L’accueil en EHPAD de résidents porteurs de trachéotomie représente un défi médical et organisationnel majeur pour les équipes soignantes. Ces situations, autrefois rares en établissement, se multiplient avec le vieillissement des patients polypathologiques et l’évolution des pratiques hospitalières. La surveillance continue des complications respiratoires, la maîtrise des soins techniques spécialisés et la formation rigoureuse du personnel constituent les piliers d’un accompagnement sécurisé et de qualité.
Sommaire
- Comprendre la trachéotomie et ses enjeux spécifiques en EHPAD
- Protocoles et organisation des soins techniques au quotidien
- Formation et montée en compétences des équipes soignantes
- Surveillance des complications et gestion des urgences respiratoires
- Comment sécuriser l’accompagnement global du résident trachéotomisé ?
- Mini-FAQ : Questions essentielles sur les soins de trachéotomie en EHPAD
Comprendre la trachéotomie et ses enjeux spécifiques en EHPAD
La trachéotomie consiste en une ouverture chirurgicale de la trachée, créant un orifice cervical antérieur où se loge une canule. Cette technique permet de court-circuiter les voies aériennes supérieures lorsqu’une ventilation naturelle s’avère impossible ou insuffisante.
En établissement médicalisé, les indications rencontrées concernent principalement les suites de pathologies neuromusculaires évolutives, les séquelles d’AVC sévères avec troubles de déglutition, ou encore les insuffisances respiratoires chroniques décompensées. Selon les données de la Haute Autorité de Santé, près de 8 % des EHPAD accueillent au moins un résident trachéotomisé, proportion en augmentation constante depuis 2020.
Les risques majeurs à anticiper
Les complications respiratoires constituent la principale menace pour ces résidents fragiles. L’obstruction de la canule par des sécrétions épaisses peut survenir brutalement et engager le pronostic vital en quelques minutes. Les infections bronchopulmonaires, facilitées par la suppression des défenses naturelles des voies aériennes supérieures, représentent un risque permanent.
Les autres complications incluent :
- Le déplacement ou extubation accidentelle de la canule
- Les granulomes péristomiaux
- Les sténoses trachéales à long terme
- Les fausses routes persistantes malgré la trachéotomie
- Les hémorragies au niveau du site de stomie
Une étude de la Société Française de Gériatrie et Gérontologie (2024) révèle que 42 % des incidents graves en EHPAD impliquant des résidents trachéotomisés concernent une obstruction de canule.
Conseil opérationnel : Intégrez systématiquement dans le projet de soins individualisé une évaluation hebdomadaire du risque respiratoire, avec traçabilité dans le dossier de soins informatisé. Cette pratique permet d’anticiper les dégradations et d’ajuster rapidement les protocoles.
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J’accède au stock illimitéProtocoles et organisation des soins techniques au quotidien
La mise en place d’un protocole trachéotomie structuré et partagé constitue le socle de la sécurité. Ce document doit détailler précisément les gestes techniques, leur fréquence, les acteurs habilités et les procédures d’urgence.
Les aspirations trachéales : technique et fréquence
L’aspiration endotrachéale représente le soin le plus fréquent et le plus critique. Elle vise à évacuer les sécrétions bronchiques qui ne peuvent plus être expectorées naturellement.
Fiche technique aspiration – Points clés :
- Préparation : Lavage des mains chirurgical, port de gants stériles, préparation du matériel (sonde d’aspiration stérile à usage unique, système d’aspiration réglé entre 80 et 120 mmHg)
- Réalisation : Introduction de la sonde sans aspirer, puis retrait progressif en rotation avec aspiration par intermittence
- Durée : Maximum 10-15 secondes par passage pour éviter l’hypoxie
- Fréquence : À adapter selon l’encombrement, généralement 3 à 6 fois par jour minimum
- Surveillance : Coloration des sécrétions, quantité, réaction du résident
Important : La sonication doit toujours être suivie d’une oxygénation de récupération et d’une surveillance des constantes (SpO2, fréquence respiratoire).
Le changement de canule : compétences et procédures
Le changement de canule nécessite une formation spécifique et une habilitation formalisée. En EHPAD, cette procédure relève de la compétence infirmière, idéalement sous supervision médicale pour les premiers changements.
| Type de canule | Fréquence de changement | Acteur habilité | Particularités |
|---|---|---|---|
| Canule à usage unique | 7 à 10 jours | IDE formé | Moins de risque infectieux |
| Canule réutilisable | Selon protocole (14-21j) | IDE + médecin initial | Stérilisation requise |
| Canule fenêtrée | Selon protocole | IDE + orthophoniste | Permet phonation |
| Canule avec ballonnet | Selon évaluation | IDE formé + avis médical | Surveillance pression |
En pratique, un changement programmé de canule s’organise en binôme IDE/AS, avec présence du médecin coordonnateur disponible à proximité lors des trois premiers changements. Le matériel d’urgence (canule de rechange de taille identique et inférieure, écarteur de trachéotomie, ballon autoremplisseur) doit être vérifié avant chaque procédure.
