Les addictions comportementales représentent un défi souvent sous-estimé en EHPAD. Parmi elles, le jeu pathologique touche un nombre croissant de résidents, notamment depuis la démocratisation des jeux en ligne et des paris sportifs accessibles via tablette ou smartphone. Face à des comportements compulsifs, des pertes financières brutales et des conséquences psychosociales lourdes, les équipes soignantes et d’encadrement doivent développer une surveillance comportementale structurée et mettre en place un accompagnement addictologique adapté, tout en assurant une protection juridique et financière des personnes vulnérables.
Comprendre le jeu pathologique chez la personne âgée en institution
Le jeu pathologique, aussi appelé addiction au jeu ou gambling disorder, se caractérise par une incapacité à résister à l’impulsion de jouer malgré les conséquences négatives sur la santé, les finances ou la vie sociale. Chez les résidents en EHPAD, cette addiction peut passer inaperçue, masquée par d’autres troubles (dépression, troubles cognitifs légers, isolement).
Selon une étude de l’OFDT publiée en 2025, environ 2 à 4 % des seniors de plus de 70 ans présentent des comportements de jeu à risque, notamment via les jeux de grattage, les paris hippiques en ligne ou les sites de casino virtuels. Ce phénomène s’est amplifié avec l’accès facilité aux smartphones et tablettes au sein des établissements.
Les facteurs de vulnérabilité en EHPAD
Plusieurs éléments favorisent l’émergence ou l’aggravation d’un jeu pathologique chez le résident :
- Isolement social : manque de visites, rupture familiale
- Ennui et perte de sens : absence d’activités valorisantes
- Troubles cognitifs débutants : altération du jugement, impulsivité accrue
- Accès facilité aux moyens de paiement : carte bancaire, téléphone, tablette personnelle
- Historique de comportements compulsifs : tabac, alcool, achats compulsifs
Attention : Un résident avec un début de troubles cognitifs peut perdre la notion des sommes engagées et répéter les mises sans en avoir conscience.
Signes d’alerte à surveiller au quotidien
Les infirmiers, aides-soignants et responsables d’hébergement doivent être formés à repérer les signaux faibles :
- Demandes répétées d’argent liquide ou de retraits bancaires inhabituels
- Utilisation excessive du téléphone ou de la tablette, parfois la nuit
- Isolement croissant, refus de participer aux activités collectives
- Anxiété, irritabilité, troubles du sommeil
- Découverte de tickets de jeux, de relevés bancaires suspects, de dettes
Conseil terrain : Intégrez dans le dossier de soins une fiche de surveillance comportementale addiction jeu, remplie chaque semaine par l’équipe référente. Cette traçabilité permet de détecter une évolution rapide et d’alerter l’infirmier coordinateur.
Mettre en place un protocole de surveillance et de prévention
Face au jeu pathologique, la réactivité de l’équipe repose sur l’existence d’un protocole structuré qui définit le rôle de chacun, les étapes d’alerte et les mesures de protection à activer.
Construire un protocole jeu pathologique adapté
Un protocole efficace doit comporter :
- Une grille d’évaluation initiale : remplir lors de l’admission pour identifier les antécédents ou comportements à risque
- Un dispositif de signalement interne : qui alerte l’IDEC, le médecin coordinateur et le directeur en cas de suspicion
- Des actions de prévention collective : sensibilisation des résidents sur les risques des jeux d’argent, animation d’ateliers ludiques alternatifs
- Un plan de protection individuelle : limitation d’accès aux moyens de paiement, accompagnement renforcé, suivi addictologique
| Étape | Action | Responsable | Délai |
|---|---|---|---|
| Repérage | Observation comportementale + remplissage fiche surveillance | AS / IDE | Hebdomadaire |
| Signalement | Transmission écrite via logiciel de soins | IDE référent | Immédiat |
| Évaluation | Entretien avec le résident + bilan médical | Médecin coordinateur + IDEC | Sous 48h |
| Protection | Mise sous protection juridique si nécessaire (tutelle/curatelle) | Directeur + Famille + Juge des tutelles | Selon urgence |
| Suivi addictologique | Orientation vers addictologue, CJC, psychologue | IDEC + Médecin | Sous 15 jours |
Outils de terrain : la fiche de surveillance addiction jeu
Cette fiche de surveillance doit être simple, visuelle et partagée entre l’équipe. Elle peut comporter :
- Nom du résident, date, semaine de suivi
- Nombre de demandes d’argent, contexte
- Observations comportementales (agitation, isolement, agressivité)
- Utilisation des écrans (durée, moment de la journée)
- Transmission faite à l’IDEC : oui / non
Exemple concret : Dans un EHPAD associatif de 85 lits en Occitanie, l’équipe a mis en place une fiche hebdomadaire pour chaque résident à risque. En six mois, trois situations de jeu pathologique ont été identifiées, permettant une intervention rapide avant la perte totale de l’épargne.
