EHPAD en crise : les directeurs peuvent-ils reprendre les soins sans risquer leur carrière ?

La crise de personnel dans les EHPAD français pousse les directeurs à envisager de reprendre des tâches soignantes, soulevant des enjeux juridiques et managériaux. Malgré des solutions innovantes, la situation actuelle requiert une adaptation organisationnelle pour garantir qualité des soins et bien-être des résidents.

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Dans les EHPAD français confrontés à une crise du personnel sans précédent, nombreux sont les directeurs et cadres issus du monde soignant qui s’interrogent. Faut-il reprendre les gestes techniques abandonnés depuis des années ? Cette question cruciale soulève des enjeux juridiques, déontologiques et managériaux complexes. Entre urgence opérationnelle et responsabilités hiérarchiques, ces professionnels naviguent dans un territoire incertain où chaque décision peut avoir des conséquences majeures.

Une crise du personnel qui pousse aux solutions extrêmes

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’enquête de la DREES publiée en septembre 2023, 47% des EHPAD français déclarent des difficultés importantes de recrutement. Cette proportion grimpe à 62% dans les zones rurales. Le taux d’absentéisme atteint désormais 18,2% en moyenne nationale, contre 12,4% en 2019.

Face à cette réalité, 84% des directeurs d’EHPAD interrogés par la Fédération Hospitalière de France en 2023 admettent avoir envisagé de reprendre une activité soignante. Parmi eux, 31% sont passés à l’acte au moins une fois durant l’année écoulée.

Marie Dupont, directrice d’un EHPAD de 120 lits en Normandie, témoigne : « Quand trois aides-soignantes appellent malades le même jour, que faites-vous ? Laisser 40 résidents sans aide pour les repas ou retrousser ses manches ? »

Le cadre juridique : entre zones grises et interdictions formelles

La législation française établit des distinctions cruciales. Le Code de la santé publique, dans son article L4311-1, définit précisément les actes relevant de chaque profession. Pour les infirmiers, l’article R4311-1 liste les compétences exclusives.

Concernant la validité des diplômes, aucune disposition légale ne prévoit leur « péremption ». Un diplôme d’État d’infirmier reste valide à vie. Cependant, l’exercice professionnel exige une inscription au tableau de l’Ordre infirmier.

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L’Ordre national des infirmiers précise dans sa recommandation de mars 2023 : « Tout professionnel inscrit au tableau peut exercer, quelle que soit la durée d’interruption ». Néanmoins, l’article R4312-12 du Code de déontologie impose de « maintenir ses connaissances et améliorer sa pratique ».

Pour les actes de la vie quotidienne, la situation diffère radicalement. L’aide aux repas, la toilette non médicalisée ou l’accompagnement des résidents ne nécessitent pas d’inscription ordinale spécifique.

Maître Laurent Fenech, avocat spécialisé en droit de la santé, souligne : « Le risque pénal existe en cas d’exercice illégal de la médecine. Administrer un médicament sans habilitation constitue un délit passible de deux ans d’emprisonnement. »

Les obligations d’inscription et de formation continue

L’inscription ordinale demeure obligatoire pour tout acte infirmier. Cette démarche, souvent négligée par les cadres, coûte 118 euros annuels en 2024. Elle s’accompagne de l’obligation de formation continue : 35 heures sur trois ans selon le décret du 29 décembre 2022.

L’Agence Régionale de Santé d’Île-de-France a recensé en 2023 127 cadres non-inscrits ayant effectué des actes infirmiers dans l’urgence. Parmi eux, 23 ont fait l’objet d’un signalement à l’Ordre.

Les formations de remise à niveau se multiplient. L’Institut de Formation des Cadres de Santé de Lyon propose depuis janvier 2024 un module de 21 heures destiné aux anciens soignants en poste de direction. Coût : 850 euros par participant.

L’assurance responsabilité civile professionnelle : un enjeu majeur

Chaque acte soignant engage la responsabilité civile et pénale de son auteur. Les contrats d’assurance des directeurs d’établissement excluent généralement les actes de soins directs.

