La corticothérapie prolongée concerne de nombreux résidents en EHPAD, qu’il s’agisse de traiter des pathologies inflammatoires chroniques, respiratoires ou auto-immunes. Si ces traitements sont souvent indispensables, ils exposent à des effets indésirables sérieux, particulièrement chez les personnes âgées fragiles. Pour les équipes soignantes, maîtriser la surveillance des corticoïdes et anticiper les complications représente un enjeu majeur de sécurité et de qualité des soins. Cet article propose un cadre pratique et des outils concrets pour accompagner efficacement les résidents sous corticothérapie au long cours.
Sommaire
- Comprendre les risques spécifiques de la corticothérapie prolongée en EHPAD
- Mettre en place un protocole de surveillance biologique et clinique
- Prévenir les complications majeures par des mesures adaptées
- Former les équipes et impliquer les résidents et leurs proches
- Fédérer la vigilance collective pour une prise en charge sécurisée
- Mini-FAQ : Réponses rapides aux questions pratiques
Comprendre les risques spécifiques de la corticothérapie prolongée en EHPAD
Les corticoïdes (prednisone, prednisolone, méthylprednisolone, dexaméthasone) sont prescrits dans de multiples indications : bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), polyarthrite rhumatoïde, artérite à cellules géantes, pemphigoïde bulleuse, ou encore maladies systémiques. Chez le sujet âgé, leur utilisation est courante mais non sans conséquence.
Les effets secondaires des corticoïdes s’aggravent avec la durée du traitement et la dose cumulée. Les personnes âgées, du fait de leurs comorbidités et de la fragilité de leurs systèmes physiologiques, sont particulièrement vulnérables. Les principales complications à redouter incluent :
- Hyperglycémie et décompensation diabétique : les corticoïdes induisent une insulinorésistance pouvant révéler ou aggraver un diabète.
- Fragilité osseuse et fractures : l’ostéoporose cortico-induite augmente le risque fracturaire, notamment au niveau vertébral ou du col fémoral.
- Infections opportunistes : l’immunosuppression expose à des infections bactériennes, virales ou fongiques sévères.
- Troubles cutanés : fragilité cutanée, ecchymoses, retard de cicatrisation.
- Complications cardiovasculaires : hypertension artérielle, rétention hydrosodée, insuffisance cardiaque.
- Troubles psychiatriques : anxiété, insomnie, confusion, voire décompensation psychiatrique aiguë.
Une étude de la Haute Autorité de Santé souligne que plus de 30 % des patients âgés sous corticoïdes au long cours développent des complications évitables par une surveillance adaptée.
Les équipes doivent donc adopter une surveillance spécialisée et structurée, appuyée sur des protocoles clairs et partagés entre médecin coordonnateur, infirmiers coordinateurs (IDEC) et infirmiers de proximité.
Conseil opérationnel : Dressez un registre exhaustif des résidents sous corticothérapie prolongée (définition : traitement ≥ 3 mois ou ≥ 7,5 mg/jour d’équivalent prednisone). Ce registre, actualisé mensuellement, facilite la traçabilité et garantit qu’aucun résident n’échappe à la surveillance.
Mettre en place un protocole de surveillance biologique et clinique
La surveillance biologique constitue le socle de la prévention des complications. Elle doit être organisée de manière systématique dès l’instauration de la corticothérapie et tout au long du traitement.
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| Paramètre | Fréquence initiale | Fréquence d’entretien | Objectif |
|---|---|---|---|
| Glycémie à jeun | À J0, puis J15 | Tous les 3 mois | Dépistage diabète cortico-induit |
| Ionogramme sanguin | À l’initiation | Tous les 6 mois | Surveillance kaliémie (hypokaliémie) |
| Créatininémie | À l’initiation | Tous les 6 mois | Fonction rénale |
| Bilan lipidique | À 3 mois | Tous les 6 mois | Dyslipidémie induite |
| Densitométrie osseuse | À 3 mois si non réalisée | Tous les 2 ans | Évaluation ostéoporose |
En complément, une surveillance clinique rapprochée doit être réalisée par les infirmiers et IDEC :
- Poids et tension artérielle : relevés hebdomadaires pour détecter rétention hydrosodée ou HTA.