Prévention collective : sensibiliser et proposer des alternatives
La prévention passe aussi par l’animation et la valorisation d’activités non marchandes :
- Ateliers jeux de société, belote, scrabble
- Groupes de parole animés par un psychologue sur les addictions
- Séances d’information sur les risques des jeux en ligne (organisées en partenariat avec une association locale)
Conseil : Travaillez avec l’animateur et l’équipe psychosociale pour proposer des temps structurants et réguliers, qui réduisent l’ennui et renforcent le lien social.
Accompagnement addictologique et orientation vers les dispositifs spécialisés
Le jeu pathologique nécessite un suivi par des professionnels formés à l’addictologie. En EHPAD, l’infirmier coordinateur joue un rôle pivot pour coordonner cette prise en charge, souvent en lien avec des structures externes.
Rôle de l’infirmier et du médecin coordinateur
L’infirmier coordinateur doit :
- Réaliser ou faire réaliser une évaluation addictologique initiale (questionnaire type DSM-5 adapté, entretien motivationnel)
- Organiser la transmission d’informations entre l’équipe, le médecin traitant et les spécialistes
- Coordonner le suivi et la mise en œuvre du plan de soins personnalisé
Le médecin coordinateur intervient pour :
- Évaluer l’état psychique global (dépression, anxiété, troubles cognitifs associés)
- Prescrire si besoin un traitement médicamenteux d’accompagnement (anxiolytiques ponctuels, antidépresseurs)
- Rédiger un certificat médical en appui d’une demande de protection juridique
Point clé : Une addiction comportementale chez une personne âgée fragile nécessite une approche globale et bienveillante, jamais culpabilisante. Le résident doit se sentir accompagné, non jugé.
Orientation vers les Consultations Jeunes Consommateurs (CJC) et réseaux d’addictologie
Bien que nommées « Jeunes Consommateurs », les CJC accueillent aussi les adultes et seniors pour toutes les addictions, y compris comportementales. Elles offrent un accompagnement gratuit et confidentiel.
En pratique :
- Contacter la CJC la plus proche (annuaire disponible sur le site de l’ARS)
- Proposer un accompagnement au premier rendez-vous par un soignant ou un membre de la famille
- Mettre en place un suivi régulier avec retour d’informations (avec accord du résident) pour ajuster l’accompagnement en EHPAD
Certains réseaux territoriaux d’addictologie proposent aussi des interventions in situ : psychologues, addictologues se déplacent en EHPAD pour des consultations.
Approches non médicamenteuses et soutien psychologique
Les thérapies comportementales et cognitives (TCC) ont montré leur efficacité dans la prise en charge du jeu pathologique. Elles visent à :
- Identifier les pensées automatiques liées au jeu
- Modifier les croyances erronées (illusion de contrôle, superstitions)
- Développer des stratégies d’évitement et de gestion des pulsions
Conseil : Si l’établissement dispose d’un psychologue, formez-le spécifiquement aux addictions comportementales ou sollicitez une supervision externe.
Question fréquente : Peut-on interdire l’accès à Internet à un résident pour le protéger ?
Réponse : Non, sauf décision de justice dans le cadre d’une mesure de protection renforcée. En revanche, on peut proposer un accompagnement éducatif à l’usage numérique, limiter l’accès aux moyens de paiement et alerter la famille.
Protection juridique et financière : quand et comment agir ?
Lorsque les pertes financières deviennent importantes et que le résident ne peut plus gérer son patrimoine de manière autonome, une protection juridique devient indispensable.
Les mesures de protection des majeurs
Trois dispositifs principaux peuvent être mobilisés :
| Mesure | Degré de protection | Qui décide ? | Délai moyen |
|---|---|---|---|
| Sauvegarde de justice | Temporaire, urgence | Médecin ou juge | Immédiat (médecin) / 1 mois (juge) |
| Curatelle | Assistance dans les actes importants | Juge des tutelles | 2 à 4 mois |
| Tutelle | Représentation totale | Juge des tutelles | 3 à 6 mois |
En pratique : Le directeur de l’EHPAD ou un membre de la famille peut saisir le juge des tutelles avec un certificat médical circonstancié du médecin coordinateur ou du médecin traitant.
Le rôle du responsable d’hébergement et du directeur
Le responsable d’hébergement est souvent le premier à constater des anomalies (courriers de relance, appels de créanciers, découverts bancaires). Il doit :
- Alerter immédiatement le directeur et l’IDEC
- Rassembler les éléments factuels (tickets, relevés, témoignages)
- Contacter la famille ou le tuteur légal si déjà désigné
Le directeur doit :
- Initier la procédure de signalement au Procureur de la République si situation d’urgence et absence de famille
- Assurer la protection physique du résident (retrait temporaire des moyens de paiement avec accord écrit ou sous contrôle judiciaire)
- Informer l’Agence Régionale de Santé en cas de situation complexe ou de risque de maltraitance financière
Important : Toute mesure restrictive (retrait de carte bancaire, limitation d’accès au téléphone) doit être tracée, justifiée et proportionnée, et idéalement validée par une décision de justice ou l’accord écrit du résident ou de son représentant légal.
