Vous êtes infirmier(e) coordinateur(trice) en EHPAD. Sur le papier, vous êtes « pilier du projet de soins », « garant de la qualité », « interface entre le médical et le management ». Dans les faits ? Vous bouchez les trous du planning, vous gérez les crises familiales entre deux transmissions bâclées, et vous signez des protocoles qu’on vous impose sans vous consulter. Bienvenue dans le quotidien de l’IDEC en 2025 : un métier stratégique traité comme une simple variable d’ajustement. Il est temps de dire stop.
Sommaire
- L’IDEC, ce « cadre » qu’on appelle surtout quand ça flambe
- La charge invisible : quand l’IDEC devient l’IDE de secours
- Les injonctions contradictoires : le quotidien schizophrénique de l’IDEC
- Reprendre le pouvoir : de la posture défensive à l’offensive stratégique
- L’IDEC de 2025 : résistant(e), stratège, indispensable
L’IDEC, ce « cadre » qu’on appelle surtout quand ça flambe
Le paradoxe est aussi absurde qu’insupportable : on vous qualifie de « coordinateur », mais personne ne vous consulte avant de décider. Les projets de soins personnalisés ? Validés en urgence entre deux réunions budgétaires. Les protocoles de prévention des escarres ? Rédigés par un consultant externe qui n’a jamais changé un pansement de sa vie. Et vous, dans tout ça ? Vous découvrez les décisions en même temps que vos équipes, avec pour mission de « faire passer la pilule ».
Résultat concret : Vous devenez le fusible du système. Quand un résident fait une chute grave, c’est votre traçabilité qu’on épluche. Quand une famille menace de porter plainte, c’est vous qu’on envoie au front. Quand l’ARS débarque, c’est votre classeur qu’on feuillette avec suspicion. Mais quand il s’agit de dimensionner les effectifs, de refuser une admission inadaptée ou d’investir dans du matériel de prévention, là, étrangement, votre avis pèse moins lourd qu’un tableur Excel.
Les symptômes d’un poste dévoyé
- Vous passez plus de temps à justifier vos actes qu’à coordonner le soin.
- Vos réunions de coordination sont systématiquement décalées ou annulées, mais jamais celles du comité de direction.
- On vous demande votre « expertise » uniquement quand la situation est déjà compromise.
- Vous faites office de hotline H24 pour des problèmes qui relèvent de l’organisation, pas du soin.
Vérité qui dérange : Si votre poste disparaissait demain, qui s’en rendrait compte en premier ? Les résidents et les soignants. Pas la direction. Et c’est précisément ça, le problème.
La solution radicale : Arrêtez d’accepter d’être convoqué(e) uniquement en mode « gestion de crise ». Imposez une réunion stratégique hebdomadaire avec la direction, non négociable, avec ordre du jour et compte-rendu diffusé. Si on refuse, formalisez par écrit que vous ne pouvez garantir la qualité des soins sans instance de décision partagée. Cela s’appelle « couvrir ses arrières professionnellement » — et c’est parfaitement légitime.
La charge invisible : quand l’IDEC devient l’IDE de secours
Parlons franchement de ce qu’on ne dit jamais dans les fiches de poste : combien d’heures par semaine passez-vous en « renfort » dans les unités ? Combien de fois avez-vous dû poser une perfusion, gérer un pansement complexe ou distribuer les traitements parce qu’il manquait un(e) IDE ce jour-là ?
Ce n’est pas de la solidarité. C’est de l’exploitation déguisée.
En acceptant systématiquement de « dépanner », vous permettez au système de maintenir des effectifs sous-dimensionnés. Vous devenez la caution morale d’une gestion des ressources humaines défaillante. Et pendant ce temps, votre véritable mission — analyser les pratiques, former les équipes, anticiper les risques — est sacrifiée sur l’autel de l’urgence quotidienne.
Le piège de la culpabilité
On joue sur votre sens du devoir : « Mais tu ne vas pas laisser les résidents sans soins ? » « C’est juste pour aujourd’hui. » Sauf que « juste pour aujourd’hui » est devenu la norme depuis 2022. Et que pendant que vous compensez les absences, personne ne pilote réellement le projet de soins.
Chiffres têtus : Une étude de la DREES montre qu’en 2024, les IDEC consacrent en moyenne 40% de leur temps à des missions relevant de l’exécution directe des soins, contre 25% à la coordination effective. C’est un détournement de fonction, ni plus ni moins.
La riposte professionnelle :
- Tracez votre temps réel pendant un mois : combien d’heures en coordination vs combien en exécution. Présentez ces données factuellement à votre direction.
- Posez un cadre clair : Vous intervenez en renfort uniquement en cas d’urgence avérée (pas de planification systématique), et cela doit être compensé par du temps dédié ultérieurement.
- Formalisez vos alertes : Chaque fois que vous devez abandonner une mission de coordination pour pallier un manque d’effectif, écrivez un mail de signalement à votre hiérarchie. La répétition crée la preuve.
Pour structurer efficacement cette démarche et disposer de trames prêtes à l’emploi, un outil comme le guide SOS IDEC peut s’avérer précieux : il propose des modèles de tableaux de suivi, d’alertes réglementaires et de positionnement professionnel pour reprendre la main sur son organisation.