- Examen cutané : recherche d’ecchymoses, de plaies, de signes d’infection locale.
- État psychique : repérage précoce de troubles de l’humeur, confusion, insomnie.
- Signes infectieux : température, toux, modification des urines, tout signe fonctionnel inhabituel.
Exemple concret de terrain
Dans un EHPAD de Bretagne, l’IDEC a mis en place une fiche de suivi corticoïdes papier et numérique pour chaque résident concerné. Cette fiche centralise les résultats biologiques, les observations cliniques et les actions entreprises. Chaque infirmier la consulte avant l’administration du traitement et y consigne toute anomalie. Résultat : détection précoce de trois hyperglycémies asymptomatiques et adaptation thérapeutique rapide, sans complication majeure.
Question fréquente : Faut-il systématiquement doser la vitamine D chez un résident sous corticoïdes ?
Réponse : Oui, la carence en vitamine D est fréquente chez les personnes âgées et aggrave l’ostéoporose cortico-induite. Un dosage à l’initiation puis une supplémentation (800 à 1 200 UI/jour) sont recommandés.
Conseil opérationnel : Créez une alerte automatique dans votre logiciel de soins pour programmer les prélèvements biologiques selon le calendrier défini. Cela soulage la charge mentale des équipes et garantit le respect des échéances.
Prévenir les complications majeures par des mesures adaptées
Au-delà de la surveillance, la prévention active permet de réduire significativement les risques. Elle repose sur des mesures médicamenteuses et non médicamenteuses, à intégrer dans le projet de soins personnalisé de chaque résident.
Prévention de l’ostéoporose cortico-induite
L’ostéoporose est l’une des complications les plus fréquentes et graves. Les recommandations de la Société Française de Rhumatologie préconisent :
- Supplémentation systématique : calcium (1 000 mg/jour) et vitamine D (800 à 1 200 UI/jour).
- Traitement par bisphosphonates (alendronate, risédronate) ou dénosumab si corticothérapie ≥ 3 mois et facteurs de risque (antécédent fracturaire, densitométrie basse).
- Activité physique adaptée : maintien de la mobilité, exercices de renforcement musculaire pour préserver la masse osseuse.
Prévention des infections
L’immunosuppression nécessite une vigilance accrue :
- Vaccination antigrippale annuelle et vaccination anti-pneumococcique (Prevenar 13® puis Pneumovax®).
- Mise à jour du calendrier vaccinal : attention, les vaccins vivants sont contre-indiqués si dose de corticoïdes élevée.
- Hygiène rigoureuse : lavage des mains, désinfection des dispositifs médicaux, isolement en cas d’épidémie.
- Surveillance des plaies : tout signe de surinfection doit donner lieu à une consultation médicale rapide.
Prévention métabolique
Pour limiter le risque de décompensation diabétique ou d’HTA :
- Régime alimentaire adapté : réduction du sel (< 6 g/jour), limitation des sucres rapides, alimentation équilibrée riche en fibres.
- Contrôle glycémique : dextro capillaire systématique si apparition de symptômes (polyurie, polydipsie, asthénie).
- Surveillance tensionnelle : mesure hebdomadaire, adaptation thérapeutique par le médecin si besoin.
Question fréquente : Peut-on arrêter brutalement une corticothérapie prolongée ?
Réponse : Non, l’arrêt brutal expose à une insuffisance surrénalienne aiguë, potentiellement mortelle. La décroissance doit être progressive, sous contrôle médical strict, généralement sur plusieurs semaines à mois.
