, toutes les pharmacies baisseront leur rideau , comme signe de « casse programmée de notre réseau » .
En résumé, les pharmaciens rejoignent la mobilisation prévue pour la rentrée 2025, et ont même durci le ton en annonçant dès juillet 2025 leur calendrier d’actions . Cet agenda d’actions a été relayé par les médias : par exemple, le journal belge Le Spécialiste confirme que « l’arrêt de la préparation des piluliers en EHPAD est prévu le 10 septembre » , suivi de la fermeture nationale le 18 septembre puis des samedis suivants. Même le président de l’USPO des Alpes-Maritimes, Cyril Colombani, avertit que « des centaines de résidents seront privés de leur traitement quotidien » si le dispositif pilulier s’interrompt .
Les piluliers en EHPAD : un maillon vital de la chaîne du médicament
Dans les EHPAD (établissements pour personnes âgées dépendantes) sans pharmacie interne (sans PUI), la gestion des médicaments repose sur une convention avec un ou plusieurs pharmaciens d’officine référents . Par cette convention obligatoire , le pharmacien d’officine approvisionne l’établissement en boîtes de médicaments et assure, le plus souvent, la préparation des doses à administrer (PDA) – autrement dit l’assemblage des piluliers. Le pilulier est un boîtier compartimenté, généralement hebdomadaire, dans lequel chaque tiroir (ou chaque compartiment) correspond aux médicaments à administrer à un résident à un moment précis (matin, midi, soir…). Ce service facilite grandement le travail du personnel soignant : il garantit la sécurité de la dispensation (bonne dose, bon résident, bon moment) et simplifie la distribution quotidienne des traitements.
La loi encadre strictement ce processus : la préparation des doses à administrer en EHPAD est réalisée par le pharmacien (ou sous sa responsabilité par un préparateur en pharmacie) . Elle se fait sur prescription médicale nominative pour chaque résident, pour une période généralement limitée à une semaine . Le pharmacien s’engage ainsi à vérifier la compatibilité et la conformité des prescriptions, à fournir les médicaments nécessaires (y compris les produits urgents), et à transmettre au médecin coordonnateur la liste des médicaments stratégiques à constituer en « stock d’urgence » dans l’EHPAD . En temps normal, les EHPAD bénéficient de ce partenariat : ils reçoivent toutes les semaines des piluliers complets, prêts à l’emploi, pré-remplis pour chaque patient.
La grève du 10 septembre 2025 prend donc en otage ce service essentiel. Si les pharmaciens cessent de préparer les piluliers, les EHPAD risquent d’être plongés dans une situation de grave crise sanitaire. Le pilulier est un maillon sécurisant : sans lui, les infirmiers et aides-soignants devront organiser de façon improvisée la distribution des médicaments. Or les résidents d’EHPAD sont souvent polymédiqués (plusieurs traitements par jour), avec un profil gériatrique fragile. N’importe quelle rupture ou erreur médicamenteuse peut entraîner des chutes, décompensations (prise de sang pour hypertension oubliée, hyperglycémie non contrôlée, maladies cardiovasculaires sous-traitées, etc.) ou d’autres urgences graves. Comme le résume un article médical, « le circuit du médicament en EHPAD est délicat et comporte de multiples points de vigilance, en particulier pour éviter les erreurs lors de la préparation et de la distribution des doses ». Les experts soulignent d’ailleurs que les patients chroniques et les personnes âgées sont les premières populations affectées quand l’accès aux soins et aux traitements se détériore .
En clair : un seul jour d’arrêt des piluliers, c’est potentiellement des dizaines, voire des centaines de résidents privés de doses quotidiennes, qui devront se tourner vers des boîtes originales de médicaments. Cette interruption brutale du dispositif national du pilulier crée un risque grave pour la santé des personnes âgées dépendantes. Les pharmaciens eux‑mêmes en appellent à la prise de conscience : d’après eux, « on met la santé du plus grand nombre en danger » si ces mesures sont appliquées . Le mouvement est tel que le terme « journée noire » a été employé pour le 18 septembre, et l’intersyndicale met en garde contre « les conséquences pour les patients » de la situation . En résumé, toute la chaîne du médicament est impliquée : pharmacies, médecins, soignants, malades.
Conséquences pratiques pour les EHPAD : alerte rouge
Pour les établissements, l’arrêt des piluliers implique plusieurs conséquences concrètes et critiques :
- Arrêt immédiat des piluliers hebdomadaires : plus aucun pilulier prêt à l’emploi ne sera livré. Les EHPAD recevront peut-être encore des boîtes de médicaments, mais sans préparation préalable. Cela signifie que, chaque soir (ou matin), l’infirmier doit répartir manuellement dans un pilulier de fortune ou directement dans des coupelles les comprimés nécessaires pour le lendemain, pour tous les résidents. C’est un travail gigantesque pour un personnel déjà surchargé.
