Vous êtes IDEC depuis cinq ans, et chaque fois qu’un problème éclate – famille furieuse, démarche qualité bancale, résident chuteur, manque d’effectif –, c’est vous qu’on appelle. Pas pour vous donner les moyens d’agir, non. Pour que vous transformiez la catastrophe en « incident maîtrisé » dans le rapport mensuel. Bienvenue dans votre rôle officieux : fusible du système. Quand tout saute, c’est vous qui cramez. Et pendant ce temps, la direction dort tranquille, l’ARS valide les indicateurs, et le groupe gestionnaire encaisse les dividendes.
Sommaire
Quand « coordination » rime avec « absorption des chocs »
Reprenons les faits. Votre fiche de poste dit « coordonner les soins, piloter la démarche qualité, manager l’équipe soignante ». La réalité ? Vous faites l’infirmière absente, gérez les conflits RH que personne ne veut traiter, répondez aux familles qui devraient être reçues par la direction, et rafistolez les protocoles que personne ne respecte faute de temps ou de formation. Le mot « coordination » est devenu un euphémisme pour « débrouille-toi avec le chaos ».
Les symptômes de l’IDEC-fusible :
- Vous passez 60 % de votre temps en gestion de crise au lieu de travailler sur le fond.
- Vous endossez la responsabilité de décisions que vous n’avez pas prises (sous-effectif chronique, matériel défaillant, organisation absurde).
- On vous reproche les dysfonctionnements, mais jamais on ne vous consulte sur les solutions structurelles.
- Vous êtes convoquée au débriefing d’un événement indésirable… pour justifier ce qui n’a pas été fait, alors que vous aviez alerté trois mois avant.
Ce n’est pas de la coordination, c’est de l’absorption institutionnelle des problèmes. Vous êtes la couche tampon entre le terrain qui suffoque et une hiérarchie qui refuse de voir la réalité en face. Vous protégez l’établissement, mais qui vous protège, vous ?
« L’IDEC devient responsable de tout ce qui dysfonctionne, mais décisionnaire de rien. »
Solution radicale n°1 : Documentez tout, systématiquement.
Chaque alerte non suivie d’effet doit être tracée. Envoyez un mail récapitulatif après chaque réunion de direction où vos demandes sont ignorées. Notez les effectifs réels chaque jour dans un tableau de bord. Quand la crise éclatera – et elle éclatera –, vous aurez les preuves que vous avez fait votre travail. Ce n’est pas de la paranoïa, c’est de la légitime défense professionnelle.
L’hypocrisie des « valeurs » face à la réalité comptable
On vous parle bientraitance, projet de vie personnalisé, accompagnement digne. Puis on vous annonce qu’il faut « optimiser » (comprendre : réduire) les heures d’AS, mutualiser les RH avec un autre site, ou accepter un nouveau résident sans évaluation sérieuse parce que « le taux d’occupation doit rester à 98 % ». Vous n’êtes plus IDEC, vous êtes la caution éthique d’une logique purement financière.
Le pire ? On attend de vous que vous « portiez » ces décisions auprès de l’équipe. Que vous expliquiez l’inexplicable. Que vous motiviez des soignants déjà au bord du burn-out avec des « on fait au mieux », alors que vous savez pertinemment qu’on ne fait plus qu’au minimum, voire en dessous du seuil de décence.
La vérité qui dérange
Les directions d’EHPAD – surtout dans les groupes commerciaux, mais pas que – ont compris que l’IDEC est une alliée involontaire. Vous ne pouvez pas claquer la porte sans laisser les résidents sans coordination. Vous ne pouvez pas dénoncer publiquement sans risquer votre poste. Votre engagement professionnel devient votre faiblesse exploitée.
Solution radicale n°2 : Imposez un comité d’arbitrage décisionnel.
Refusez d’endosser seule les décisions structurelles. Créez (ou exigez) une instance mensuelle où direction, médecin coordonnateur, IDEC et cadre RH arbitrent ensemble les choix impactant la qualité des soins. Chaque décision doit être collégiale et tracée dans un compte-rendu signé. Si la direction refuse, vous avez votre réponse : elle préfère que vous restiez fusible.
L’IDEC stratège : reprendre le pouvoir par l’expertise
Vous avez une carte maîtresse dans votre jeu : votre expertise clinique et organisationnelle. Personne d’autre dans l’établissement ne maîtrise comme vous la complexité du soin en EHPAD. Ni la direction générale, ni le service comptable, ni même souvent le médecin coordonnateur (débordé ou peu présent). Cette expertise, c’est votre levier pour sortir du rôle de fusible.
