Chaque matin, vous enfilez votre blouse avec l’intention sincère d’accompagner dignement nos aînés dans leurs dernières années. Pourtant, parfois, c’est le nœud au ventre que vous franchissez les portes de votre EHPAD. Non pas à cause des résidents que vous chérissez, mais à cause de cette collègue qui vous rabaisse constamment, de ce cadre qui vous isole systématiquement, ou de cette équipe qui vous ostracise sans raison apparente.
Le harcèlement en milieu professionnel est une réalité douloureuse qui touche particulièrement les établissements de soins. En EHPAD, où la charge émotionnelle est déjà lourde, où le stress est quotidien et où les équipes travaillent en vase clos, les situations de harcèlement peuvent rapidement empoisonner l’atmosphère et transformer votre vocation en calvaire.
Selon une étude de la DREES, plus de 25% des professionnels du secteur médico-social déclarent avoir été victimes de harcèlement moral au travail. Ces chiffres, déjà alarmants, ne reflètent que la partie émergée de l’iceberg, car beaucoup d’entre vous préfèrent garder le silence par peur des représailles ou par méconnaissance de leurs droits.
Le harcèlement en EHPAD présente des spécificités particulières : il se déroule dans un environnement fermé où l’évitement est difficile, où la hiérarchie est marquée, et où la pression du soin peut exacerber les tensions. Les conséquences sont dramatiques, non seulement pour vous en tant que professionnelle, mais aussi pour la qualité des soins apportés aux résidents qui comptent sur vous.
Cet article a pour objectif de vous donner les clés pour identifier, comprendre et agir face au harcèlement. Parce que votre bien-être au travail n’est pas un luxe, mais une nécessité pour exercer sereinement ce métier magnifique mais exigeant qu’est l’aide-soignante.
Sommaire
- SOS AIDE-SOIGNANTE EN DÉTRESSE – édition 2025
- Reconnaître les visages du harcèlement : Profils types des harceleurs en EHPAD
- Situations concrètes : Quand le quotidien devient un enfer
- Strategies concrètes : Comment mettre fin au harcèlement
- Cas particuliers et situations complexes
- Prévention : Comment éviter de devenir une cible
- En bref : Votre dignité n’est pas négociable
SOS AIDE-SOIGNANTE EN DÉTRESSE – édition 2025
Reconnaître les visages du harcèlement : Profils types des harceleurs en EHPAD
Le « Petit Chef » – Le harceleur hiérarchique
Profil : Souvent nouvellement promu ou en position d’autorité intermédiaire (IDE coordinatrice, responsable d’unité), ce type de harceleur utilise son pouvoir pour assoir sa domination. Il confond autorité et autoritarisme.
Comportements typiques :
- Critique systématiquement votre travail, même irréprochable
- Vous confie les tâches les plus ingrates ou vous surcharge délibérément
- Vous convoque pour des entretiens intimidants sans motif valable
- Remet en question vos compétences devant les autres
- Modifie vos plannings sans vous consulter pour vous déstabiliser
Motivation : Besoin de contrôle, insécurité personnelle masquée par l’agressivité, peur de perdre sa position.
L’ »Ancienne » – La harceleur par jalousie professionnelle
Profil : Aide-soignante expérimentée qui se sent menacée par l’arrivée de nouvelles collègues ou qui n’accepte pas les évolutions du métier. Elle règne souvent sur son service depuis des années.
Comportements typiques :
- Refuse de vous former ou vous donne de fausses informations
- Vous isole en créant des clans dans l’équipe
- Critique votre façon de travailler : « De mon temps, on ne faisait pas comme ça »
- Rapporte vos moindres erreurs à la hiérarchie
- Vous fait sentir que vous n’êtes pas à votre place
Motivation : Peur du changement, besoin de préserver son territoire, sentiment de dévalorisation face aux nouvelles méthodes.
Le « Manipulateur » – Le harceleur pervers
Profil : Personnalité la plus dangereuse, souvent charmante en surface mais destructrice en profondeur. Peut occuper n’importe quel poste dans la hiérarchie.
Comportements typiques :
- Alterne entre compliments et humiliations pour vous déstabiliser
- Nie ses propos ou retourne les situations pour vous faire douter
- Isole progressivement ses victimes en montant les collègues contre elles
- Utilise l’information confidentielle contre vous
- Fait du chantage affectif ou professionnel
Motivation : Plaisir de la domination, besoin de contrôler autrui, absence d’empathie.
Le « Frustré » – Le harceleur par dépit
Profil : Professionnel aigri par sa carrière, ses conditions de travail ou sa vie personnelle, qui reporte sa frustration sur ses collègues.