Prévenir les dérives financières en amont
Quelques bonnes pratiques pour limiter les risques :
- Proposer un compte résident géré par l’établissement avec plafond de retrait hebdomadaire
- Mettre en place un suivi budgétaire personnalisé avec l’assistant social ou le responsable d’hébergement
- Informer systématiquement la famille lors de l’admission sur les risques d’addiction et les dispositifs de protection
- Former les équipes aux signaux faibles de manipulation ou d’abus de faiblesse (démarchage téléphonique, arnaques en ligne)
Question fréquente : Un résident sous curatelle peut-il jouer en ligne ?
Réponse : Oui, mais le curateur doit être informé et peut demander au juge un renforcement de la mesure si les sommes engagées mettent en péril le patrimoine du résident.
Construire une culture de vigilance partagée
La prise en charge du jeu pathologique en EHPAD ne peut reposer sur une seule personne. Elle exige une culture de vigilance partagée, portée par l’ensemble de l’équipe pluridisciplinaire, de l’aide-soignant au directeur.
Former et sensibiliser toute l’équipe
Organiser au minimum une session de formation annuelle sur les addictions comportementales, en intégrant :
- Les mécanismes neurobiologiques de l’addiction
- Les spécificités du jeu pathologique chez la personne âgée
- Les outils de repérage et de transmission
- Les aspects juridiques et éthiques de la protection
Conseil : Utilisez des supports visuels type infographies, vidéos courtes, mises en situation pour faciliter l’appropriation par tous les profils (y compris les agents moins diplômés). Le Pack IDEC : MAÎTRISE TOTALE ou le livre IDEC 360° peuvent servir de base pour structurer des sessions managériales sur la gestion des situations complexes.
Développer une communication fluide et bienveillante
La transmission d’informations doit être systématique, claire et tracée. Quelques leviers :
- Utiliser le logiciel de soins pour documenter chaque observation
- Organiser des réunions de synthèse hebdomadaires incluant IDE, AS, psychologue, médecin, responsable hébergement
- Impliquer les familles dans le projet de soins personnalisé, en toute transparence
Exemple : Un EHPAD de 120 lits en Île-de-France a instauré un binôme de référence addiction (un IDE + un AS volontaire) formé spécifiquement pour coordonner la veille comportementale et animer des ateliers de prévention. Résultat : détection précoce, meilleure adhésion des résidents, réduction des incidents financiers.
Évaluer et ajuster le dispositif
Tous les six mois, réalisez un bilan d’activité :
- Nombre de situations repérées et traitées
- Délai moyen entre repérage et mise en place de la protection
- Retour d’expérience des équipes et des résidents
- Points d’amélioration du protocole ou des outils
Conseil : Associez le COPIL qualité ou l’équipe projet bientraitance à cette évaluation. Cela renforce la culture qualité et la conformité aux exigences de certification de la HAS.
Agir maintenant pour protéger et accompagner durablement
Le jeu pathologique en EHPAD n’est plus un phénomène marginal. Il touche des résidents fragilisés, souvent isolés, et peut entraîner des conséquences financières, psychologiques et sociales dramatiques. Face à cette réalité, les équipes doivent se doter d’outils de surveillance, de protocoles clairs et de partenariats avec les acteurs de l’addictologie.
Les trois piliers de la réussite :
- Repérage précoce : via une fiche de surveillance comportementale systématique et une formation des équipes
- Accompagnement spécialisé : coordination avec addictologues, psychologues, médecins, et orientation vers les CJC
- Protection juridique et financière : activation rapide des mesures de sauvegarde, curatelle ou tutelle, en lien avec le juge des tutelles et la famille
En tant qu’infirmier coordinateur, directeur ou responsable d’hébergement, vous avez un rôle déterminant pour impulser cette dynamique, former vos équipes et sécuriser vos pratiques. N’attendez pas qu’une situation dégénère : anticipez, formez, outillez.
Pour aller plus loin, pensez à mobiliser les ressources de formation disponibles, comme les 15 formations en ligne les plus utiles en EHPAD, ou à structurer un accompagnement global avec des supports comme le Pack INTÉGRAL : Soins & Accompagnement Quotidien.
Mini-FAQ : Addiction au jeu en EHPAD
1. Peut-on empêcher un résident d’utiliser son smartphone pour jouer en ligne ?
Non, sauf décision de justice. Vous pouvez en revanche accompagner le résident, proposer un soutien addictologique et alerter la famille pour envisager une mesure de protection adaptée.
2. Qui finance l’accompagnement addictologique d’un résident ?
Les consultations en CJC sont gratuites. Les interventions de psychologues ou d’addictologues libéraux peuvent être prises en charge partiellement par l’Assurance Maladie ou les mutuelles, selon les conventions locales.
3. Quels documents fournir pour une demande de mise sous protection ?
Un certificat médical circonstancié du médecin coordinateur ou traitant, une description des faits (pertes financières, comportements à risque), et tout élément probant (relevés bancaires, témoignages écrits de l’équipe).