Face à une dette colossale de 1,3 milliard d’euros et des irrégularités comptables récemment découvertes, le groupe Colisée, quatrième opérateur d’EHPAD en Europe, se trouve au bord du précipice financier. Cette situation alarmante met en péril le quotidien de milliers de résidents âgés et l’avenir professionnel de 22 000 salariés. Dans un secteur déjà fragilisé par les scandales et l’inflation, cette nouvelle crise soulève des questions fondamentales sur la viabilité du modèle économique des EHPAD privés et la priorité accordée à la qualité des soins.
Sommaire
Un géant du secteur en péril
Avec environ 400 établissements répartis principalement en France, Belgique, Espagne et Italie, Colisée représente un acteur majeur du secteur des EHPAD en Europe. Ce groupe fondé en 1976 a connu une expansion rapide. Son rachat en 2020 par le fonds EQT Infrastructure pour plus de 2,2 milliards d’euros marque un tournant critique dans sa trajectoire financière.
Cependant, la situation s’est considérablement dégradée depuis 2023. En effet, l’EBITDA du groupe a chuté de façon spectaculaire. La baisse atteint 43%, passant de 186 millions d’euros en 2022 à seulement 106 millions en 2023, pour un chiffre d’affaires d’environ 1,6 milliard d’euros.
Cette chute brutale s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, le scandale Orpea révélé par « Les Fossoyeurs » a entaché la réputation de tout le secteur, entraînant une baisse du taux d’occupation. D’autre part, l’inflation galopante a considérablement alourdi les charges opérationnelles.
Des irrégularités comptables qui aggravent la crise
La situation déjà précaire s’est encore détériorée début 2025. Un audit mené par Eight Advisory a mis au jour des irrégularités comptables à hauteur de 30 millions d’euros sur les exercices 2023-2024. Plus préoccupant encore, le résultat d’exploitation aurait été artificiellement gonflé de 32 millions d’euros.
Cette découverte a immédiatement déclenché une réaction en chaîne. Les agences de notation ont dégradé la note de crédit du groupe. Les créanciers, déjà inquiets, ont durci leur position. Le ratio dette/EBITDA a atteint le niveau alarmant de 12, bien au-delà des normes acceptables dans le secteur (généralement entre 4 et 5).
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J’accède au stock illimitéFace à cette situation critique, la direction a dû prendre des mesures d’urgence. Depuis octobre 2024, Arnaud Marion, spécialiste reconnu des restructurations d’entreprises en difficulté, a pris les rênes du groupe pour tenter un sauvetage de dernière minute.
Des négociations cruciales en cours
Pour éviter la faillite, Colisée s’est engagé dans une procédure de conciliation début 2025. Cette démarche, supervisée par l’administrateur judiciaire Frédéric Abitbol, vise à renégocier la dette colossale avec les créanciers.
Les discussions, particulièrement tendues, portent sur plusieurs options. Parmi elles figurent un rééchelonnement de la dette, une baisse des taux d’intérêt, des abandons partiels de créances ou encore une conversion en capitaux propres.
L’objectif affiché est de parvenir à un accord d’ici l’été 2025, mais l’issue reste incertaine. Le fonds EQT, actionnaire majoritaire, pourrait être contraint de réinjecter des fonds substantiels ou de céder certains actifs stratégiques pour renflouer le groupe.
En parallèle, des mesures drastiques d’économies ont été mises en place : gel des budgets non essentiels, report des projets d’investissement et rationalisation des achats. La direction a également tenté de vendre sa branche d’aide à domicile, sans succès jusqu’à présent.
Des conséquences humaines préoccupantes
Cette crise financière ne se limite pas aux chiffres et aux négociations. Elle a des implications concrètes sur la vie quotidienne de milliers de personnes vulnérables et de professionnels dévoués.