Tableau récapitulatif des mesures préventives
| Complication | Mesure préventive principale | Acteur clé | Fréquence |
|---|---|---|---|
| Ostéoporose | Calcium + vitamine D + bisphosphonates | Médecin coordonnateur / IDE | Quotidien |
| Infection | Vaccination + hygiène stricte | IDEC / IDE / AS | Continue |
| Diabète cortico-induit | Surveillance glycémique + régime | IDE / diététicien | Hebdomadaire |
| HTA | Mesure TA + régime hyposodé | IDE / AS | Hebdomadaire |
| Troubles psychiques | Observation clinique + écoute | IDE / psychologue | Quotidienne |
Conseil opérationnel : Organisez une réunion trimestrielle de revue de médication incluant médecin coordonnateur, pharmacien et IDEC pour réévaluer l’indication, la posologie et les mesures associées à chaque corticothérapie prolongée. Cette démarche s’inscrit dans la logique de la conciliation médicamenteuse et du bon usage des médicaments.
Former les équipes et impliquer les résidents et leurs proches
La réussite de la surveillance spécialisée repose sur la compétence et la vigilance de l’ensemble des professionnels. Former les équipes et informer les résidents et familles sont donc des piliers essentiels.
Formation continue des équipes
Les infirmiers, aides-soignants et IDEC doivent maîtriser les spécificités de la corticothérapie. Les axes de formation prioritaires incluent :
- Identification des signes d’alerte : hyperglycémie, rétention hydrosodée, infection débutante, troubles du comportement.
- Technique de prélèvement et traçabilité : respect des horaires, conditions de jeûne, transmission des résultats.
- Éducation thérapeutique : apprendre au résident à reconnaître les signes de complication, l’importance de la prise régulière, les risques d’arrêt brutal.
- Gestion des situations d’urgence : insuffisance surrénalienne aiguë, décompensation diabétique.
« Former un aide-soignant à repérer une prise de poids rapide ou une jambe œdémateuse peut sauver une vie. »
Outils pédagogiques réutilisables
Pour faciliter la montée en compétence, plusieurs supports peuvent être créés ou adaptés :
- Fiche mémo corticoïdes : synthèse A4 recto-verso, plastifiée, disponible dans l’office infirmier.
- Check-list de surveillance : intégrée au logiciel de soins ou sous format papier.
- Livret résident/famille : explications simples sur le traitement, les précautions, les signes d’alerte à signaler.
- Vidéos courtes : modules e-learning de 5 à 10 minutes sur les effets secondaires et leur prévention.
Implication des résidents et des familles
Les résidents, même en perte d’autonomie, doivent être associés à leur prise en charge. Les familles, souvent présentes et attentives, constituent des alliées précieuses.
Bonnes pratiques :
- Expliquer lors de l’admission ou du début du traitement les objectifs, bénéfices et risques de la corticothérapie.
- Remettre un document écrit synthétique (en gros caractères, en français simple).
- Encourager le résident à signaler tout symptôme inhabituel : soif intense, fatigue, douleur nouvelle, modification cutanée.
- Organiser des entretiens réguliers avec la famille pour faire le point sur le traitement et les observations.
Exemple concret : Dans un EHPAD du Centre-Val de Loire, l’IDEC a co-construit avec une famille un « carnet de suivi corticoïdes » illustré et personnalisé pour un résident présentant des troubles cognitifs légers. Ce carnet, consulté quotidiennement par la famille lors des visites, a permis de détecter une confusion naissante et d’adapter rapidement la prise en charge.
Question fréquente : Comment gérer l’administration des corticoïdes chez un résident désorienté qui refuse le traitement ?
Réponse : Privilégiez une administration en présence d’un soignant familier, au moment d’un repas si possible. En cas de refus répété, contactez le médecin coordonnateur pour réévaluer le rapport bénéfice-risque ou envisager une forme galénique alternative (solution buvable, comprimé sécable).
Conseil opérationnel : Planifiez une session de formation interne annuelle dédiée aux traitements à risque, incluant un module corticothérapie. Sollicitez le médecin coordonnateur, le pharmacien référent ou un gériatre extérieur pour animer ces sessions, et évaluez les acquis par des mises en situation ou quiz pratiques.
Fédérer la vigilance collective pour une prise en charge sécurisée
L’accompagnement des résidents sous corticothérapie prolongée ne peut se concevoir qu’en équipe pluriprofessionnelle, où chaque acteur joue un rôle complémentaire et essentiel. La clé du succès réside dans une organisation rigoureuse, une communication fluide et une culture de la prévention partagée.