- Double vérification et risque d’erreur : sans l’assurance d’une préparation par un pharmacien, la responsabilité revient entièrement à l’EHPAD. Or les doses peuvent être similaires (même forme ou couleur) d’un patient à l’autre, et certaines spécialités (gélules à ouvrir, sirops, collyres, patchs, etc.) nécessitent une attention particulière. Les chiffres sont alarmants : selon l’ARS, le risque d’erreur médicamenteuse en EHPAD est 2 à 3 fois plus élevé qu’à l’hôpital si la gestion n’est pas optimisée. Une étude d’ARS régionale rappelle que « la préparation manuelle du pilulier ne sécurise en rien à elle seule la totalité du circuit du médicament en EHPAD », et que toute défaillance peut avoir un impact sanitaire majeur .
- Traçabilité des traitements rompue : normalement, chaque pilulier est accompagné d’un bordereau de dispensation. Sans celui-ci, il sera difficile de prouver que le traitement est complet ou a bien été administré. Cela peut compliquer la réclamation auprès de l’assurance maladie et entraîne des risques juridiques (non-respect des prescriptions, absence de signature du pharmacien dispensateur…).
- Renoncement aux soins et recours aux urgences : en l’absence de pilulier, certains résidents pourraient être privé d’un médicament essentiel faute de moyen. Par précaution, l’EHPAD peut appeler leur médecin coordonnateur pour changer temporairement de protocole, ou même recourir aux urgences hospitalières pour obtenir des doses manquantes (avec blocages logistiques et coûts supplémentaires).
- Impact psychologique et organisationnel : ce stress supplémentaire alourdit les équipes soignantes (burn-out, désorganisation des tournées). Les familles des résidents, informées de la crise, risquent d’interpeller la direction ou les pouvoirs publics pour assurer la continuité des soins. Au plus fort du mouvement, certains syndicats évoquent un « effet domino » : l’interruption d’un seul service (les piluliers) aura des répercussions en cascade sur tout l’établissement.
En résumé, le risque est énorme : « un arrêt du dispositif national des piluliers même un jour, ce sont des centaines de résidents privés de leur traitement quotidien », soulignait déjà mi-2025 l’USPO . Jamais il n’y a eu situation aussi critique : un EHPAD est conçu pour fonctionner avec un circuit du médicament cadré. Sans ce pilier, c’est une crise sanitaire interne qui menace.
Conseils pratiques aux EHPAD : comment se préparer avant le 10 septembre
Les professionnels d’EHPAD ne peuvent pas rester spectateurs. Il faut agir dès aujourd’hui pour anticiper et limiter les dégâts. Voici des mesures urgentes à mettre en œuvre :
- Contactez immédiatement vos pharmaciens référents – Demandez-leur explicitement s’ils prévoient de participer à la grève des piluliers. Certains officines pourraient (ou pourraient ne pas) suivre le mot d’ordre, selon leur affiliation syndicale ou leur situation locale. Si votre pharmacie partenaire annonce qu’elle stoppera les piluliers, envisagez de contacter une ou plusieurs pharmacies alternatives (« officines de garde », pharmacies mutualistes, réseaux de pharmaciens en établissement) pour savoir si elles peuvent prendre le relais, au moins ponctuellement. Tout changement de prestataire doit être fait en urgence : vous avez le droit, en tant que directeur d’EHPAD, de résilier une convention (ou d’en établir une nouvelle) si l’autre partie ne remplit plus ses obligations de base .
- Vérifiez et allongez votre stock de médicaments – Faites l’inventaire complet des boîtes et traitements actuellement en stock. Calculez combien de jours de traitement vous avez sur place pour chaque résident (d’autant plus en cas de livraison retardée). Si nécessaire, passez des commandes en urgence pour avoir un « stock tampon » de 7 jours (au minimum) pour les médicaments de base (antihypertenseurs, anti-diabétiques, psychotropes, etc.). Demandez à votre pharmacien référent de vous fournir au plus tôt toutes les boîtes non périmées nécessaires pour couvrir cette période de crise. Il existe également des listes ministérielles de « médicaments de secours » à maintenir en urgence (plan de soin), renseignez-vous auprès de l’ARS.
- Préparez un plan de distribution interne (PDA manuelle) – En cas de non-livraison des piluliers, les IDE et ASH devront préparer eux-mêmes les doses. Pour limiter les erreurs :
- Reconstituez des piluliers manuellement au jour le jour. Par exemple, préparez chaque soir les piluliers (ou boîtes étiquetées) du lendemain : inscrivez clairement le nom du résident, la date, la dose, les horaires. Faites le à plusieurs mains (double-vérification par infirmier et aide-soignant).
