Vous êtes directeur d’EHPAD. Chaque matin, vous ouvrez la boîte mail avec une légère appréhension. Certains soirs, vous quittez l’établissement avec cette sensation diffuse d’avoir éteint des feux sans vraiment avancer. Et si cet épuisement n’était pas une fatalité liée au poste, mais le fruit d’erreurs invisibles, si ancrées qu’elles sont devenues votre quotidien ? Identifier ces pièges, c’est déjà commencer à reprendre la main.
Sommaire
- L’erreur du chef d’orchestre qui joue tous les instruments
- La tyrannie du « tout, tout de suite »
- Le syndrome du sauveur solitaire
- L’oubli de la frontière entre le professionnel et le personnel
- La sous-estimation de l’importance du sens et de la reconnaissance
- Les erreurs invisibles : perfectionnisme et refus de l’échec
- Écrire la suite de votre histoire
L’erreur du chef d’orchestre qui joue tous les instruments
Vous connaissez cette scène : un membre de l’équipe vous sollicite pour valider une commande de matériel, puis c’est l’IDEC qui vous demande de trancher sur un planning, ensuite le comptable qui attend votre signature sur trois bons de livraison. En fin de journée, vous réalisez que vous n’avez pas eu une minute pour travailler sur le projet stratégique qui vous tient à cœur. Pourquoi ? Parce que vous avez endossé tous les rôles à la fois.
Cette erreur s’appelle la centralisation excessive. Elle naît souvent d’une bonne intention : garantir la qualité, contrôler les risques, rassurer les équipes. Mais elle produit l’effet inverse. Vos collaborateurs s’habituent à attendre votre aval, perdent en autonomie, et vous devenez le goulot d’étranglement de votre propre organisation.
L’alternative protectrice : instituer des délégations claires avec des seuils de décision explicites. Par exemple :
- Achats courants : délégation jusqu’à 500 € à la responsable hébergement, avec rapport mensuel.
- Plannings : l’IDEC valide seule les ajustements en cas d’absence imprévue.
- Petites réclamations familles : le référent du résident traite directement et vous informe par mail hebdomadaire.
Commencez par cartographier vos tâches sur une semaine. Surlignez celles qui pourraient être déléguées sans risque majeur. Organisez ensuite un entretien de cadrage avec chaque membre de l’équipe concerné : expliquez le périmètre, les limites, les outils de suivi. Accordez votre confiance. Et acceptez que la décision prise ne soit pas toujours identique à celle que vous auriez prise — du moment qu’elle reste pertinente.
« Diriger, ce n’est pas tout faire. C’est faire en sorte que tout se fasse. »
La tyrannie du « tout, tout de suite »
Deuxième piège classique : traiter l’urgent comme s’il était toujours important. Une famille appelle parce qu’elle n’a pas reçu le compte-rendu de réunion de soins ? Vous interrompez votre réunion budgétaire pour répondre. Un signalement d’événement indésirable arrive ? Vous laissez tomber le dossier réglementaire en cours. Résultat : vos journées sont une succession de micro-urgences qui vous empêchent d’avancer sur les sujets structurants.
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J’accède au stock illimitéCette erreur s’appelle la réactivité compulsive. Elle donne l’illusion d’être efficace, mais elle épuise et fragilise. Car pendant ce temps, les vrais chantiers stagnent : le projet architectural, la refonte du livret d’accueil, la formation des équipes à la bientraitance.
L’alternative protectrice : installer une matrice de priorisation visible et partagée avec votre équipe de direction. Inspirez-vous de la méthode Eisenhower :
- Urgent et important : à traiter immédiatement (ex. : chute grave d’un résident).
- Important mais non urgent : à planifier (ex. : actualisation du projet d’établissement).
- Urgent mais non important : à déléguer (ex. : relance fournisseur).
- Ni urgent ni important : à abandonner ou différer.
Affichez cette matrice dans votre bureau et dans la salle de réunion. Utilisez-la lors de vos points hebdomadaires avec l’IDEC et le cadre administratif. Chaque nouvelle sollicitation doit être placée dans l’une de ces cases avant d’être traitée. Vous verrez rapidement que 80 % des « urgences » peuvent attendre quelques heures, voire être confiées à un collaborateur.