Conseil terrain : Créez une check-list pré-changement plastifiée et positionnée dans la chambre du résident. Elle sécurise la procédure et rassure les professionnels moins expérimentés.
Formation et montée en compétences des équipes soignantes
La qualité de l’accompagnement repose directement sur le niveau de formation des équipes. Face à des gestes techniques à risque, l’improvisation n’a pas sa place.
Dispositif de formation initiale et continue
L’IDEC (Infirmier Diplômé d’État Coordinateur) joue un rôle central dans l’organisation de la formation interne. Un programme structuré doit inclure :
- Formation théorique (4 heures) : Anatomie des voies respiratoires, physiologie respiratoire, complications possibles, protocoles institutionnels
- Formation pratique sur mannequin (2 heures) : Aspirations, manipulation de canule, gestes d’urgence
- Mise en situation réelle supervisée (3 passages minimum) : Accompagnement par IDE référent
- Réévaluation annuelle : Actualisation des connaissances et pratiques
« Une formation semestrielle sur mannequin haute-fidélité réduit de 67 % les incidents liés aux soins de trachéotomie en EHPAD » – Étude ANFH 2023
Qui fait quoi ? Répartition claire des rôles
La sécurité nécessite une délimitation précise des responsabilités :
Infirmier(ère) :
– Aspirations endotrachéales
– Changement de canule selon protocole
– Soins de stomie et surveillance locale
– Adaptation thérapeutique selon prescription
– Décision d’appel en urgence
Aide-soignant(e) :
– Surveillance continue des signes d’appel respiratoires
– Aspirations buccales et pharyngées
– Installation du résident en proclive
– Aide à l’humidification
– Alerte immédiate de l’IDE si signes anormaux
Médecin coordonnateur :
– Validation du protocole individualisé
– Prescription des soins et matériels
– Supervision des premiers changements
– Gestion des complications
– Coordination avec les spécialistes
Le directeur d’établissement garantit les ressources humaines, matérielles et la conformité réglementaire du dispositif.
Conseil pratique : Organisez chaque trimestre une simulation d’urgence respiratoire avec l’équipe de nuit, souvent moins formée. Ces exercices renforcent la confiance et automatisent les bons réflexes.
Surveillance des complications et gestion des urgences respiratoires
La surveillance continue des résidents trachéotomisés repose sur l’observation clinique rigoureuse et l’utilisation d’outils de monitoring adaptés.
Signes d’alerte à identifier immédiatement
Chaque professionnel doit reconnaître instantanément les signes de détresse respiratoire :
- Obstruction de canule : Tirage intercostal, cyanose, sueurs, agitation ou au contraire torpeur, impossibilité d’aspirer
- Infection respiratoire : Fièvre, modification de l’aspect des sécrétions (purulentes, verdâtres), augmentation du volume d’aspiration
- Déplacement de canule : Ballonnement cervical (emphysème sous-cutané), difficulté à aspirer, détresse respiratoire
- Hémorragie : Sang dans les aspirations (au-delà de quelques filets)
Un tableau de surveillance quotidienne structuré facilite le repérage précoce :
| Paramètre | Fréquence | Valeurs normales | Seuil d’alerte |
|---|---|---|---|
| SpO2 | 3x/jour minimum | > 92% | < 90% |
| Fréquence respiratoire | 3x/jour | 12-20/min | > 25 ou < 10/min |
| Aspect sécrétions | À chaque aspiration | Claires à blanchâtres | Purulentes, sanglantes |
| Aspect stomie | 2x/jour | Rose, propre | Rougeur, œdème, suintement |
| État général | En continu | Calme, communiquant | Agitation, torpeur |
Procédure d’urgence face à une obstruction
L’obstruction de canule constitue l’urgence absolue, nécessitant une réaction dans les 2-3 minutes.
Protocole d’urgence obstruction – Étapes chronologiques :
- Appel immédiat d’un deuxième soignant et déclenchement alerte SAMU si nécessaire
- Tentative d’aspiration en urgence avec augmentation de la pression d’aspiration
- Si échec : Instillation de 2-3 ml de sérum physiologique et nouvelle tentative
- Si échec persistant : Retrait immédiat de la canule interne (si présente) ou de la canule complète
- Ventilation au masque sur stomie avec ballon autoremplisseur
- Remplacement de canule dès que possible avec canule de taille inférieure si difficulté
- Oxygénation et surveillance continue jusqu’à stabilisation
En cas d’impossibilité de recanulation, maintenir une ventilation au ballon sur stomie et transférer en urgence. Ne jamais tenter de forcer le passage d’une canule.
Question fréquente : Faut-il toujours appeler le SAMU en cas d’obstruction ?
Réponse : Si la désobstruction est immédiate et la saturation rapidement normalisée, l’appel du médecin coordonnateur suffit. En cas de difficulté de désobstruction, de désaturation persistante ou d’impossibilité de recanulation : appel SAMU immédiat et début de ventilation au ballon.
Action immédiate : Constituez dans chaque unité hébergeant un résident trachéotomisé une trousse d’urgence trachéotomie contenant : 2 canules stériles (taille du résident + taille inférieure), écarteur de stomie, ballon autoremplisseur, sérum physiologique, seringues, gants stériles. Vérifiez mensuellement sa complétude.