- Organisez la distribution en double-vérifiant : chaque administration de médicament doit être vérifiée par deux soignants (assistant et infirmier), pour garantir la conformité avec l’ordonnance.
- Utilisez des registres et documents pour tracer manuellement chaque administration (feuilles de soin, fichiers informatisés si disponible) : notez systématiquement le passage du médicament, l’heure et la signature.
- Classez les médicaments dans des armoires sécurisées en distinguant strictement les traitements chroniques (liés à l’ordonnance) des traitements « automatiques » (drogues et stupéfiants, sous serrures conforme au CSP).
- Activez votre plan de crise (plan bleu) – Mobilisez votre cellule de crise interne prévue par le plan bleu de l’EHPAD . Rassemblez la direction, les cadres infirmiers et le pharmacien référent pour une réunion d’urgence. Définissez un organigramme de crise : qui prendra les décisions quotidiennes, qui gèrera les stocks de médicaments, qui assurera les commandes, et qui informera les familles et autorités (ARS, direction de l’ARS, inspection du travail).
- Informez résidents et familles avec calme – Soyez transparents sans alarmer : expliquez que « le pharmacien habituel ne pourra pas faire les piluliers pendant quelques jours, nous avons prévu des mesures alternatives pour que chacun reçoive bien ses médicaments ». Précisez qu’il n’y aura au mieux qu’un léger décalage dans la préparation, mais que vous garantissez la continuité. Cette communication est cruciale pour éviter la panique : un discours clair peut éviter les plaintes ou pressions inutiles.
- Coordonnez-vous avec les autorités sanitaires locales – Adressez au plus vite une copie de votre plan d’urgence et de vos besoins à l’ARS et à la CPAM départementale, ainsi qu’au médecin inspecteur de santé au travail. C’est l’occasion de solliciter leur aide : l’ARS pourrait rappeler qu’il existe des dérogations en situation d’urgence sanitaire ; elle peut faciliter la commande de médicaments auprès d’une pharmacie d’industrie ou d’un hôpital si nécessaire.
- Envisagez des solutions de rechange – Certaines solutions technologiques et logistiques peuvent être mobilisées :
- Dispositifs de PDA automatisée : si une pharmacie proche possède un robot de préparation (ex. MDose), peut-être qu’un technicien agréé pourrait préparer les piluliers en officine et les acheminer.
- Pharmacie hospitalière : dans les villes où un CHU ou CH existe, il peut être possible d’acheter directement certains médicaments hospitaliers (préparations stériles, urgentes) pour pallier un manque.
- Mutualisation inter-EHPAD : si plusieurs maisons de retraite du secteur partagent la même pharmacie, organisez-vous pour regrouper les demandes. Une action coordonnée (via le réseau ARS ou une fédération d’EHPAD) peut augmenter votre poids de négociation.
Enfin, documentez toutes les actions et échanges : conservez les courriels avec les pharmaciens, copies de courriers envoyés aux élus ou à l’ARS, comptes rendus de réunion. En cas de problème ultérieur (administratif ou juridique), vous aurez ainsi prouvé votre diligence.
Pourquoi se mobiliser dès maintenant ?
L’ampleur de la crise annoncée le 10 septembre impose une alerte immédiate. Même un seul jour sans pilulier provoquerait des complications colossales . Un EHPAD ne peut fermer les yeux : c’est une urgence sanitaire interne. Pour éviter le pire, il faut anticiper chaque détail dès aujourd’hui. Comme le rappelle le guide national de plan bleu, chaque établissement « dispose d’outils de réponse aux principales situations susceptibles d’être rencontrées, intégrant l’information des résidents et de leurs familles, des personnels et des instances » . Cette crise « médicamenteuse » doit être traitée comme telle.
Nous traversons donc un moment de vérité pour le réseau de soins. Les syndicats pharmaceutiques le disent sans détour : c’est « un moment de vérité pour la santé publique », où le gouvernement devra choisir entre la rationalisation budgétaire et la préservation de l’accès aux soins de proximité . D’ores et déjà, plusieurs pharmaciens appellent au soutien citoyen : signalez à vos élus (députés, sénateurs, ministres) les conséquences dramatiques d’un arrêt des piluliers .
Professionnels des EHPAD, mobilisez-vous ! Le 10 septembre approche à grands pas. Avant cette date fatidique, prenez toutes les dispositions possibles : contactez votre pharmacien référent, vérifiez vos stocks, organisez votre plan B. Chaque journée gagnée dans la préparation vaut des dizaines de résidents sauvés de l’oubli médicamenteux. Ne laissez pas cette « journée noire » pharmaceutique plomber la santé de vos résidents. La mobilisation doit désormais être collective – car en la matière, c’est l’entière sécurité sanitaire des personnes âgées dépendantes qui est en jeu .