La grève de la faim en EHPAD constitue une situation exceptionnelle qui confronte les équipes à un dilemme éthique majeur : respecter la volonté du résident tout en assurant sa protection. Cette décision radicale, souvent motivée par une souffrance psychique ou une revendication personnelle, nécessite une réponse médicale structurée et une médiation humaine ajustée. Face à ce type de situation, directeurs, IDEC et soignants doivent conjuguer surveillance clinique rigoureuse, déontologie médicale et dialogue avec les familles, tout en anticipant le basculement vers un risque vital.
Comprendre les enjeux d’une grève de la faim en établissement médico-social
La grève de la faim est un acte volontaire de refus alimentaire, parfois hydrique, initié par un résident en pleine conscience. Elle s’inscrit dans l’exercice de son autonomie décisionnelle et peut exprimer un refus de soins, une revendication ou un mal-être profond.
Selon le Code de la santé publique, toute personne a le droit de refuser un traitement ou une alimentation artificielle. Le médecin ne peut passer outre ce refus, sauf en cas d’urgence vitale et sous conditions strictes. Cette disposition s’applique pleinement en EHPAD, même pour des résidents vulnérables.
Les motivations fréquemment observées :
- Deuil pathologique ou repli dépressif majeur
- Refus de vivre après un changement brutal (décès du conjoint, placement subi)
- Revendication d’un retour à domicile jugé impossible par la famille
- Sentiment d’abandon ou de perte de sens
Selon la Haute Autorité de Santé, l’autonomie du résident doit être respectée même lorsqu’elle met en jeu sa santé, à condition qu’il soit capable de discernement.
En pratique, la situation est rarement binaire. Le résident peut présenter des troubles cognitifs légers, une labilité émotionnelle ou une ambivalence. L’équipe doit donc évaluer finement sa capacité de consentement avant de valider ou contester la légitimité de la grève.
Exemple terrain
Dans un EHPAD de l’Oise, Madame T., 78 ans, entame une grève de la faim après le refus de sa fille de la reprendre chez elle. L’IDEC organise une médiation médicale avec le médecin coordonnateur, la psychologue et la famille. Un protocole de surveillance est activé dès J1.
Conseil opérationnel : Formalisez dès le premier jour un document de recueil de volonté, co-signé par le résident et le médecin, actant le refus d’alimentation et les modalités de suivi. Ce document protège juridiquement l’établissement et clarifie les responsabilités.
Mettre en place un protocole de surveillance médicale adapté
La surveillance d’une grève de la faim repose sur un protocole médical formalisé, déclenché dès la décision du résident et validé par le médecin traitant ou le médecin coordonnateur. Ce dispositif doit être graduel, proportionné et tracé.
Les phases de surveillance
| Phase | Durée | Signes cliniques | Fréquence surveillance |
|---|---|---|---|
| Phase 1 | J1 à J7 | Fatigue, irritabilité | Quotidienne |
| Phase 2 | J8 à J14 | Faiblesse, hypotension orthostatique | Biquotidienne |
| Phase 3 | J15 à J21 | Confusion, troubles de la marche | 3 fois/jour + scope |
| Phase 4 | > J21 | Risque vital, troubles conscience | Continue + médicalisation |
Les paramètres à surveiller quotidiennement :
- Poids (balance identique, à heure fixe)
- Tension artérielle (couché/debout)
- Fréquence cardiaque et saturation en oxygène
- État de conscience et orientation temporo-spatiale
- Diurèse et transit
- État cutané (hydratation, plis, cyanose)
- Bilan biologique hebdomadaire (ionogramme, fonction rénale, glycémie)
Fiche de surveillance quotidienne
Le support écrit est essentiel. Il doit comporter :
- Date, heure, nom du soignant
- Paramètres vitaux
- Observations comportementales (prostration, agressivité, pleurs)
- Tentatives de dialogue et réponses du résident
- Contacts avec la famille et le médecin
Conseil HAS : La traçabilité est un pilier de la sécurité juridique. Toute intervention, tout refus, toute médiation doivent figurer dans le dossier de soins informatisé.
Exemple terrain : Un EHPAD de Loire-Atlantique a créé une fiche type grève de la faim, intégrée au logiciel de soins. Elle déclenche des alertes automatiques en fonction des seuils (poids < -5%, TA systolique < 90 mmHg). L’IDEC reçoit une notification immédiate.