Comment sécuriser l’accompagnement global du résident trachéotomisé ?
Au-delà des aspects techniques, l’accompagnement quotidien du résident porteur de trachéotomie nécessite une approche globale intégrant confort, communication et qualité de vie.
Aménagement de l’environnement et prévention
L’organisation matérielle de la chambre conditionne en partie la sécurité :
- Humidification : L’air inspiré ne passant plus par le nez, l’humidification artificielle devient indispensable. Utiliser un humidificateur d’ambiance ou un nez artificiel (échangeur de chaleur et d’humidité)
- Position du lit : Tête de lit relevée en permanence (30-45°), facilite la respiration et réduit les risques de fausse route
- Proximité du matériel : Aspirateur fonctionnel et matériel d’urgence accessible en moins de 30 secondes
- Système d’appel adapté : Pour les résidents conservant une autonomie partielle
Communication et aspects relationnels
La perte de la phonation représente un handicap social majeur pour les résidents conscients. Plusieurs solutions existent :
- Canules fenêtrées avec valve phonatoire (sur avis ORL)
- Tableaux de communication personnalisés
- Tablettes tactiles avec applications dédiées
- Langage gestuel simple partagé avec l’équipe
Le personnel doit systématiquement expliquer les gestes avant leur réalisation, maintenir le contact visuel et laisser le temps au résident d’exprimer son ressenti.
Question fréquente : Comment gérer la nutrition chez un résident trachéotomisé ?
Réponse : La trachéotomie seule n’empêche pas l’alimentation orale. Cependant, elle est souvent associée à des troubles de déglutition. Un bilan orthophonique et ORL détermine les modalités : alimentation orale adaptée en texture, alimentation mixte ou nutrition entérale exclusive. La position demi-assise et la surveillance post-prandiale restent essentielles.
Documentation et traçabilité réglementaire
La traçabilité des soins constitue une obligation légale et un outil de sécurité. Le dossier de soins informatisé doit comporter :
- Un protocole individualisé actualisé
- Une fiche de traçabilité quotidienne (aspirations, aspect sécrétions, changements de canule)
- Les incidents et leur gestion
- Les formations suivies par les intervenants
- Les évaluations régulières du médecin coordonnateur
Le décret relatif aux actes professionnels infirmiers (arrêté du 10 juin 2021) précise que les soins de trachéotomie relèvent du rôle propre infirmier en phase stable, avec prescription médicale pour le changement de canule.
Question fréquente : Quel matériel minimal prévoir pour un résident trachéotomisé ?
Réponse : Aspirateur électrique avec aspiration réglable, sondes d’aspiration stériles à usage unique (taille adaptée), sérum physiologique, gants stériles et non stériles, compresses stériles, matériel de fixation, canules de rechange, ballon autoremplisseur, oxygène mural ou mobile, humidificateur, trousse d’urgence complète.
Coordination avec les acteurs externes
L’accompagnement efficace nécessite un réseau partenarial solide :
- HAD (Hospitalisation à Domicile) pour soutien technique si convention
- Pneumologue référent pour suivi spécialisé semestriel
- ORL pour surveillance de la stomie et adaptation de canule
- Orthophoniste pour déglutition et communication
- Prestataire de santé pour fourniture et maintenance du matériel
- Équipe mobile de soins palliatifs si projet de fin de vie
Un résident ressource IDE spécialement formé dans l’établissement garantit l’harmonisation des pratiques et la référence technique pour les collègues.
Action à mettre en œuvre dès maintenant : Organisez une réunion pluridisciplinaire mensuelle dédiée à chaque résident trachéotomisé, réunissant IDE, médecin coordonnateur, AS référent, cadre de santé et si possible famille. Cette concertation permet d’ajuster le projet de soins, d’anticiper les besoins et de partager les observations.
Mini-FAQ : Questions essentielles sur les soins de trachéotomie en EHPAD
Un EHPAD peut-il refuser l’admission d’un résident trachéotomisé ?
Le refus ne peut se justifier que par l’impossibilité objective de répondre aux besoins médicaux du résident (absence de personnel formé, absence de matériel adapté). Le projet d’établissement et le contrat de séjour doivent préciser les capacités de prise en charge. Une montée en compétence doit être envisagée avant tout refus.
Quelle formation minimale pour un IDE avant de prendre en charge un résident trachéotomisé ?
Formation théorique de 4 heures minimum, pratique sur mannequin, puis 3 prises en charge supervisées par un IDE expert ou médecin. Une réévaluation annuelle des compétences est recommandée. La traçabilité de cette formation doit figurer dans le dossier du professionnel.
Comment financer le matériel et les surcoûts liés à la trachéotomie ?
Le matériel spécifique (canules, aspirateur, consommables) relève de la prise en charge par l’Assurance Maladie via prescription médicale et prestataire conventionné. Les surcoûts en personnel peuvent justifier une demande de renforcement auprès de l’ARS dans le cadre du GMP (GIR Moyen Pondéré) et PMP (PATHOS Moyen Pondéré) de l’établissement, le résident relevant généralement d’un PATHOS élevé.

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