Organisation et outils de coordination
La mise en place d’un protocole corticoïdes formalisé et accessible à tous est indispensable. Ce protocole, validé par le médecin coordonnateur et l’IDEC, doit préciser :
- Les modalités de surveillance clinique et biologique.
- Les seuils d’alerte et les conduites à tenir.
- Les circuits de transmission de l’information (qui alerte qui, dans quel délai).
- Les outils de traçabilité (dossier de soins informatisé, fiche de suivi dédiée).
Un tableau de bord partagé, mis à jour mensuellement, permet de suivre l’ensemble des résidents concernés, les échéances de prélèvements, les résultats et les actions engagées.
Communication interprofessionnelle
La transmission d’informations entre infirmiers, aides-soignants, médecin coordonnateur, pharmacien et équipe paramédicale (kinésithérapeute, ergothérapeute, diététicien) est cruciale. Des réunions de concertation régulières (hebdomadaires ou bi-mensuelles) doivent aborder les situations à risque et anticiper les besoins.
Bonnes pratiques de transmission :
- Utiliser le logiciel de soins pour consigner en temps réel toute observation ou anomalie.
- Signaler immédiatement toute situation préoccupante au cadre de santé ou IDEC.
- Privilégier les transmissions orales ciblées en début et fin de poste pour partager les points de vigilance.
Culture de sécurité et d’amélioration continue
L’analyse des incidents ou événements indésirables liés aux corticoïdes (hyperglycémie non détectée, fracture, infection sévère) doit être systématique et non punitive. L’objectif : comprendre, apprendre et ajuster les pratiques.
- Réaliser un retour d’expérience (RETEX) après chaque événement grave.
- Identifier les causes racines (défaut de surveillance, méconnaissance, défaillance de communication).
- Mettre en œuvre des actions correctives (formation, modification du protocole, ajout d’outils).
Question fréquente : Quelle est la durée maximale acceptable d’une corticothérapie prolongée en EHPAD ?
Réponse : Il n’existe pas de durée maximale absolue. La décision de poursuivre ou d’arrêter repose sur une évaluation régulière du rapport bénéfice-risque par le médecin traitant et le médecin coordonnateur. L’objectif est toujours d’utiliser la dose minimale efficace et de tenter des tentatives de décroissance dès que possible.
Encourager l’autonomie et la qualité de vie
Au-delà de la prévention des complications, l’accompagnement vise à préserver la qualité de vie et l’autonomie des résidents. Cela passe par :
- Le maintien de l’activité physique adaptée (ateliers équilibre, gymnastique douce).
- Une alimentation équilibrée et variée, respectant les contraintes métaboliques.
- Le soutien psychologique face aux effets secondaires (prise de poids, modification de l’apparence, troubles du sommeil).
- L’encouragement à la participation aux activités sociales et collectives.
Conseil opérationnel final : Instituez un référent corticothérapie au sein de votre EHPAD (infirmier ou IDEC volontaire), chargé de veiller à l’application du protocole, de former les nouveaux arrivants et de centraliser les retours d’expérience. Cette personne ressource renforce la cohérence et la sécurité de la prise en charge.
Mini-FAQ : Réponses rapides aux questions pratiques
1. Peut-on administrer un corticoïde le soir ?
Non, sauf prescription contraire. Les corticoïdes doivent être administrés le matin pour respecter le rythme circadien du cortisol naturel et limiter les troubles du sommeil.
2. Que faire en cas d’oubli d’une dose ?
Si l’oubli est constaté dans les 4 heures, administrer la dose. Sinon, attendre la dose suivante sans doubler. Informer le médecin coordonnateur et tracer l’événement.
3. Un résident sous corticoïdes peut-il recevoir un vaccin vivant ?
Non, si la dose de corticoïdes est ≥ 20 mg/jour d’équivalent prednisone pendant plus de 2 semaines. Privilégier les vaccins inactivés (grippe, pneumocoque). Demander un avis médical pour toute vaccination.

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