Instaurez aussi des plages de concentration protégée : deux heures par semaine bloquées dans votre agenda, porte fermée, téléphone en mode silencieux, pour avancer sur vos priorités stratégiques. Communiquez-le clairement : « Je suis disponible de 14h à 16h le mardi pour les sujets qui demandent du recul. »
Le syndrome du sauveur solitaire
Troisième erreur fréquente : croire que vous devez tout résoudre seul, que demander de l’aide est un aveu de faiblesse. Vous portez les difficultés de l’équipe, les inquiétudes des familles, les exigences de l’ARS, les contraintes budgétaires. Vous vous sentez responsable de tout, y compris de ce qui ne dépend pas de vous. Cette posture héroïque finit par vous isoler et vous vider.
Ce piège s’appelle l’isolement managérial. Il touche particulièrement les directeurs d’EHPAD, souvent seuls représentants de la direction dans des structures de taille moyenne, sans pairs immédiats à qui parler librement.
L’alternative protectrice : construire un réseau de soutien professionnel structuré. Cela passe par plusieurs cercles :
- Le cercle interne : votre binôme opérationnel (IDEC, responsable administratif). Instaurez un point hebdomadaire de régulation où vous partagez non seulement l’opérationnel, mais aussi vos doutes, vos questionnements.
- Le cercle de pairs : rejoignez un réseau de directeurs d’EHPAD (association départementale, groupe de codéveloppement). Ces espaces permettent d’échanger sans jugement, de confronter vos pratiques, de sortir du sentiment d’être seul face aux défis.
- Le cercle d’expertise : identifiez des ressources externes pour les sujets techniques (avocat spécialisé, consultant RH, psychologue du travail). Savoir à qui poser la bonne question vous évite des heures d’errance.
Pensez aussi au coaching ou à la supervision : un accompagnement individuel pour prendre du recul, analyser vos modes de fonctionnement, ajuster votre posture. Ce n’est ni une thérapie ni un signe de fragilité. C’est un outil de performance professionnelle, comme la formation continue.
« On ne dirige jamais vraiment seul. On dirige avec ceux qui nous entourent, nous inspirent et nous rappellent que nous sommes humains. »
L’oubli de la frontière entre le professionnel et le personnel
Quatrième erreur : laisser votre vie professionnelle déborder sur votre vie personnelle, sans garde-fou. Vous répondez aux mails le dimanche matin, vous y pensez pendant le dîner, vous vous réveillez la nuit en ressassant le conflit avec l’équipe soignante. Votre smartphone sonne à toute heure. Vous êtes en permanence « en service ».
Cette porosité s’appelle l’hyperconnexion et l’absence de limites. Elle vous donne l’impression d’être disponible, responsable, engagé. Mais elle empêche toute récupération réelle. Le cerveau n’a jamais le temps de se reposer, de se régénérer. Et l’épuisement s’installe, insidieux.
L’alternative protectrice : instaurer des rituels de déconnexion et des frontières claires. Voici comment procéder :
- Définir des horaires de fin de journée : sauf urgence vitale (signalée par un appel, pas un mail), vous ne consultez plus votre messagerie après 19h et le week-end. Communiquez-le à votre équipe : « Pour les urgences après 19h, appelez-moi. Pour le reste, j’y répondrai demain matin. »
- Créer un sas de décompression : avant de rentrer chez vous, prenez 10 minutes pour clore mentalement la journée. Notez les 3 priorités du lendemain, rangez votre bureau, respirez. Ce micro-rituel marque la transition.
- Protéger un temps non négociable pour vous : sport, lecture, temps en famille, peu importe. Ce temps n’est pas un luxe, c’est votre carburant pour tenir dans la durée.
Certains directeurs vont jusqu’à avoir deux téléphones : un professionnel qu’ils éteignent le soir, un personnel pour les proches. D’autres désactivent les notifications push et consultent les mails à heures fixes. Trouvez votre formule, mais ne laissez plus le travail envahir chaque interstice de votre existence.
La sous-estimation de l’importance du sens et de la reconnaissance
Cinquième erreur : oublier de cultiver le sens de votre mission et celle de vos équipes. À force de gérer des tableaux Excel, des plannings et des contrôles, vous perdez de vue pourquoi vous faites ce métier. Vous ne prenez plus le temps de valoriser les petites victoires, de célébrer les réussites collectives, de rappeler l’impact concret de votre travail sur la vie des résidents.