Comportements typiques :
- Râle constamment et contamine l’ambiance
- Critique tout ce qui vient de la direction ou des nouvelles mesures
- Vous reproche d’être « trop motivée » ou « trop impliquée »
- Sabote indirectement votre travail par négligence
- Refuse la collaboration et crée des tensions
Motivation : Amertume, sentiment d’injustice, besoin de faire partager sa souffrance.
Le « Groupe » – Le harcèlement collectif
Profil : Phénomène de groupe où plusieurs collègues s’allient contre une personne, souvent par mimétisme ou lâcheté.
Comportements typiques :
- Ostracisme : vous êtes exclue des conversations, des pauses
- Moqueries collectives sur votre travail ou votre personnalité
- Circulation de rumeurs vous concernant
- Mise à l’écart lors des réunions ou des formations
- Coalition pour vous faire porter des responsabilités
Motivation : Besoin d’appartenance au groupe, peur d’être la prochaine victime, conformisme.
Situations concrètes : Quand le quotidien devient un enfer
Scénario 1 : « L’accueil empoisonné »
La situation : Marie, aide-soignante diplômée depuis 6 mois, arrive dans un EHPAD réputé pour la stabilité de ses équipes. Dès son premier jour, Sylvie, aide-soignante présente depuis 15 ans, lui fait comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue.
Les signaux d’alarme :
- Sylvie refuse de lui expliquer les habitudes des résidents
- Elle lui donne délibérément de mauvaises informations sur les protocoles
- Elle critique sa façon de faire devant les résidents : « La petite nouvelle ne sait pas faire »
- Elle l’isole en créant un groupe WhatsApp d’équipe sans l’inclure
- Elle rapporte ses moindres hésitations à l’IDE
L’escalade : Au bout de 3 mois, Marie développe des troubles du sommeil et des crises d’angoisse. Elle commence à faire des erreurs par stress, ce qui renforce les critiques de Sylvie et crée un cercle vicieux.
Scénario 2 : « Le chef qui broie »
La situation : Thomas, nouvel IDE coordinateur, a été promu rapidement. Insécurisé par ses nouvelles responsabilités, il compense en terrorisant son équipe, particulièrement Fatima, aide-soignante expérimentée qui pourrait remettre en question ses décisions.
Les manifestations du harcèlement :
- Convocations répétées dans son bureau pour des reproches mineurs
- Remise en cause systématique de ses 10 années d’expérience
- Attribution des plannings les plus difficiles (nuits répétées, week-ends)
- Critiques devant les familles de résidents
- Menaces voilées sur son avenir professionnel
L’impact : Fatima, auparavant épanouie dans son travail, développe une dépression et envisage de changer de métier.
Scénario 3 : « La coalition toxique »
La situation : Dans l’unité Alzheimer, une équipe de 4 aides-soignantes s’est soudée autour de leur opposition à Isabelle, nouvellement arrivée après une reconversion professionnelle.
Les pratiques discriminantes :
- Exclusion systématique des pauses et repas communs
- Circulation de rumeurs sur sa vie privée
- Sabotage discret : oubli de transmettre des informations importantes
- Moqueries sur son âge (45 ans) et sa reconversion
- Refus de collaboration qui met en danger la sécurité des résidents
La spirale destructrice : Isabelle s’isole progressivement, sa confiance s’effrite, et elle finit par commettre des erreurs qui alimentent les critiques du groupe.
Scénario 4 : « Le pervers masqué »
La situation : Jean-Claude, agent de service hospitalier depuis 20 ans, très apprécié de la direction pour son « franc-parler », harcèle discrètement les jeunes aides-soignantes.
Ses techniques de manipulation :
- Alternance entre compliments (« Tu es la seule qui travaille bien ici ») et humiliations
- Chantage : « Si tu ne fais pas ça, je dirai à la chef que… »
- Dévalorisation constante masquée par de l’humour
- Isolement progressif de ses victimes en les montant contre leurs collègues
- Utilisation des confidences pour faire du chantage
Les conséquences : Plusieurs jeunes professionnelles ont quitté l’établissement, officiellement « pour un poste plus proche de chez elles ».
Strategies concrètes : Comment mettre fin au harcèlement
Étape 1 : Prendre conscience et documenter
Reconnaître les signaux d’alarme :
- Troubles du sommeil, anxiété avant d’aller travailler
- Perte de confiance en vos compétences professionnelles
- Isolement social au travail
- Critiques disproportionnées ou injustifiées
- Sentiment permanent de marcher sur des œufs
Constituer un dossier solide :
- Tenez un journal détaillé : date, heure, témoins, faits précis
- Conservez tous les écrits (mails, plannings, notes de service)
- Photographiez les affichages discriminants ou les messages
- Notez l’impact sur votre santé (consultations médicales, arrêts maladie)
- Rassemblez les témoignages de collègues bienveillants
Outil pratique : Créez un fichier sécurisé sur votre téléphone ou ordinateur personnel pour consigner chaque incident en temps réel.