Les injonctions contradictoires : le quotidien schizophrénique de l’IDEC
Vous connaissez ce sketch absurde ? Lundi matin : « Il faut absolument améliorer la prévention des chutes, c’est une priorité. » Lundi après-midi : « Désolé, on ne peut pas recruter, on est au-dessus du GMP prévu. » Entre les deux, vous êtes censé(e) faire des miracles avec une baguette magique et trois bouts de scotch.
Exemples concrets de double bind :
- On vous impose de réduire la iatrogénie médicamenteuse, mais le médecin coordonnateur ne vient qu’une demi-journée par semaine et refuse de réviser les prescriptions.
- On vous demande de renforcer l’accompagnement des résidents en fin de vie, mais il n’y a ni chambre individuelle disponible ni budget pour former les AS aux soins palliatifs.
- On exige une traçabilité exemplaire, mais vous n’avez ni logiciel de soins à jour ni temps dédié à la supervision des écrits.
Quand la norme devient l’alibi de l’inaction
Le pire, c’est quand la direction brandit la réglementation comme excuse : « On n’a pas le choix, c’est la loi. » Sauf que la loi impose aussi un ratio d’encadrement décent, une formation continue effective, et une coordination médicale structurée. Étrange comme on se souvient seulement des textes qui arrangent la comptabilité.
Citation choc : « Vous ne pouvez pas être à la fois pompier de service et architecte de la qualité. Choisissez votre camp, ou on choisira pour vous. »
Stratégie de survie intelligente :
- Hiérarchisez vos missions en trois catégories : réglementaire obligatoire (non négociable), souhaitable (si temps disponible), cosmétique (à éliminer). Présentez cette hiérarchie en réunion.
- Documentez les refus : quand vous alertez sur un risque et qu’on vous oppose un refus budgétaire, consignez-le par écrit avec date et signature. C’est votre parachute en cas d’accident.
- Créez des alliances stratégiques : médecin coordonnateur, référent qualité, même le contrôleur de gestion. Montrez-leur que votre efficacité dépend de leur soutien actif.
Reprendre le pouvoir : de la posture défensive à l’offensive stratégique
Assez subi. Passons à l’action. Si vous voulez sortir du rôle de variable d’ajustement, il va falloir jouer à armes égales avec ceux qui vous instrumentalisent. Cela implique de vous comporter non plus comme un simple exécutant diplômé, mais comme un véritable stratège du soin.
Les leviers de reconquête de votre fonction
1. Imposez votre présence dans les instances décisionnelles
Exigez un siège permanent au COPIL, au comité de direction, à toute réunion où sont décidées des orientations impactant le soin. Si on vous oppose un refus, posez la question par écrit : « Comment puis-je garantir la cohérence du projet de soins sans être associé(e) aux décisions qui le concernent ? » Silence radio ou réponse évasive = preuve de dysfonctionnement.
2. Produisez des données, pas des émotions
Arrêtez de plaider la cause des soignants avec des arguments moraux. Sortez des chiffres : taux de rotation du personnel, nombre d’événements indésirables, écarts de traçabilité, heures supplémentaires non compensées. Les décideurs ne comprennent qu’un langage : celui du risque quantifié et du coût caché.
3. Formez-vous au management stratégique
Vous êtes expert(e) du soin, mais maîtrisez-vous les outils de pilotage, de négociation budgétaire, de gestion de conflits institutionnels ? Non ? Alors formez-vous. DU de coordination, formations en management hospitalier, ateliers de gestion de crise. Votre légitimité passe aussi par votre capacité à parler d’égal à égal avec les directions.
4. Constituez un réseau d’IDEC combatifs
Vous n’êtes pas seul(e). D’autres IDEC vivent les mêmes aberrations. Créez un collectif local, échangez vos pratiques, mutualisez vos outils. La force du nombre permet de porter une parole collective auprès des ARS, des fédérations d’employeurs, voire des médias si nécessaire.
Exemple de victoire terrain
Dans un EHPAD associatif de Normandie, une IDEC a refusé de signer le projet d’établissement 2024 tant qu’un budget formation dédié aux soins palliatifs n’était pas acté. Elle a documenté l’écart entre les ambitions affichées et les moyens alloués. Résultat : déblocage de 8 000 € et création d’un binôme de référents soins palliatifs. Pas un miracle. Une négociation assumée.
L’IDEC de 2025 : résistant(e), stratège, indispensable
Nous ne reviendrons pas en arrière. Les moyens ne vont pas pleuvoir. Les effectifs ne vont pas doubler du jour au lendemain. Les injonctions paradoxales continueront tant qu’on acceptera de les absorber sans broncher. Alors la question n’est plus « Comment survivre à ce poste ? » mais « Comment transformer ce poste en levier de changement réel ? »
Vous êtes IDEC. Pas infirmier(e) de secours. Pas assistante sociale de substitution. Pas fusible institutionnel. Vous êtes le cerveau opérationnel du soin en établissement. Sans vous, il n’y a ni cohérence, ni sécurité, ni qualité. Il est temps que cette réalité se traduise dans votre positionnement quotidien, dans vos conditions de travail, et dans le respect qu’on vous accorde.
Refusez d’être traité(e) comme un poste d’exécution. Imposez-vous comme ce que vous êtes vraiment : un poste stratégique.
Cela passera par des moments inconfortables. Des tensions. Des clarifications fermes. Mais c’est le prix à payer pour restaurer la dignité d’une fonction essentielle — et sauver, au passage, la qualité du soin en EHPAD. Parce que si les IDEC ne défendent pas leur métier, personne ne le fera à leur place.

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