Ce piège s’appelle la déshumanisation du management. Il transforme progressivement votre établissement en machine administrative où chacun exécute sa tâche sans vision d’ensemble, sans fierté, sans reconnaissance.
L’alternative protectrice : réinsuffler du sens et de la gratitude dans le quotidien. Quelques leviers concrets :
- Le rituel du « merci hebdomadaire » : chaque vendredi, envoyez un message collectif ou personnel pour remercier une personne ou une équipe. « Merci à l’équipe du 2e étage pour la rapidité de réaction lors de l’incident jeudi. »
- Le partage d’histoires positives : lors des réunions, commencez par raconter une anecdote touchante, un retour émouvant d’une famille, un moment de vie partagé avec un résident. Cela reconnecte tout le monde au cœur du métier.
- Le rappel du « pourquoi » : régulièrement, reformulez la mission collective. « Nous ne gérons pas des lits, nous accompagnons des personnes dans la dernière étape de leur vie, avec dignité et humanité. »
Pour vous-même, tenez un carnet de gratitude professionnelle : notez chaque semaine trois moments de satisfaction, trois raisons de fierté. Cela peut sembler dérisoire, mais cet exercice modifie votre regard sur votre travail et vous aide à ne pas sombrer dans le cynisme.
Les erreurs invisibles : perfectionnisme et refus de l’échec
Sixième et septième erreurs, souvent liées : le perfectionnisme paralysant et la peur de l’erreur. Vous repoussez le lancement d’un projet parce que tout n’est pas parfaitement calibré. Vous relisez dix fois le même document avant de l’envoyer. Vous craignez le jugement de l’ARS, de la direction générale, des familles. Cette vigilance excessive consume une énergie folle et ralentit toute initiative.
L’alternative protectrice : adopter la logique de l’amélioration continue plutôt que de la perfection immédiate. Lancez vos projets en mode « version beta » : testez sur une petite échelle, ajustez, puis généralisez. Acceptez que l’erreur fasse partie du processus d’apprentissage. Un planning imparfait qui évolue vaut mieux qu’un planning parfait qui n’existe jamais.
Instaurez aussi des retours d’expérience constructifs après chaque difficulté. Pas pour chercher un coupable, mais pour identifier ce qui peut être amélioré. « Qu’est-ce que cette situation nous apprend ? Comment on fait mieux la prochaine fois ? » Cette posture déculpabilise et responsabilise.
Enfin, partagez vos propres erreurs avec votre équipe. « J’ai sous-estimé le temps nécessaire pour ce projet. Voici comment je vais m’y prendre différemment. » Cette transparence humanise votre leadership et autorise les autres à être imparfaits.
L’antidote au perfectionnisme : la règle des 80/20. Visez 80 % de qualité pour 20 % d’effort, plutôt que 100 % de qualité pour 80 % d’effort. Vous verrez que dans la plupart des cas, 80 % suffit largement.
Écrire la suite de votre histoire
Vous avez identifié ces sept pièges : centralisation, réactivité compulsive, isolement, hyperconnexion, perte de sens, perfectionnisme et peur de l’erreur. Certains vous parlent plus que d’autres. C’est normal. Personne ne cumule toutes les erreurs, mais chacun en reconnaît au moins deux ou trois dans son propre fonctionnement.
La bonne nouvelle ? Vous avez maintenant des alternatives concrètes. Vous n’êtes plus condamné à subir cet épuisement comme une fatalité inhérente au métier de directeur. Vous pouvez choisir d’autres manières de faire, de déléguer, de prioriser, de vous protéger. Et surtout, vous pouvez décider de commencer aujourd’hui.
Choisissez une seule erreur à corriger dans les quinze jours qui viennent. Une seule. Pas sept. Testez une alternative protectrice. Observez les effets. Ajustez si nécessaire. Puis, dans un mois, attaquez-vous à une deuxième. Cette progression pas à pas construit une transformation durable, sans violence, sans épuisement supplémentaire.
Diriger un EHPAD en 2025, c’est naviguer dans un contexte exigeant, complexe, parfois ingrat. Mais c’est aussi exercer un métier profondément utile, humain, porteur de sens. Vous méritez de le vivre avec sérénité, efficacité et fierté. Vous méritez de rentrer chez vous certains soirs en vous disant : « Aujourd’hui, j’ai bien fait mon travail. Et demain, je ferai encore mieux. »
Alors, quel sera votre premier pas ?

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