Étape 2 : Briser l’isolement
Identifiez vos alliés :
- Cherchez les collègues qui restent neutres ou bienveillants
- Rapprochez-vous des nouvelles arrivantes qui peuvent vivre la même situation
- Sollicitez l’aide de professionnels d’autres services (kinésithérapeute, médecin coordonnateur)
- Contactez les représentants du personnel s’ils existent
Parlez à votre entourage :
- Confiez-vous à vos proches pour obtenir du soutien
- Consultez votre médecin traitant qui peut constater l’impact sur votre santé
- Contactez les numéros d’aide spécialisés dans le harcèlement
Ressources d’aide :
- 3919 : Numéro national d’information pour les femmes et les familles
- Associations comme HARCÈLEMENT MORAL STOP
- Services de médecine du travail
- Syndicats professionnels (CFDT, CGT, FO…)
Étape 3 : Confronter intelligemment
La stratégie du « stop » ferme mais professionnel :
- Face à une attaque, répondez calmement : « Je ne accepte pas ce ton/ces reproches »
- Demandez des précisions : « Pouvez-vous m’expliquer concrètement ce qui ne va pas ? »
- Exigez la présence d’un témoin lors des entretiens tendus
- Reformulez par écrit les reproches pour forcer la précision
Techniques de désarmement :
- Restez factuelle : « Les faits sont… » au lieu de « Je pense que… »
- Retournez les questions : « Quelle solution proposez-vous ? »
- Gardez des traces écrites : « Suite à notre échange, je confirme que… »
- Fixez des limites claires : « Cette façon de s’adresser à moi n’est pas acceptable »
Ce qu’il ne faut pas faire :
- Ne jamais s’énerver ou crier (cela retournerait la situation contre vous)
- Ne pas entrer dans la justification excessive
- Éviter l’isolement total ou la démission impulsive
- Ne pas répliquer par le harcèlement
Étape 4 : Utiliser les circuits officiels
L’alerte hiérarchique graduée :
- Premier niveau – Votre supérieur direct :
- Demandez un entretien formel
- Présentez les faits de manière chronologique
- Proposez des solutions concrètes
- Demandez un délai pour constater l’amélioration
- Deuxième niveau – La direction :
- Si votre supérieur direct est le harceleur ou reste inactif
- Rédigez un courrier détaillé avec accusé de réception
- Joignez votre dossier de preuves
- Exigez des mesures concrètes et un suivi
- Troisième niveau – Les instances représentatives :
- Saisissez le CSE (Comité Social et Économique) s’il existe
- Contactez les délégués du personnel
- Sollicitez le médecin du travail
- Informez l’inspection du travail
Modèle de courrier d’alerte :
Objet : Signalement de harcèlement moral - Demande d'intervention urgente
Madame la Directrice,
Je me permets de vous informer de la situation de harcèlement moral que je subis depuis [date] de la part de [nom et fonction].
Les faits reprochés sont les suivants :
[Liste chronologique des incidents avec dates et témoins]
Cette situation impacte gravement :
- Ma santé : [troubles constatés, consultations médicales]
- Mon travail : [difficultés rencontrées, qualité des soins]
- L'ambiance de travail : [tensions dans l'équipe]
Je sollicite votre intervention urgente pour faire cesser ces agissements et demande :
- Un entretien dans les 8 jours
- Une enquête interne
- Des mesures de protection
- Un suivi médical si nécessaire
Dans l'attente de votre réponse rapide, je vous prie d'agréer mes salutations respectueuses.
[Signature et copie conservée]
Étape 5 : Se protéger juridiquement
Vos droits fondamentaux :
- Droit à la dignité au travail (Article L1152-1 du Code du travail)
- Protection contre les mesures de rétorsion
- Droit à un environnement de travail sain
- Obligation de l’employeur de protéger la santé mentale
Les recours juridiques :
- Le référé prud’homal : Pour obtenir des mesures d’urgence
- La saisine du Défenseur des droits : Gratuit et accessible en ligne
- Le dépôt de plainte pénale : Le harcèlement moral est un délit
- L’action aux prud’hommes : Pour obtenir réparation du préjudice
Preuves recevables :
- Témoignages écrits de collègues
- Certificats médicaux
- Enregistrements (dans certaines conditions)
- Correspondances professionnelles
- Attestations de l’entourage
Étape 6 : Préserver sa santé mentale
Techniques de résistance psychologique :
La visualisation protectrice : Imaginez-vous entourée d’une bulle de protection invisible qui filtre les attaques et ne laisse passer que ce qui est constructif.