Pour les 32 000 résidents, l’inquiétude est palpable. Si la direction affirme maintenir la priorité sur la qualité des soins, les contraintes budgétaires font craindre une dégradation progressive des services. Les familles s’interrogent sur l’avenir de leurs proches hébergés dans les établissements du groupe.
Du côté des 22 000 salariés, l’anxiété monte. Les syndicats redoutent des suppressions de postes massives qui affecteraient non seulement les employés mais aussi la qualité de l’accompagnement des résidents. Dans un secteur déjà confronté à des difficultés de recrutement, cette perspective est particulièrement alarmante.
Un secteur entier sous pression
La crise de Colisée s’inscrit dans un contexte plus large de fragilité du modèle économique des EHPAD privés. Selon certaines estimations, 55% des EHPAD étaient déjà en déficit en 2022, avant même l’aggravation de la situation économique.
Plusieurs facteurs structurels expliquent cette tendance préoccupante. L’inflation a considérablement augmenté les coûts énergétiques et alimentaires. Les pénuries de personnel obligent à recourir à l’intérim, bien plus coûteux. Par ailleurs, la hausse des taux d’intérêt pénalise lourdement les groupes fortement endettés comme Colisée.
Les autorités de santé surveillent attentivement la situation. Les Agences Régionales de Santé (ARS) ont mis en place des dispositifs de suivi renforcé pour s’assurer que la qualité des soins reste conforme aux exigences réglementaires malgré les difficultés financières.
Néanmoins, contrairement au cas d’Orpea, aucune intervention de l’État n’a été confirmée à ce jour pour Colisée. Cette absence suscite des interrogations sur la stratégie gouvernementale face aux crises du secteur privé des EHPAD.
Quelles perspectives pour l’avenir ?
À court terme, l’issue de la procédure de conciliation sera déterminante. Si les négociations aboutissent favorablement, Colisée pourrait retrouver une structure financière plus saine, avec un ratio dette/EBITDA ramené à des niveaux soutenables.
Toutefois, un changement profond de stratégie semble inévitable. Le modèle d’expansion rapide par acquisitions financées par l’endettement paraît désormais révolu. Le groupe devra probablement se recentrer sur ses établissements les plus performants et privilégier la qualité à la quantité.
À moyen terme, Colisée pourrait bénéficier de certaines évolutions positives du secteur. Une éventuelle baisse des coûts énergétiques ou une augmentation des taux d’occupation améliorerait mécaniquement sa situation financière.
Cependant, les défis structurels demeurent, notamment concernant les coûts salariaux et l’attractivité des métiers du grand âge. La crise actuelle pourrait accélérer la transformation du secteur vers davantage de transparence et de priorité accordée à la qualité des soins.
Un test pour l’ensemble du modèle économique des EHPAD privés
L’issue de cette crise dépassera largement le cas particulier de Colisée. Elle constituera un test crucial pour la viabilité du modèle économique des grands groupes privés d’EHPAD en Europe.
La confiance des investisseurs dans ce secteur est déjà fortement ébranlée. Revenu Pierre, un fonds spécialisé, a suspendu tout nouvel investissement dans les établissements Colisée. Les obligations des concurrents comme Orpea et Clariane se négocient avec des décotes significatives.
Cette défiance pourrait entraîner une reconfiguration profonde du secteur. Des rapprochements entre acteurs ou l’émergence de nouveaux modèles hybrides associant public et privé sont des hypothèses envisageables à moyen terme.
Au-delà des aspects financiers, cette crise soulève des questions éthiques fondamentales sur la marchandisation du grand âge. Le juste équilibre entre rentabilité économique et qualité des soins apparaît plus que jamais comme l’enjeu central du secteur pour les années à venir.
La résolution de la crise de Colisée pourrait ainsi ouvrir la voie à un nouveau paradigme pour les EHPAD privés. Un modèle où la notion d’entreprise à mission, affichée par Colisée depuis 2021, trouverait une traduction concrète dans les priorités stratégiques et les arbitrages quotidiens.

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