Action immédiate : Téléchargez ou créez une fiche de surveillance spécifique, validée en instance médicale. Formez les équipes à son utilisation dès l’arrivée d’une situation de grève de la faim. Intégrez-la dans votre pack de procédures actualisées.
Organiser la médiation psychiatrique et le dialogue avec les familles
La dimension psychiatrique et psychologique est centrale. Une grève de la faim traduit souvent une souffrance existentielle, un syndrome dépressif ou une crise d’adaptation. La médiation doit être pluridisciplinaire et continue.
Rôle de la psychologue et du médecin coordonnateur
Le médecin coordonnateur évalue la capacité décisionnelle du résident. Si celle-ci est altérée (confusion, démence avancée), le refus alimentaire peut être contesté juridiquement. Dans ce cas, l’équipe doit agir dans l’intérêt du résident, en lien avec la famille et le juge des tutelles si nécessaire.
La psychologue intervient pour :
- Explorer les motivations profondes du refus
- Identifier une souffrance verbalisable
- Proposer un espace de parole régulier
- Soutenir l’équipe soignante face à l’impuissance
Impliquer les familles sans les culpabiliser
Les familles vivent souvent cette situation avec culpabilité, colère ou incompréhension. Elles peuvent exiger une alimentation forcée ou, à l’inverse, se retirer du dialogue. L’IDEC et le directeur doivent structurer la relation familiale.
Bonnes pratiques relationnelles :
- Organiser une réunion médicale dès J2 avec famille, médecin, psychologue, IDEC
- Expliquer le cadre légal : le droit au refus de soins est opposable
- Proposer un suivi hebdomadaire par téléphone ou en présentiel
- Encourager la présence familiale au chevet, sans forcer la reprise alimentaire
- Anticiper ensemble les décisions en cas de dégradation (hospitalisation, directives anticipées)
Question fréquente : Peut-on forcer l’alimentation d’un résident en grève de la faim ?
Réponse : Non, sauf si le résident est hors d’état d’exprimer sa volonté ou en situation d’urgence vitale avec pronostic réversible. Toute alimentation forcée sans motif médical constitue une atteinte à l’intégrité corporelle.
Exemple terrain
Un EHPAD du Rhône a organisé une médiation familiale avec une résidente de 82 ans en grève depuis 10 jours. La fille, très opposée, menaçait de porter plainte. Le médecin coordonnateur a réuni famille, directeur, psychologue et médecin traitant. Un compromis a été trouvé : autorisation d’un séjour de deux semaines au domicile familial, avec portage de repas et passage IDE quotidien. La résidente a repris l’alimentation.
Conseil opérationnel : Formalisez systématiquement les réunions familiales par un compte-rendu écrit co-signé. Ce document protège l’établissement et pose un cadre clair pour toutes les parties.
Anticiper le basculement vers le risque vital et les décisions médicales
À partir de 14 à 21 jours sans alimentation, le pronostic vital peut être engagé. L’organisme puise dans ses réserves, entraînant une dénutrition sévère, une déshydratation, des troubles électrolytiques et un risque d’arrêt cardiaque.
Critères d’alerte vitale
Les signes suivants imposent une hospitalisation en urgence :
- Perte de poids > 10% du poids initial
- TA systolique < 80 mmHg
- Fréquence cardiaque < 50 bpm ou > 120 bpm
- Troubles de la conscience (somnolence, confusion sévère)
- Hypoglycémie < 0,6 g/L
- Hypokaliémie < 3 mmol/L
À ce stade, le médecin peut décider d’une réalimentation médicalisée, même contre la volonté initiale du résident, si celui-ci n’est plus en capacité de consentir et que le pronostic vital est engagé de manière imminente.
Le rôle du directeur et de l’IDEC dans la décision
Le directeur d’EHPAD n’est pas décisionnaire sur le plan médical, mais il porte la responsabilité institutionnelle. Il doit s’assurer que :
- Le protocole de surveillance est appliqué
- Les instances sont informées (CVS, ARS si décès)
- Les familles sont tenues au courant en temps réel
- Les équipes sont soutenues psychologiquement
L’IDEC coordonne le dispositif opérationnel : plannings renforcés, lien médecin/IDE, gestion des transmissions, soutien émotionnel des AS et IDE. Elle peut solliciter un appui extérieur (équipe mobile de soins palliatifs, psychiatre de liaison).