La technique du « disque rayé » : Répétez calmement la même phrase face aux attaques : « Je prends note de votre remarque » puis changez de sujet.
Le recadrage mental : Rappelez-vous régulièrement vos compétences, vos succès passés, et l’amour que vous portent les résidents.
Stratégies de protection émotionnelle :
- Pratiquez la respiration profonde avant les confrontations
- Développez un réseau de soutien extérieur au travail
- Maintenez des activités ressourçantes (sport, loisirs, spiritualité)
- Consultez un psychologue si nécessaire : ce n’est pas un échec mais une force
La préparation mentale quotidienne : Chaque matin, avant d’entrer au travail, répétez-vous :
- « Je viens pour les résidents qui ont besoin de moi »
- « Je maîtrise mon métier et j’ai de la valeur »
- « Les attaques parlent de celui qui les profère, pas de moi »
- « Cette situation est temporaire, je vais trouver une solution »
Cas particuliers et situations complexes
Quand le harceleur est votre supérieur hiérarchique direct
Cette situation nécessite une stratégie particulière car votre évaluation professionnelle en dépend.
Actions spécifiques :
- Documentez encore plus rigoureusement chaque interaction
- Demandez systématiquement les consignes par écrit
- Sollicitez des entretiens en présence d’un témoin
- Informez rapidement le niveau hiérarchique supérieur
- Sollicitez une mutation ou un changement de service si possible
Le harcèlement collectif : quand toute l’équipe s’y met
Stratégies de survie :
- Ne tentez pas de convaincre tout le monde : concentrez-vous sur 1-2 personnes
- Cherchez des alliés dans les autres services
- Maintenez votre professionnalisme malgré l’hostilité
- Demandez rapidement une mutation ou un changement d’équipe
- Envisagez l’intervention d’un médiateur externe
Quand la direction ferme les yeux
Si malgré vos signalements, rien ne bouge :
- Saisissez l’inspection du travail
- Contactez l’Agence Régionale de Santé (ARS)
- Informez les instances représentatives
- Envisagez un recours juridique
- Pensez à votre droit de retrait si votre sécurité est menacée
Prévention : Comment éviter de devenir une cible
Dès votre arrivée
Positionnement professionnel :
- Montrez votre compétence sans écraser personne
- Respectez les codes et habitudes de l’équipe tout en gardant vos valeurs
- Créez des liens avec plusieurs collègues, pas seulement une personne
- Restez diplomate sur les conflits existants
- Affirmez-vous avec bienveillance mais fermeté
Signaux à envoyer :
- Vous êtes là pour bien faire votre travail
- Vous respectez l’expérience des anciens
- Vous n’êtes pas une menace mais un renfort
- Vous savez vous défendre sans être agressive
Au quotidien
Règles de protection :
- Gardez toujours des traces écrites des consignes importantes
- Ne vous isolez pas : maintenez des relations cordiales avec tous
- Partagez vos succès modestement mais clairement
- Refusez poliment mais fermement les tâches qui ne vous incombent pas
- Participez aux formations pour renforcer votre légitimité
En bref : Votre dignité n’est pas négociable
Le harcèlement en EHPAD n’est pas une fatalité. Vous avez le droit de travailler dans un environnement respectueux, et ce droit n’est pas négociable. Votre mission auprès des personnes âgées est noble et nécessite sérénité et bienveillance – des conditions incompatibles avec le harcèlement.
Rappelez-vous que :
- Vous n’êtes jamais responsable du harcèlement que vous subissez
- Demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse mais de courage
- Votre bien-être conditionne la qualité des soins que vous prodiguez
- Des solutions existent, même si elles demandent du temps et de la persévérance
Le combat contre le harcèlement est collectif. En agissant pour vous protéger, vous protégez aussi vos futures collègues et vous contribuez à améliorer les conditions de travail de toute la profession.
N’oubliez jamais que derrière chaque blouse se cache une personne qui mérite respect et considération. Cette personne, c’est vous, et votre voix compte.
Si vous vivez une situation de harcèlement, ne restez pas seule. L’isolement est l’arme préférée du harceleur. Brisez le silence, cherchez de l’aide, et battez-vous pour retrouver la sérénité qui vous permettra d’exercer pleinement ce métier extraordinaire qu’est le vôtre.


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