La MACSF, principal assureur du secteur, confirme : « Les polices ‘direction’ ne couvrent pas l’exercice clinique. Il faut souscrire une garantie spécifique, facturée 340 euros annuels en 2024. »

Un cas emblématique illustre ces risques. En septembre 2023, le directeur d’un EHPAD vendéen, ancien infirmier, administre un antalgique à un résident souffrant. Une chute survient deux heures plus tard. La famille engage une procédure. L’enquête révèle l’absence d’assurance adaptée. Le professionnel assume personnellement 45 000 euros de dommages-intérêts.

Impact sur l’autorité managériale : quand le patron redevient soignant

Reprendre des fonctions soignantes bouleverse l’équilibre hiérarchique. Cette transformation questionne la légitimité du dirigeant face à ses équipes. Comment sanctionner un retard quand on a soi-même distribué les médicaments la veille ?

Une étude menée par l’École des Hautes Études en Santé Publique en 2023 révèle des données préoccupantes. 67% des cadres ayant repris une activité soignante constatent une dégradation de leur autorité. Les conflits avec les équipes augmentent de 34% dans les six mois suivants.

Sophie Martin, directrice dans les Bouches-du-Rhône, partage son expérience : « Après avoir fait les toilettes pendant une semaine, difficile de refuser une augmentation à l’aide-soignante qui vous a vue peiner. L’asymétrie hiérarchique s’estompe dangereusement. »

Les solutions alternatives : délégation et réorganisation

Plutôt que le retour aux soins, plusieurs établissements explorent des voies innovantes. Le recours aux étudiants infirmiers de troisième année permet de pallier temporairement les absences. 47 EHPAD franciliens ont signé des conventions avec des IFSI en 2023.

L’intérim médical spécialisé se développe également. Des sociétés comme Supplay Médical ou Adecco Medical proposent du personnel qualifié sous 24 heures. Coût moyen : 45 euros de l’heure pour une aide-soignante intérimaire, contre 18 euros pour un salarié permanent.

La mutualisation inter-établissements offre une autre piste. Le groupement d’EHPAD « Bien Vieillir » en Bretagne partage une équipe de 12 soignants entre huit établissements. Cette organisation réduit les coûts de 23% tout en maintenant la qualité des soins.

Témoignages de directeurs : entre pragmatisme et inquiétude

Jean-Claude Moreau dirige un EHPAD rural de 80 lits dans la Creuse. Ancien infirmier pendant quinze ans, il a quitté le terrain en 2018. « En décembre dernier, j’ai dû reprendre les injections d’insuline pendant trois jours. Mes gestes étaient hésitants. La technique avait évolué. »

Cette situation illustre un défi majeur : l’évolution rapide des pratiques soignantes. Les protocoles de soins ont considérablement changé. Les nouveaux dispositifs médicaux nécessitent une formation spécifique.

À l’inverse, Catherine Leblanc, directrice en région parisienne, refuse catégoriquement : « Ma responsabilité, c’est de trouver des solutions structurelles. Reprendre les soins, c’est cautionner un système défaillant. »

Les recommandations des instances professionnelles

L’Agence Nationale d’Appui à la Performance publie en février 2024 un guide destiné aux directeurs d’EHPAD. Les recommandations sont claires : « Privilégier les solutions organisationnelles aux palliatifs individuels. »

L’ANAP préconise plusieurs mesures :
Création d’équipes volantes inter-établissements
– Développement de la télémédecine pour réduire certains actes
Mutualisation des compétences avec les services de soins à domicile
– Formation continue obligatoire pour les cadres souhaitant maintenir leurs compétences cliniques

L’aspect psychologique : stress et burn-out des dirigeants

Endosser un double rôle génère un stress considérable. L’enquête « Bien-être des cadres dirigeants » menée par l’Association des Directeurs d’EHPAD révèle des chiffres alarmants. 43% des répondants présentent des signes de burn-out en 2023, contre 28% en 2019.