Selon le Code de déontologie médicale (article R.4127-37), en toutes circonstances, le médecin doit s’efforcer de soulager les souffrances du malade, l’assister moralement et éviter toute obstination déraisonnable.
Exemple terrain
Un résident de 85 ans, en grève depuis 18 jours, présente une confusion et une hypotension à 75/50. L’IDEC alerte le SAMU. Le résident est hospitalisé en service de médecine. Une réalimentation prudente est engagée sous scope. La famille, présente, accepte la décision médicale. Le résident survit et retourne en EHPAD trois semaines plus tard.
Conseil immédiat : Intégrez dans votre organisation un arbre décisionnel grève de la faim, validé en COMEDIMS et en CME, avec seuils d’alerte, procédure d’hospitalisation et numéros d’urgence. Diffusez-le à toutes les équipes. Vous pouvez vous inspirer des outils du Pack Soins & Accompagnement Quotidien.
Entre devoir de protection et respect de la liberté : une posture à construire ensemble
Accompagner un résident en grève de la faim, c’est accepter de tenir une tension éthique permanente entre deux principes fondamentaux : le respect de l’autonomie et le devoir de protection. Cette tension ne se résout pas par une règle universelle, mais par une posture soignante ajustée, collective et tracée.
Les piliers d’une réponse institutionnelle solide
- Former les équipes à la déontologie médicale, aux droits du résident, au dialogue difficile. Une formation annuelle dédiée aux situations éthiques complexes renforce la cohésion et la confiance.
- Créer des espaces de parole réguliers (analyse de pratique, groupes de parole, débriefing post-crise). Les soignants doivent pouvoir exprimer leur impuissance, leur colère, leur tristesse sans jugement.
- S’appuyer sur des référentiels nationaux : HAS, SFAP (Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs), guides ARS, recommandations de l’Ordre des médecins.
- Documenter toutes les étapes : recueil de volonté, fiches de surveillance, réunions familiales, avis médicaux, décisions collégiales. La traçabilité est la meilleure protection juridique.
- Anticiper par les directives anticipées : sensibiliser les résidents et familles en amont, avant toute crise, à rédiger des directives anticipées et désigner une personne de confiance.
FAQ : trois questions fréquentes
Peut-on interdire à un résident de faire une grève de la faim ?
Non. La grève de la faim relève de l’exercice de la liberté individuelle et du droit au refus de soins. L’établissement peut proposer un accompagnement, mais ne peut empêcher la décision.
Qui décide de l’hospitalisation en urgence ?
Le médecin (traitant ou coordonnateur) décide sur la base de critères cliniques. La famille est informée, mais la décision reste médicale si le pronostic vital est engagé.
Quelle est la responsabilité du directeur en cas de décès ?
Le directeur n’est pas responsable du décès si toutes les mesures de surveillance, de traçabilité et de médiation ont été mises en œuvre. En revanche, une carence organisationnelle (absence de protocole, défaut de surveillance) peut engager sa responsabilité civile et pénale.
Ressources pour aller plus loin
- HAS : Recommandations sur le refus de soins et les situations de fin de vie
- SFAP : Guides d’accompagnement et de médiation en soins palliatifs
- Ordre des médecins : Vademecum déontologique sur l’autonomie du patient
Conseil final : Organisez dès maintenant une réunion pluridisciplinaire réunissant médecin coordonnateur, IDEC, psychologue, directeur et représentants des soignants pour élaborer ou réviser votre protocole interne grève de la faim. Anticipez avant la crise. La sérénité des équipes se construit dans la préparation, pas dans l’urgence.
Pour structurer durablement votre pilotage médical et organisationnel, appuyez-vous sur des ressources professionnelles éprouvées comme le livre IDEC 360°, véritable boussole opérationnelle pour transformer la charge mentale en maîtrise de terrain. Et pour soutenir vos équipes face à ces situations éprouvantes, le manuel Soigner sans s’oublier offre des clés concrètes pour préserver la santé mentale des soignants confrontés à l’impuissance et à la culpabilité.