5 629 violations de données signalées à la CNIL en 2024, en hausse de 20 % par rapport à 2023. Parmi elles, 196 concernent spécifiquement des dossiers patients informatisés — soit douze fois plus qu’en 2018. Les EHPAD, avec leurs dossiers usagers informatisés (DUI) reliés à des systèmes de télémédecine et d’objets connectés, figurent en première ligne. Tour d’horizon des obligations légales 2026 et d’un plan de résilience opérationnel adapté aux établissements médico-sociaux.
Une menace en forte croissance dans le secteur médico-social
Dans son panorama 2025, l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information) identifie le secteur de la santé comme le troisième domaine le plus exposé aux cybermenaces, représentant 10 % de ses interventions. Les rançongiciels — logiciels malveillants qui chiffrent les données d’un établissement contre rançon — ont progressé de 8 % dans la santé sur la même période. En 2024, 43 cyberattaques majeures ont visé des établissements et services médico-sociaux, dont plusieurs EHPAD. Un guide de cybersécurité adapté aux directeurs d’EHPAD synthétise les meilleures pratiques à mettre en place.
La valeur des données de santé sur le marché cybercriminel explique l’attractivité de ces cibles : un dossier médical complet peut se monnayer jusqu’à 250 dollars, contre quelques centimes pour des identifiants bancaires classiques. Les EHPAD cumulent des données particulièrement sensibles : diagnostics médicaux, ordonnances, profils cognitifs, données biométriques issues d’objets connectés, informations financières liées à la facturation.
Le cadre réglementaire 2026 : RGPD, NIS2, HDS
Trois réglementations majeures encadrent désormais la cybersécurité des EHPAD :
- RGPD (article 9) : les données de santé bénéficient d’une protection renforcée. La désignation d’un délégué à la protection des données (DPO) est obligatoire pour les EHPAD. Toute violation de données doit être notifiée à la CNIL dans un délai de 72 heures. En cas de risque élevé pour les résidents, ceux-ci (ou leurs représentants légaux) doivent également être informés.
- Directive NIS2 : adoptée au Sénat français en mars 2025, ses décrets d’application sont en cours de publication. Les établissements médico-sociaux entrant dans la catégorie des entités essentielles ou importantes devront formaliser leur gouvernance cyber, cartographier leurs systèmes d’information et mettre en place une gestion active des risques.
- Référentiel HDS v2 : obligatoire depuis mai 2026 pour tous les hébergeurs de données de santé. Il impose un alignement avec la norme ISO/IEC 27001 et des capacités de détection d’incidents 24h/24. Les prestataires DUI et télémédecine des EHPAD doivent impérativement être certifiés HDS v2.
Les cinq failles les plus fréquentes identifiées en EHPAD
L’analyse des 196 incidents DPI documentés par la CNIL en 2024 révèle des vulnérabilités récurrentes dans les établissements médico-sociaux :
- Comptes utilisateurs partagés : plusieurs soignants utilisant le même identifiant sur le DUI, rendant toute traçabilité impossible — et constituant une infraction directe au RGPD.
- Objets connectés non sécurisés : systèmes d’appel patients, électrodosimètres et capteurs de chute connectés au réseau sans cloisonnement, ouvrant des portes d’entrée pour les attaquants.
- Absence de sauvegardes isolées : sauvegardes stockées sur le même réseau que les données de production, rendues inutilisables en cas de rançongiciel.
- Mots de passe insuffisants : mots de passe identiques sur tous les postes, jamais renouvelés, souvent partagés entre personnels temporaires et permanents.
- Absence d’authentification forte (MFA) pour les accès distants au DUI, notamment pour la téléconsultation et les accès depuis domicile.
Le programme CaRE : un financement à saisir avant le 4 juin 2026
L’Agence du numérique en santé (ANS) pilote le programme CaRE (Cybersécurité Accélération et Résilience des Établissements), doté de 750 millions d’euros jusqu’en 2027, dont 87 millions dédiés aux ESMS numériques via le Ségur. Ce programme accompagne les établissements dans leur montée en maturité cybersécurité en finançant audit, formation et équipement. La procédure de candidature au programme CaRE pour les ESMS est ouverte jusqu’au 4 juin 2026. Tout EHPAD souhaitant en bénéficier doit au préalable réaliser un audit de conformité RGPD et NIS2.
Plan de résilience en douze points pour votre EHPAD
Gouvernance et conformité (à faire immédiatement)
- Désigner ou confirmer le DPO et lui allouer du temps dédié (pas seulement une fonction honorifique)
- Cartographier les traitements de données de santé et rédiger le registre RGPD
- Vérifier la certification HDS v2 de tous les prestataires DUI et télémédecine
- Réaliser une Analyse d’Impact relative à la Protection des Données (AIPD) pour les dispositifs de téléassistance et objets connectés
Sécurité technique (horizon 3 mois)
- Créer des comptes utilisateurs individuels sur le DUI (un compte par professionnel, habilitations granulaires)
- Activer l’authentification multi-facteurs (MFA) pour tous les accès distants
- Mettre en place une règle de sauvegarde 3-2-1 : 3 copies, 2 supports différents, 1 hors site et isolée du réseau
- Segmenter le réseau IoT (objets connectés) du réseau administratif et médical
Formation et exercices (horizon 6 mois)
- Former l’ensemble du personnel aux risques de phishing et aux bonnes pratiques de mots de passe
- Organiser un exercice de crise annuel simulant un scénario de rançongiciel (kits disponibles sur le site de l’ANS)
- Tester le Plan de Continuité d’Activité (PCA) et le Plan de Reprise d’Activité (PRA) — documents exigés par NIS2
- Documenter la procédure de notification à la CNIL et à l’ANS sous 72 heures en cas d’incident
Sanctions et responsabilités : ce que risque un directeur d’EHPAD
La CNIL a prononcé 87 amendes en 2024, pour un montant total de 55,2 millions d’euros — soit plus du double par rapport à 2023. Les manquements les plus sanctionnés concernent l’absence de mesures de sécurité adéquates et le défaut de notification des violations dans les délais légaux. Pour un EHPAD, la responsabilité du directeur peut être engagée personnellement en cas de manquement grave caractérisé, notamment si des mesures de sécurité élémentaires n’avaient pas été mises en place malgré les recommandations de la CNIL.
Au-delà des sanctions financières, les conséquences opérationnelles d’une cyberattaque réussie peuvent être dévastatrices : impossibilité d’accéder aux dossiers résidents, arrêt des systèmes de distribution des médicaments, paralysie des dispositifs d’appel d’urgence. La continuité des soins — et in fine la sécurité des résidents — est directement menacée.