Stratégie 1 : Parlez la langue de la direction
Arrêtez de parler seulement « qualité de vie » ou « dignité des résidents ». Traduisez vos demandes en « risques juridiques », « coûts évités », « indicateurs CPOM ». Exemples :
- Au lieu de : « On manque d’AS, les résidents ne sont pas bien accompagnés. »
- Dites : « Le sous-effectif génère un sur-risque de contentieux familial, d’événements indésirables graves déclarés à l’ARS, et de non-conformité aux indicateurs qualité. Cela met en péril l’habilitation à l’aide sociale. »
Vous n’avez pas changé de message, vous avez changé de registre. Et ça change tout.
Stratégie 2 : Construisez vos propres outils de pilotage
Ne vous contentez pas des tableaux de bord imposés d’en haut. Créez vos propres indicateurs de tension : taux d’absentéisme hebdomadaire, nombre d’actes non réalisés, alertes remontées par les familles, écarts entre effectifs théoriques et réels. Présentez-les en réunion de direction. Cela vous positionne en experte qui pilote, pas en exécutante qui subit.
Un outil comme le guide SOS IDEC peut s’avérer précieux pour structurer cette démarche de reprise en main stratégique. Il propose des grilles, des exemples de tableaux de bord et des protocoles de positionnement managérial directement applicables. C’est une ressource pensée par et pour des IDEC qui refusent de rester variables d’ajustement.
Stratégie 3 : Formez votre équipe à l’argumentation collective
Seule, vous êtes contournable. Avec une équipe soudée et formée à parler d’une même voix, vous devenez incontournable. Organisez des temps d’échange mensuels avec les AS et IDE sur les difficultés récurrentes. Synthétisez leurs remontées en document factuel. Quand vous présenterez ce document en réunion, vous ne parlerez plus « en votre nom », mais « au nom de l’équipe soignante ». C’est beaucoup plus puissant.
Quand faut-il partir ? (et comment le faire sans culpabiliser)
On ne peut pas terminer cet article sans aborder l’éléphant dans la pièce : parfois, le système est tellement pourri que la seule solution saine, c’est de partir. Vous n’êtes pas une héroïne obligée de couler avec le navire. Vous êtes une professionnelle qui a le droit de protéger sa santé mentale et son intégrité éthique.
Les signaux d’alerte rouge :
- Vous avez alerté par écrit au moins trois fois sur des risques graves, sans aucune réponse ou action concrète.
- Votre hiérarchie vous demande explicitement de maquiller des indicateurs ou de ne pas remonter certains dysfonctionnements.
- Vous êtes en arrêt maladie à répétition, avec symptômes d’épuisement professionnel.
- Vous n’avez plus aucun levier décisionnel réel, et vos initiatives sont systématiquement bloquées ou ignorées.
- La direction vous fait porter publiquement (devant les familles, l’équipe, l’ARS) la responsabilité de choix que vous avez contestés.
Dans ces cas-là, partir n’est pas une fuite, c’est un acte de lucidité. Préparez votre sortie proprement : constituez votre dossier de preuves (mails, comptes-rendus, alertes écrites), informez les instances représentatives du personnel si nécessaire, et n’hésitez pas à consulter un avocat spécialisé en droit du travail pour sécuriser votre départ.
Et surtout, ne culpabilisez pas. Vous ne trahissez personne. Vous refusez simplement d’être complice d’un système défaillant. Les résidents méritent mieux, et vous aussi.
Cessez d’être le fusible, devenez le disjoncteur
Le fusible grille en silence. Le disjoncteur, lui, coupe le courant quand il y a danger. Il protège l’installation. C’est ce rôle-là que vous devez endosser : celui qui dit stop, qui alerte, qui refuse de faire semblant que tout va bien. Pas par provocation, mais par responsabilité professionnelle.
En 2025, les IDEC n’ont plus le luxe de jouer les variables d’ajustement. Le secteur est en tension chronique, les moyens ne reviendront pas miraculeusement, et les injonctions paradoxales vont continuer. Votre seule marge de manœuvre, c’est votre posture. Vous pouvez choisir de subir ou de piloter. De justifier ou d’imposer. De vous taire ou de documenter.
Vous êtes l’ossature du soin en EHPAD. Sans vous, rien ne tient. Il est temps que cette réalité se traduise enfin en reconnaissance, en moyens et en pouvoir décisionnel. Et si le système refuse de vous le donner, prenez-le. Construisez vos alliances, structurez vos arguments, tracez vos alertes, formez vos équipes. Devenez incontournable, pas indispensable. Nuance cruciale.
Le métier d’IDEC mérite mieux que le rôle de fusible. Vous méritez mieux. Et les résidents, surtout, méritent une coordination qui ne soit pas sacrifiée sur l’autel de la rentabilité à court terme. Alors cessez de cramer en silence. Éteignez le feu à la source, ou coupez le courant. Mais ne laissez plus personne vous instrumentaliser.

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