Dr. Sylvie Renault, médecin du travail spécialisée dans le secteur médico-social, observe : « Ces professionnels cumulent la charge mentale de la direction et l’exigence technique des soins. Cette double contrainte épuise rapidement. »

Le syndrome de l’imposteur touche particulièrement cette population. Après plusieurs années hors du terrain, 62% des cadres dirigeants doutent de leurs compétences cliniques selon une étude de l’Université de Bordeaux.

Formation et maintien des compétences : un investissement nécessaire

Face à ces défis, la formation devient cruciale. Plusieurs organismes développent des programmes spécifiques. Le CNFPT propose depuis 2024 un parcours « Dirigeant-soignant » de 56 heures réparties sur six mois.

Cette formation aborde :
Mise à jour des protocoles de soins
– Évolution réglementaire et déontologique
– Gestion du stress et organisation personnelle
Techniques de communication avec les équipes

Coût : 2 100 euros par participant. 180 cadres ont suivi ce cursus en 2024. Le taux de satisfaction atteint 87%, mais seulement 34% se déclarent totalement confiants pour reprendre une activité clinique.

Les risques médico-légaux spécifiques aux EHPAD

L’environnement gériatrique présente des spécificités. La polymédication, fréquente chez les résidents, multiplie les risques d’erreurs. Une étude de l’ANSM révèle que 73% des résidents d’EHPAD prennent plus de cinq médicaments quotidiens.

Les interactions médicamenteuses représentent 23% des accidents iatrogènes en EHPAD. Un cadre non-pratiquant depuis plusieurs années maîtrise-t-il ces subtilités ? La question divise les professionnels.

Professeur Antoine Dupuis, gériatre au CHU de Nantes, s’inquiète : « La médecine gériatrique a considérablement évolué. Les bonnes pratiques d’il y a cinq ans peuvent s’avérer dangereuses aujourd’hui. »

Vers une évolution du statut des cadres dirigeants

Plusieurs voix s’élèvent pour repenser le rôle des directeurs d’EHPAD. La Fédération Hospitalière de France propose de créer un statut hybride : « directeur-praticien ». Cette fonction permettrait d’exercer légalement des actes soignants tout en conservant les prérogatives managériales.

Ce nouveau statut nécessiterait :
Inscription obligatoire aux ordres professionnels
– Formation continue renforcée (70 heures sur trois ans)
– Assurance responsabilité civile adaptée
Évaluation périodique des compétences cliniques

L’expérimentation devrait débuter dans quinze EHPAD pilotes dès septembre 2024. Les syndicats restent divisés sur cette proposition.

Solutions organisationnelles innovantes

Certains établissements révolutionnent leur organisation. L’EHPAD « Les Jardins de Joséphine » à Toulouse expérimente depuis 2023 la semaine de quatre jours pour ses soignants. Cette réorganisation améliore l’attractivité des postes.

Résultats probants : le taux de turn-over chute de 45% à 18% en un an. L’absentéisme diminue de 12 points. Cette innovation évite au directeur de reprendre une activité soignante.

La robotisation offre également des perspectives. Des robots d’aide à la mobilisation équipent désormais 23 EHPAD français. Ces dispositifs réduisent la charge physique des soignants et optimisent les effectifs.

Conclusion prospective : adapter le management aux réalités terrain

L’avenir des EHPAD se jouera sur leur capacité d’adaptation. Plutôt que de multiplier les expédients, les établissements doivent repenser leur modèle organisationnel. La crise actuelle révèle les limites d’un système sous-dimensionné.

Les directeurs issus du soin possèdent un atout majeur : leur connaissance pratique du terrain. Cet avantage ne doit pas les transformer en variables d’ajustement, mais en architectes d’un nouveau modèle de prise en charge.

L’équation reste complexe : concilier impératifs économiques, exigences réglementaires et besoins humains. Les solutions émergent progressivement, portées par l’innovation organisationnelle et technologique. Demain, les EHPAD qui auront su évoluer attireront les talents et fidéliseront leurs équipes.

Cette transformation nécessite du temps, des moyens et une volonté politique forte. En attendant, les directeurs continueront de naviguer entre responsabilités managériales et tentations soignantes, conscients que chaque décision engage l’avenir de leurs établissements et le bien-être de leurs résidents.

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